L’HYGIENE DE TALLEYRAND

Georges LENÔTRE

Le Prince de Talleyrand-Périgord a été l'un de nos plus grands ministres des « Affaires étrangères », il a connu la Royauté, la Révolution française, a servi Napoléon 1' sous l'Empire, Louis XVIII sous la Restauration et Louis-Philippe sous la Monarchie de juillet. Il a fait preuve de beaucoup d'habileté au Congrès de Vienne en 1815, puisque la France a retrouvé ses frontières.

Ses admirateurs et ses sympathisants sont regroupés actuellement dans une Association « Les Amis de Talleyrand » et, pour commémorer l'acquisition du château de Valençay en 1803 par Talleyrand, ils consacrent, cette année, deux jours, les 17 et 18 mai à Valençay, pour célébrer ce bicentenaire, (réunions, repas, bal costumé, théâtre, concert) sur le lieu même où a vécu la famille d'Espagne durant son exil. Il nous a paru intéressant de retracer les habitudes de M. de Talleyrand, dans un texte retrouvé dans les écrits de Georges Lenôtre de l'Académie Française, peu de temps avant sa mort en 1934.

Nous vous le livrons, ainsi que nous l'avons fait auprès de M. André Beau, historien et président de l'Amicale des Amis de Talleyrand.

Louis-François Dupont Au nombre des hôtes d'importance qui ont successivement habité le magnifique hôtel de la rue de Varennes affecté désormais à la résidence du président du conseil des ministres, il ne faut pas omettre de compter Talleyrand. Il l'occupa durant six ans, de 1807 à 1813.

 

Rien dans l'ordonnance extérieure de ce noble immeuble n'a changé depuis lors. Voici la vaste cour, où, aux jours de réception de Son Altesse Sérénissime le vice-grand électeur de l'Empire, prince de Bénévent, se rangeaient tant de carrosses amenant les belles dames et les personnages notables dont les noms figurent à maintes pages de notre histoire.  Voici le perron que, aidé d'une béquille qu'il décorait du nom de sa simple canne, Monseigneur montait en clopinant, soutenu par deux laquais en grande livrée. Car, nul ne l'ignore, il était boiteux.

Il prétend dans ses Mémoires que, mis en pension, jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans un faubourg de Paris, sa garde le laissa tomber du haut d'une commode où elle l'avait hissé. Il se démit le pied droit, qui resta, pour la vie, incurvé en dedans. Le musée Carnavalet conserve une chaussure de Talleyrand : « C'est une sorte de brodequin, sans talon, à bout carré, avec un contrefort très épais du côté droit.  Ceux qui assistaient à la toilette du prince et qui le virent prendre ses bains de pied rapportent que son pied droit n'avait rien à envier à son pied gauche, tout aussi difforme.

Charles de Rémusat relate que les deux pieds du vice-grand électeur « étaient assez longs, mais faibles et contournés » ; les jambes elles-mêmes étaient « petites et atrophiées ». On ne les cachait guère, « mais il convenait de ne pas les regarder ».  Un autre écrit : « J'étais préoccupé de l'aspect de ses pieds, dont les doigts et surtout les gros orteils avaient été visiblement altérés dans leur forme primitive. Je cherchais à en détourner les yeux. Impossible ». Certains même ne parlent-ils pas de griffes ?... Ce qui tendrait à faire croire que Talleyrand n'était autre que le diable, ce dont beaucoup ne doutaient pas, voyant là l'explication de sa fantastique carrière. « Je veux que pendant des siècles on continue à discuter sur ce que j'ai été, ce que j'ai voulu, ce que j'ai pensé » disait Talleyrand de lui-même. Il lui plaisait d'être, pour les âges futurs une indéchiffrable énigme.

L'intérêt semble, en effet, inépuisable. Prêtre à vingt-cinq ans, agent général du clergé, Talleyrand avait été désigné pour l'évêché d'Autun, en 1789, alors qu'il atteignait à peine sa trente-cinquième année. L'aristocratie s'était réjouie de sa consécration épiscopale : tout le monde avait fait fête au nouvel évêque. Il arriva même que la cristallerie de la reine, à l'instigation de Marie-Antoinette très probablement, lui offrit un service de table en cristal de roche, artistement taillé, que Monseigneur ne prit même pas la peine de déballer. On a retrouvé, il y a vingt-cinq ans, les précieuses caisses intactes dans les greniers de l’évêché d’Autun. On connaît aussi le calice offert à Sa Grandeur par ses ouailles. Ce vase sacré « d'un art délicieusement profane » a figuré, il y a trois ans, à l'exposition de la France religieuse aux Archives nationales.

Dés le début de la Révolution, la rupture de Talleyrand avec l'église, succédant à cette sympathie générale, n'en produisit que plus d'éclat. Le dérèglement de sa vie, son union avec une belle étrangère avaient effaré les âmes pieuses, pour qui ce scandaleux oubli de ses vœux semblait être une affectation de cynisme qui ne pouvait être que démoniaque.Il n'est pas indiscret ni déplacé d'insister sur les pieds bots de Talleyrand, puisque lui-même les étalait, sinon avec orgueil, du moins avec complaisance. Charles de Rémusat, fort jeune en 1815, avait été introduit par sa mère, grande amie du prince, parmi les familiers de la maison, et dans ses Mémoires, restés inédits, il décrit de la façon la plus piquante le spectacle offert par le « petit lever » du vice-grand électeur.

 Talleyrand a vendu à l'état, un million deux cent quatre-vingt mille francs, son palais de la rue de Varenne. Il habite maintenant le magnifique hôtel qui a fait l'angle de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli. La scène se passe à l'entresol de cet hôtel, les grands salons du premier étage étant réservés à la réception.  Il est onze heures du matin ; c'est l'heure où le maître du logis se réveille, car il se couche très tard, et lit quelquefois sous ses courtines jusqu'à l'aube. L'assistance est nombreuse : il y a là des intimes, des secrétaires, un médecin, le fidèle Montrond, le duc de Dalberg, Gaucourt, Durand de Mareuil, le père Elisée, frère de la Charité et chirurgien du roi ; il y a des dames venues bavarder et faire leur cour, des parasites, d'anciens fonctionnaires des affaires étrangères, quelques hommes d'argent, banquiers ou avoués, une foule. Trois valets de chambre attendent, entourant un fauteuil vide placé devant la cheminée. Les journaux sont sur la table ; on les feuillette, on se communique les nouvelles ; on cause à voix basse.  Entrée de son Altesse Sérénissime : à première vue on ne distingue qu'un tas, « un assemblage énorme de flanelle, de molleton, de futaine ; une masse blanchâtre qui se meut en se traînant, en se dandinant, et salue légèrement la compagnie ». Sur sa tête, une espèce de tiare en percale, serrée par un ruban bleu clair, et couverte elle-même de béguins et de serre-tête qui descendent jusqu'aux sourcils. De cet entassement se dégage, à peine aperçue sous les immenses cravates où s'enfonce le menton, « une figure blafarde, inanimée, aux yeux couleurs de jonc ». Monseigneur prend place sur le fauteuil gardé par les grands laquais : l'un de belle taille, vêtu comme pour aller à la cour, poudré, en bas de soie, en grand habit, est Courtiade, le majordome de confiance ; il se contente de surveiller ses assistants et ne met pas la main à la besogne ; les deux autres sont en habit gris que recouvre un grand tablier.

 Alors la cérémonie commençait : on dépouillait des bas de laine et des bandes de flanelle qui les entouraient les jambes du prince, et on plongeait ses doigts tordus dans un seau plein d'eau de Barèges. Un laquais galonné présentait une tasse de camomille que Son Altesse buvait à petites gorgées; puis l'un des deux servants versait de l'eau tiède dans une cuvette d’argent, y plongeait des « frottoirs » qu’il passait à plusieurs reprises sur le visage du maître. A ce moment celui-ci aspirait par le nez la valeur d'un grand verre d'eau qu'il rendait par la bouche, non sans un impressionnant bruit de gargarisme. Il renouvelait à deux ou trois reprises cette douche nasale.  Ceux qui, comme Charles de Rémusat, voyaient cela pour la première fois jugeaient que « c'était là un soin de toilette assez curieux pour qu'on ne fût pas trop dégoûté d'y assister ». Ces ablutions terminées, on passait à la coiffure : la tête, débarrassée de son échafaudage de bonnets, apparaissait garnie jadis de cheveux blonds, mais blanchis par l'usage de la poudre, et encore assez touffus pour que leur propriétaire en tirât vanité.

Cette chevelure tombait presque sur les épaules ; les valets de chambre la peignaient, la brossaient, la frisaient, la pommadaient, la poudraient et la nouaient en une petite queue. On essuyait les pieds ; on tirait sur les jambes des bas de laine que l'on recouvrait de bas de soie blanche ; on chaussait ces pieds tronqués de souliers d'un modèle spécial, et Monseigneur se levait, assez péniblement, de son fauteuil afin qu'on pût lui passer la chemise.  Il faut remarquer que, durant cette exhibition, les visiteurs continuaient à affluer ; le salon de toilette se remplissait de personnages plus ou moins autorisés, ainsi qu'il arrivait naguère à Versailles lors du lever royal.

Ce que l'on sait de cette parade d'étiquette au temps de Louis XVI donnerait à supposer que Talleyrand - qui avait certainement assisté à cette formalité abolie - prétendait la rétablir à son usage en raison de son importance, et affrontait par vanité ces humiliants déballages, sans souci du ridicule.  D'ailleurs, le cérémonial de la chemise se passait chez lui beaucoup plus pudiquement que chez Louis XVI, en raison de la quantité de caleçons, de gilets, de camisoles « et de toutes sortes de loques qui lui tombaient de partout ». On lui retirait ses deux ou trois robes de chambre, et on enfilait la chemise sur les vêtements de dessous dont il était bardé. Deuxième et parfois troisième tasse de camomille, composant son seul repas de la matinée. On roulait autour de son cou plusieurs cravates de mousseline blanche, on le coiffait de son chapeau, et dans cet appareil, sa chemise, au lieu d'être rentrée comme il convient dans la culotte, « flottant par-dessus comme une blouse »,

Talleyrand commençait à circuler dans le salon et à s'entretenir avec les assistants et surtout avec les assistantes. On contait que, sommairement accoutré, « il avait reçu l'empereur de Russie ». Enfin, la chemise remise en sa place normale, on passait le gilet et l'habit, très amples... Il était ordinairement plus d'une heure de l'après-midi. Le spectacle avait duré près de deux heures. A l'hygiène qu'il avait adoptée, tout autre qu'un tel personnage aurait succombé de bonne heure. Il y a résisté, lui, jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Quel régime ! Un seul repas par jour, celui du soir, qui doit être, en bonne règle, le plus frugal. A ce repas unique, n'ayant pris dans sa journée que ses trois tasses de camomille, Talleyrand mangeait fort et buvait sec ; aussi, témoignait-il en sortant de table « d'un état d'excitation physique qui lui faisait oublier son impassibilité habituelle... Après son dîner, son teint se colore, ses yeux s'animent, ses mouvements sont brusques, sa voix est plus forte ; il cède comme une femme au besoin de parler qui l’occupe. C'est toujours après son dîner qu'il se répand en injures contre ses ennemis, - et il en a ! -. Déjà, en cet état, il a osé dire de Napoléon, dans le salon de Madame de la Tour du Pin : « C'est un homme fini, un lâche ; un homme qui se cachera sous son lit ! » Ainsi également, au temps de la Restauration, devant cinquante personnes, il traite vertement de... (le mot ne peut s'imprimer) M. Pasquier, président de la Chambre et décoche de terribles épithètes à Decazes, le grand favori de Louis XVIII. Le scandale fut si grand, si « voulu », que le roi interdit au coupable de reparaître aux Tuileries. Le prince veillait très tard, jouait au whist, tenait salon. Vers deux heures du matin, il gagnait son lit. On lui couvrait la tête de quatorze bonnets de nuit, superposés, « ce qui faisait plaisamment un grand édifice sur sa petite figure ».

Son lit avait dans le milieu un creux profond qui se relevait à la tête et aux pieds de sorte qu'il y était moins couché qu'assis ; il pensait se prémunir ainsi contre l'attaque d'apoplexie ; en cas de chute nocturne, les quatorze bonnets auraient servi de bourrelets. Ces habitudes le suivaient en voyage, à Bourbon l'Archambault, à Bagnères, à Cauterets, où chaque année il faisait une saison d'eaux ; à Vienne, lors du Congrès. Un financier genevois qui se présenta chez Talleyrand à midi eut l'indiscrétion de noter dans son journal : « Le ministre était encore au lit, car on a fait quelques difficultés pour nous laisser monter chez lui, et au moment où nous sommes entrés dans son premier salon nous avons vu une jeune poulette sortir à la hâte de son appartement ; elle paraissait à peine habillée ». Le 2 février 1838, Talleyrand entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année. On sait par le Journal de Madame de Dino, sa nièce adorée, combien sa santé semblait s'être compromise : toux, somnolences, suffocations, sans parler d'une entorse causée par une chute à la fin d'un dîner à l'ambassade d'Angleterre.

Le 3 mars, il se rendit à l'Académie des sciences morales et politiques où il n'avait point paru depuis quarante ans. Il devait ce jour-là prononcer l'éloge du comte Reinhard, mort récemment. Le temps était humide et froid, et depuis plusieurs semaines le prince se sentait à bout de forces. Mais cet homme était un phénomène. Il arrive à l'Institut, escorté de deux magnifiques laquais, un huissier annonce : « Le Prince ! ». Toute l'Académie se lève et l'accueille debout. Il est souriant, il est « parfait », il est jeune, il marche sans aide. Il lit son discours à merveille, il a retrouvé toute sa voix. De l'avis unanime, le succès fut prodigieux. Mais il rentra chez lui terrassé de fatigue. Cinq semaines plus tard, atteint d'un anthrax dans la région lombaire, il dut subir une opération douloureuse. Il mourut quatre jours après, réconcilié avec l'église.

Georges LENÔTRE, de l'Académie Française « Paris qui disparaît », Grasset, 1935.