Talleyrand "La soie de l'esprit français"

Carleen Binet
ÉCOLE FRANÇAISE DE MORPHOPSYCHOLOGIE

Comment trouver d’autres pistes pour explorer la personnalité de Talleyrand que celle d’étudier ses écrits et ce que l’on a dit sur lui ? Est-ce qu’une méthode d’évaluation psychologique, la morphopsychologie, qui étudie les rapports entre l’évolution parallèle de la personnalité et du visage, pourrait nous apporter des éléments complémentaires de compréhension de cette personnalité si complexe ?

Cet article propose comme hypothèse que sous le masque de froideur et d’indifférence qu’affectait Talleyrand se cachait un homme sensible et plutôt tendre, fougueux et rebelle, au moins dans sa jeunesse. Il a façonné et poli longuement son personnage pour protéger une vulnérabilité impossible à exposer à son époque et dans son milieu, et encore plus s’il voulait être un des acteurs des événements auxquels il a été confronté et où son ambition l’a conduit. Ce fut un formidable acteur et c’est une des clés de son succès diplomatique remarquable.

La synthèse du Professeur Rosenfelt en fin de cet article résume les principaux arguments psychologiques de cette analyse. Mon étude cherche à rendre Talleyrand plus humain et proche de nous et à démontrer qu’à la base de toute réussite exceptionnelle, il y a la compensation de blessures inguérissables. Ces compensations l’ont amené à développer, en particulier, une intelligence d’une finesse remarquable, un art virtuose de la séduction et une résistance flegmatique à l’agression.

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Talleyrand m’a fasciné depuis le premier article dévoré quand j’avais quinze ans. Ensuite, à chaque fois que je le rencontrais au détour d’une biographie ou d’une vignette historique de l’époque révolutionnaire, impériale ou de la restauration, l’interrogation que posait ce sphinx tellement haï ou méprisé, et pourtant toujours repris dans les gouvernements successifs, obtenant des victoires diplomatiques exceptionnelles et pourtant ne rencontrant jamais la reconnaissance de sa patrie, me fascinait. Pourquoi cristallisait-il tant d’agressivité sur sa personne ?

Mes études de psychologie et ma formation de psychanalyste m’ont donné quelques pistes pour comprendre comment certaines personnes attirent sur leur tête le rejet que concentre le bouc émissaire.

Ma spécialisation en morphopsychologie, technique d’évaluation qui établit une corrélation entre les traits du visage et ceux de la personnalité pouvait, ensuite, me permettre de comprendre sa personnalité à partir de ses portraits et non de ce que l’on a dit sur lui, ou de la façon dont lui-même se présentait.

Un des intérêts de la morphopsychologie est de détecter les préjugés que l'on pourrait avoir sur une personne pour la rencontrer dans sa singularité, ses paradoxes, loin de l'idéalisation ou de la dévalorisation que l'on peut éprouver pour des personnages de premier plan. Talleyrand, autant admiré que haï voire, méprisé, va me servir d'exemple pour montrer que les traits de caractère apparents, que l'on pouvait lui prêter, étaient sans doute générés par une problématique complexe et qui, je l'espère, vous le rendront plus compréhensible, plus humain.

Regardons ce que son visage, dans les différents portraits que la postérité nous a légués, peut nous apporter pour l'analyse de sa personnalité.

Jeune, c'est un jeune homme long et plutôt fin (1) , Il possède cependant une carrure relativement solide. Sil n'avait pas eu une malformation physique (pied bot, maladie de Marfan), il aurait pu être un jeune homme athlétique et fait pour le métier des armes auquel le destinait son statut de fils ainé d'une famille aristocratique. Ces caractéristiques physiques lui donnent le besoin d'avancer, de gagner, le sens de l'émulation, le besoin de défis toujours renouvelés et de progresser dans tous les domaines.

Un très grand besoin de communiquer (2) entraine une ardeur juvénile à employer toutes ses ressources pour se faire bien voir, obtenir d'être reconnu et apprécié, en particulier par ceux qu'il admire et qui peuvent représenter des figures d'autorité. C'est un besoin ambivalent puisque ce sentiment de dépendance relative à l'opinion des autres essaie de trouver une parade dans un esprit frondeur et rebelle, comme pour se donner l'illusion adolescente (la forme de son nez retroussée) qu'il est indépendant et ne craint ou n'a besoin de personne.

Les éléments de contrôle (3) paraissent peu importants à part les yeux, un peu abrités sous l'arcade sourcilière. Comment expliquer ce paradoxe, que cet homme connu pour être dissimulé et particulièrement contrôlé et impénétrable, ait si peu de freins psychologiques apparents. Ce serait plutôt un jeune homme impulsif, qui va trop vite en tout, qui réagit souvent avant d'avoir réfléchi aux conséquences.

L’enfoncement de certaines parties du visage est corrélative dans l'évolution du faciès avec l'intégration des règles du jeu par l'enfant, son absence tendrait à démonter que son éducation ne semble pas l'avoir corseté de principes et d'un sens du devoir contraignant, comme si les douleurs et humiliations de son enfance avaient glissées sur lui, sans laisser de traces. On pourrait pourtant s'attendre à une vigilance (4) pour éviter de nouvelles frustrations, comme un cheval qui serait guidé à éviter les fondrières et conditionné à de la retenue. Le côté juvénile de son nez (retroussé du bout) fait que l'éducation est assimilée par imitation inconsciente, par besoin de plaire à ses éducateurs. Cependant, le mélange de l'impulsivité et des éléments juvéniles crée des révoltes adolescentes vigoureuses (les frasques du jeune homme, les jolies dames visitant sa chambre de séminariste).

Une composante féminine se lisant dans la douceur de ses traits et de sa chair (5) donne une attitude consensuelle et diplomatique à cet homme qui ne semble jamais se cabrer de façon latine, mais plier, onduler pour mieux arriver à ses fins. On a donc un contact avec le monde qui se fait sur un mode de douceur et de convivialité. Il recherche l'harmonie et le compromis dans les rapports, mais aussi de la chaleur humaine et de la douceur. Comment cela va-t-il s'allier avec le tempérament plus combatif et les éléments rebelles de la personnalité ? Il ne faut pas confondre l’attitude superficielle de la personne en représentation "le papier cadeau", qui habille les motivations profondes d'onctuosité, de bonne éducation aristocratique affectée, rien de brutal ou d'évident ne devant apparaitre. Cela n'empêche pas de porter des coups, cela les rend subtils et déguisés.

Notre première surprise est donc que cet homme que l'on a toujours présenté comme un serpent froid et cynique, serait (en tous cas dans sa jeunesse) plutôt doux, convivial, recherchant l'approbation de ceux qu'il aime et admire d'une façon assez adolescente, mais aussi fougueux et rebelle. En fait, ce sont des traits que l'on trouve souvent à la base d'une vocation de comédien, avec le besoin de s'exprimer et de plaire. Piste intéressante à explorer !

Ses motivations prioritaires (6), les domaines où il développera le plus de capacités, sont cérébrales et constructives. Le besoin de comprendre, de se projeter dans l’avenir s’allie avec celui de réaliser, et d’accumuler. Par contre, dans le domaine des sentiments, il est moins à son aise

Avec l'âge, ses traits (7) se modifieront et nous verrons comment sa personnalité en est également affectée.

Nous avons regardé derrière les tentures, pour essayer de comprendre ses ressorts, essayons de voir ce que cette problématique donne dans sa vie sociale et professionnelle.

J'espère vous avoir transmis une partie de la complexité de ce personnage hors du commun, certainement un des plus grands diplomates que la France n'ait jamais eu. Mon admiration va à l’incroyable construction de sa personnalité publique pour masquer ses fragilités et faire oublier sa disgrâce physique. J’ai été particulièrement étonnée que le personnage soit à ce point fabriqué, ciselé admirablement pour parvenir à ses fins de grandeur et d’influence sur le cours de l’histoire. C’est souvent de la correction de leurs "défauts" que les grands hommes tirent leur excellence. Talleyrand, avec un pied sans malformation, aurait fait un militaire bien moins brillant que le diplomate qu’il fut, et aurait sans doute perdu sa tête pour avoir voulu rester fidèle aux traditions aristocratiques de son rang. Alors que pour toute armée, au Congrès de Vienne, il n’eut que son esprit et sa personnalité, peaufinées comme des œuvres d'art; le meilleur cuisinier de son temps, Carême, quelques jolies femmes et un art unique de recevoir. Cela lui permit de retourner la défaite française de Waterloo en une victoire, il revint avec un traité très favorable à la France, prouvant que ce qu'il y avait dans le bas de soie était un des esprits les plus brillants de son temps.

 

ÉCOLE FRANÇAISE DE MORPHOPSYCHOLOGIE
Carleen Binet

Conseil, coaching et formation
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Synthèse de l’étude morphopsychologique de Talleyrand par Carleen Binet effectuée par le Pr. Claude Rosenfelt.


  1. Ses portraits montrent une belle carrure, 1m76, c'est grand pour l'époque, le corps (épaules larges, membres longs) et le visage est marqué de rétraction latérale (aérodynamisme du profil), par l'aplatissement des côtés du visage et sa projection en avant des oreilles
  2. Tendance réagissante par la place importante qu'occupe le triangle yeux-nez-bouche (communicateurs) dans son rapport à l'ossature, leur douceur et leur taille importante.
  3. Qu’apporterait de la rétraction frontale (recul des communicateurs dans le masque)
  4. Et en ce cas le nez serait posé sur une base plus reculée et la bouche plus fermement occluse
  5. Le modelé (forme que prend la chair sur l'ossature) est doux, plat ondulé moyennement tonique,
  6. Proportions volumétriques des trois étages, le cérébral l'emporte, tout en étant bien soutenu par une mandibule large et puissante. L'étage affectif (entre les deux) est plus problématique, moins expansif et surtout, le nez étant court, fin, et concave.
  7. Les deux modifications les plus importantes seront l'enfoncement progressif des yeux, cependant peu important, et l'affinement de la bouche avec recul progressif de la lèvre supérieure qui semble "mangée" sur certains portraits (Wilkie 1830)