Talleyrand et les injures : victime mais pas auteur !

Eric Schell
Février 2011

Talleyrand (1754-1838) va inaugurer avec la Révolution de 1789 les débats et les joutes de notre vie politique et parlementaire ; il en connaitra les poisons et les délices, et les pamphlets, comme les caricatures ou les insultes ne l’épargneront pas, à tel point qu’il dira un jour en confidence :

• On dit de moi ou trop de bien ou trop de mal. Je jouis des honneurs de l’exagération… ».

Alors commençons par le mal avec l’injure la plus célèbre et la plus violente le concernant :

• « Vous êtes de la merde dans un bas de soie ! »

L’injure suprême prononcée par un Napoléon Bonaparte très en colère, comme « in cauda venenum » d’ une longue série de reproches contre un dignitaire de l’ Empire compromis à comploter la succession de son maitre affaibli, lors de l’ algarade aux Tuileries le 28 janvier 1809 .
Cette formule faisait écho à deux jugements du début de sa carrière publique qui mentionnaient déjà le lien que Talleyrand conserve avec les excréments dans notre mémoire nationale, dans notre subconscient politique, répondant à l’ invocation de Flaubert , grand collecteur des lieux communs de la bourgeoisie bien pensante :
« Talleyrand (Le Prince de) : S’indigner contre ».

• « Il parfumerait même du fumier » (Barras).
• « Pour de l’argent, Talleyrand vendrait son âme, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l’or » (Mirabeau).

Mais le compliment venant de ces deux-là pourrait si facilement leur être retourné que Talleyrand apparaitrait seulement comme ayant un peu trop aimé l’argent…

• « Talleyrand est un homme d’infiniment d’esprit qui a toujours besoin d’argent » (Stendhal).

…Et qui aura réussi tout au long de sa carrière ministérielle et diplomatique à « faire une fortune immense, une immense fortune… » (Selon ses propres dires).
Les fameuses « douceurs » qu’ ils n’ hésitaient d’ ailleurs pas à mentionner.

• « Comment voulez vous que cet homme ne soit pas riche, ayant vendu tous ceux qui l’ont acheté ». (Amiral Decres) .
• « le Père Gambille » (La formule est du Général Dumouriez, mais il est aussi affectueusement notre « Diable boiteux », immortalisé au cinéma par Sacha Guitry) n’avait pas les principes moraux et juridiques d’ une époque qui a fait surgir comme norme le « conflit d’ intérêt ».
• « Cet homme n’avait pas de défaut, quoiqu’ il eût tous les vices » (Marquise de la Tour du Pin, reprenant Montesquieu dissertant sur Jules César ; on reste dans la compagnie des grands !).

Celui qui a fait honneur à son temps en servant une bonne douzaine de régimes, que ses contemporains ont surnommé « Monsieur de Bien au vent » (Par référence à sa principauté de Bénévent) mérite-t-il ce mot du duc de Dalberg ?

• « Pour cet ancien évêque, les vases les plus sacrés étaient les pots de vin ».

Dans ce procès à charge, il devient difficile de résister aux images transmises à la postérité par deux grands écrivains français comme Châteaubriand d’abord, puis Victor Hugo, qui se sont acharnés contre sa mémoire. ( Relire tout particulièrement les « Mémoires d’ Outre-tombe » et « Choses vues »).

• « Quand Monsieur de Talleyrand ne conspire pas, il trafique ». (Chateaubriand).
• « Le moulinet tourne comme Monsieur de Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes. » (Hugo).

Talleyrand n’a pas connu le second qui fréquentait dans sa jeunesse les cercles légitimistes et dira du premier dont il avait pu apprécier les faibles qualités de diplomate (car il ne l’était pas à « temps complet », contrairement au modèle que le « Prince des diplomates » en a laissé à la postérité dans son « Eloge du Comte Reinhart », 1838)

• « Monsieur de Chateaubriand se croit sourd depuis qu’il n’entend plus parler de lui »

Pourtant, même s’il doit parfois se défendre, imagine-t-on Talleyrand dans l’injure ? Non, il n’en est resté qu’à la raillerie, car il est l’enfant de son siècle, de cette fin du XVIIIème siècle, où pour un aristocrate les mœurs devaient rester douces, surtout après le souvenir de la Révolution …Raillerie de salon , et non pas injure de tribune.

• « Elle a quelque chose dans l’un des yeux qui regarde un peu en l’air ; mais ce n’est pas loucher » (sur la Duchesse de Berry).
• « Il n’est pas parvenu, il est arrivé » (sur Adolphe Thiers… jugement finalement difficile à classer dans son échelle de valeur pour parler d’un petit avocat provençal devenu premier ministre en 1836).

A son ami le Général Lamarque qui avait répondu à une polémique un peu violente dans un journal par un article un peu vif, il déclara surpris :

• « Général, je vous croyais de l’esprit ! »

Talleyrand en revanche aimera tourner en ridicule un patronyme ou un défaut physique , ce qui est devenu aujourd’hui politiquement très incorrect :

• « Bête ici, bête par là » (parlant d’un sieur Béthisy, chef de la police prussienne lors du congrès de Vienne …mais qui devait fouiller dans ses poubelles).
• « Comme vous le voyez, Madame » (en réponse à une question insistante sur sa santé, de la Comtesse Tyskiewicz qui était borgne, mais qui était pourtant son amie)

Il lui reste pour faire sourire l’auditoire attentif de son salon, deux vraies « bêtes noires », par ici comme par là : Fouché, duc d’Otrante et Maret, duc de Bassano :

• « Fouché fait un sale métier, mais il le fait salement ».
• « Fouché a le plus grand mépris pour l’espèce humaine parce qu’il s’est beaucoup étudié ».
• « Bête comme Maret, épais comme Bassano ».
• « On a exagéré, car on annonçait la perte de tout le matériel et on apprend le retour du duc de Bassano…. » (au moment de la retraite de Russie).

La raillerie certes, car l’injure est inconvenante, mais surtout une forte dose d’indifférence, feinte ou réelle chez ce grand dissimulateur de sentiments :

• « Son cul pourrait recevoir un coup de pied, que son visage ne vous en dirait rien » (Maréchal Murat).

A un tel niveau de concentration , que sortant de chez l’ Empereur avec son paquet de merde bien emballé dans son bas de soie, il claudiqua vers les courtisans apeurés qui l’ imaginaient déjà pendu haut et court , pour leur dire impassiblement :

• « Quel dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé ! »

En effet, un bon mot est une arme plus percutante qu’une injure, non ?

 

(sources : André Castelot , « Talleyrand ou le cynisme, Perrin 1980 et Eric Schell « Talleyrand en verve » Horay 2002 et 2010 )


Eric Schell , maitre en droit , diplômé de l’ IEP de Paris , MBA du groupe HEC , est le gérant du cabinet éponyme, à Paris et à Bruxelles ,spécialisé dans les affaires publiques , les relations institutionnelles et le lobbying ( www.cabinetschell.com).