LA CONVERSION ET LA MORT
de
M.. DE TALLEYRAND

Récit de l'un des cinq témoins
le Baron de BARANTE
recueilli par son petit-fils le Baron de NERVO


Le baron de Nervo, au cours de sa jeunesse passée en majeure partie auprès de son grand-père, eut souvent l'occasion d'entendre le récit des événements auxquels le baron de Barante se trouva mêlé en acteur ou en témoin. L'un de ceux qui lui laissèrent l'impression la plus forte fut certainement - et il aimait à le dire - le récit de la conversion et de la mort de M. de Talleyrand, pour lequel il professait une particulière admiration.
La sincérité de ce tardif retour à la religion fut de tout temps fort contestée ; aussi, le désir de conserver avec exactitude ce récit d'un témoin oculaire avait-il amené le baron de Nervo à en consigner par écrit tous les détails, qu'une mémoire d'une remarquable fidélité lui avait permis de retenir presque mot pour mot.
C'est ce récit qu'il se préparait à livrer à l'impression lorsque les fatigues de la maladie vinrent interrompre et que, respectueux de sa volonté, nous publions ici textuellement, tel qu'il fut composé en septembre 1908, l'offrant comme un dernier hommage à deux mémoires qui nous sont chères

LA CONVERSION
ET
LA MORT DE M. DE TALLEYRAND


Les derniers moments de M. de Talleyrand ont été très diversement jugés par les contemporains.
Les uns ont voulu voir en lui un vieillard affaibli par l'âge et par la maladie, subissant la douce influence d'une petite-nièce tendrement aimée et consentant pour lui complaire à signer des actes, auxquels son intelligence et sa volonté ne pouvaient plus prendre leur part. - Les autres, qui avaient vu la vie de ce grand seigneur, dernier survivant d'un autre âge, se dérouler au milieu d'un faste et d'une dignité, que nul autre que lui ne pratiquait, pensèrent qu'il avait voulu finir comme le devait un gentilhomme de sa race. Mais un des hommes d'Etat les plus considérables de son temps voulant en pleine possession de son intelligence et de sa volonté repasser dans sa mémoire les principaux actes de sa vie pour en regretter les erreurs et les scandales et rétracter publiquement des actes contraires à l'enseignement de l’'Église catholique dont il entend mourir le fils soumis, il y eut là un fait auquel cette génération sceptique et incroyante eut grand'peine à croire. Et cependant ce fut la vérité! Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de voir les mémoires contemporains refléter ces opinions diverses.
Pour la première fois, la vérité fut dite avec détails et autorité par Son Altesse la princesse Radziwill, dans la publication d'une lettre adressée par la duchesse de Dino, nièce de M. de Talleyrand à M. l'abbé Dupanloup au mois de mai 1838 1.
Ce récit simple et ému est de nature par sa sincérité à porter la conviction dans l'esprit de ceux qui le liront. Mais il nous a paru que le témoignage d'un homme impartial, témoin des derniers moments de M. Talleyrand, que l'opinion d'un esprit prudent et avisé, dont la doctrine historique a toujours été de dire la vérité tout entière en laissant la parole aux faits2, était de nature à dissiper les derniers doutes.
1. Le retour de Talleyrand à la religion. Lettre de Madame la duchesse de Talleyrand à l'abbé Dupanloup publiée par Madame la princesse Radziwill, in-8°, 30 p. Paris, Plon-Nourrit, 1908.
2. « Scribitur ad narrandurn et non ad probandurn », exergue de l'histoire des ducs de Bourgogne par M. de Barante.


I

Admis dans l'intimité de la marquise de Castellane, née Pauline de Périgord et nièce du prince de Talleyrand, je l'avais souvent entendue parler des derniers moments de son oncle, et elle m'avait dit : « Parlez-en à Monsieur votre grand-père, il en a été l'un des témoins. » Aussi eus-je hâte en revenant à Barante, où mon grand-père passa les dernières années de sa vie, de l'interroger et de l'amener à me faire le récit de ce qu'il avait vu et entendu.
« Au fond, lui dis-je, M. de Talleyrand a voulu mourir comme le devait un grand seigneur de sa maison. » Mon grand-père m'arrêta et me dit avec gravité : « Tu te trompes, mon enfant. M. de Talleyrand avait la foi et a voulu mourir en chrétien. » - Puis me parlant des grands seigneurs, prélats de l'ancien régime, il me dit que notre génération ne pouvait pas juger ces hommes, qu'elle n'avait pas connus.
Destinés dès l'enfance à l'état ecclésiastique par la volonté paternelle, et bien plus encore par les moeurs du temps où ils vivaient, ils entraient à Saint-Sulpice sans vocation, et s'ils n'y recevaient pas la formation sacerdotale, à laquelle ils n'étaient en rien préparés, ils en sortaient avec une foi vraie et durable.
Comblés aussitôt de bénéfices, qui leur donnaient la richesse, de dignités ecclésiastiques qui leur assuraient une situation hors pair. ils étaient emportés par le courant de la vie légère et dissolue de la société dans laquelle ils vivaient, en attendant que l'ambition leur fit faire vis-à-vis des puissants et des puissantes du jour les actes de servilité nécessaires pour parvenir. Mais si scandaleuse que fut leur vie, leur foi restait en réserve, et ils étaient fermement résolus à ne pas mourir comme ils avaient vécu.
« Je ne les excuse pas, ajouta-t-il, je raconte des faits, qui ne scandalisaient pas alors, comme ils scandaliseraient aujourd'hui, où l'opinion publique exige des prélats la même austérité de vie, que des simples curés de campagne. »
Puis, il me parla de l'enfance de M. de Talleyrand, premier né de sa famille, destiné à occuper dans le monde et à la cour un rang considérable, et par suite du manque de soins de sa nourrice estropié et condamné par cette infirmité à l'état ecclésiastique. Emporté de la maison paternelle le jour de sa naissance, il n'y rentra jamais ! et ne connut ni la tendresse, ni les baisers d'une mère. Il parlait de ce souvenir avec amertume jusque dans son extrême vieillesse. Repris à sa nourrice par sa grand'mère la princesse de Chalais, il fut de bonne heure mis au collège, et de là entra au séminaire, la révolte au coeur. Il n'en conserva pas moins un grand respect pour ces « Messieurs de Saint-Sulpice », comme il les appelait, et un sentiment de foi, qui se retrouva très intense à la fin de sa vie.
M. de Barante fut présenté pour la première fois à M. de Talleyrand à Francfort en 1806, quand il suivait comme auditeur au Conseil d'Etat le quartier général de l'Empereur. M. de Talleyrand lui témoigna dès lors une bienveillance, qui ne se démentit jamais, et qui devint de la confiance, quand l'illustre homme d'Etat résigna ses fonctions d'ambassadeur à Londres, en novembre 1834, pour prendre une retraite définitive.

II


Rentré à Paris, M.. de Talleyrand rouvrit son salon de la rue Saint-Florentin, dans lequel toute la haute société française et étrangère venait le soir entendre ce charmant causeur parler des évènements du jour, et raconter quelque épisode de la longue carrière qu'il avait parcourue. Mais pour tout homme avisé connaissant bien M. de Talleyrand, il y avait quelque chose de modifié dans la direction de son esprit. Les pensées dont il parlait dans sa lettre de démission1 avaient pris possession de lui, et sans que rien fut changé à sa vie extérieure, on sentait qu'un travail s'opérait en lui.
1. « Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir ».
(Extrait de la lettre, adressée de Valençay, le 13 novembre 1834, par le prince de Talleyrand au ministre des. affaires étrangères pour lui offrir sa démission d'ambassadeur à Londres.)
Il causa beaucoup avec M. de Barante à cette époque. Il le retenait souvent quand les autres visiteurs étaient partis, et se laissait aller avec lui à des conversations plutôt intimes, dans lesquelles il ne disait rien de précis, et qui cependant étaient transparentes. Tantôt il parlait avec tristesse de sa jeunesse et. de sa vocation forcée ; tantôt il l'entretenait de ses maîtres de Saint-Sulpice pour lesquels il avait une profonde vénération. D'autres fois il parlait de la vie légère et dissolue de l'ancien régime ; ou bien de l'inconcevable insouciance avec laquelle en temps de révolution s'accomplissent les actes les plus graves sans qu'on y ait réfléchi. Son respect pour le clergé actuel était sans bornes ; il admirait l'austérité de sa vie, la pureté de ses moeurs depuis les plus hauts prélats jusqu'aux simples prêtres. « Quelle différence avec le passé ! disait-il. » Quelquefois, il parlait de sa petite nièce préférée, Mademoiselle Pauline de Périgord. « Vous ne sauriez croire, disait-il un jour, le bien que la piété douce et discrète de cette enfant fait dans ma maison. » Une fois, il questionna M. de Barante sur l'abbé Dupanloup, le directeur de sa petite nièce, et lui demanda s'il le connaissait. « Je le connais beaucoup, répondit M. de Barante, c'est une intelligence cultivée et un esprit large et libéral. » A quelque temps de là, M. de Talleyrand dit à M. de Barante : « Etes-vous sûr de ne pas vous être trompé sur l'abbé Dupanloup? Je lui ai fait écrire hier pour l'inviter à dîner, il n'a point encore répondu. Craindrait-il de se compromettre en venant ici ? » - M. de Barante se porta fort de l'acceptation de l'abbé Dupanloup, qui d'ailleurs arriva dans la soirée même. Le jeune prêtre fut accueilli à merveille, invité plusieurs fois ; l'on causa de choses sérieuses, mais il n'en résulta rien de plus.
Enfin, une fois, M. de Talleyrand dit à M. de Barante : « Mais vous, vous êtes croyant! n'est ce pas? » et sur sa réponse nettement affirmative, le vieillard ajouta : « Lorsque l'on est sensé et réfléchi, il est impossible de ne pas croire à la divinité de la religion chrétienne. »

III

Un soir en rentrant, M. de Barante trouvait un mot de la duchesse de Dino, lui demandant de venir la voir de bonne heure après son dîner. Il s'y rendit, et la trouva seule, le visage rayonnant. « 'Nous avons du nouveau, lui dit-elle », et le faisant asseoir, elle lui conta ce qui suit. Dans la journée, comme elle allait à Conflans pour une réunion présidée par l'archevêque, M. de Talleyrand lui donna un pli cacheté à l'adresse de Monseigneur en la priant de le lui remettre. Elle n'y prêta pas d'abord grande attention, mais quand la réunion de charité fut terminée, Mgr de Quélen la pria de rester avec lui, et lui tendant un papier écrit de la main de M. de Talleyrand et surchargé de ratures : « Dieu soit loué ! lui dit-il, c'est sa rétractation ! » Grande fut leur émotion à tous deux. Le vénérable prélat la relut à plusieurs reprises avec des signes d'assentiment, puis la rendant à Madame de Dino, il la pria de rapporter la pièce à son oncle pour qu'elle fut recopiée et signée, et lui donna sur une feuille de papier trois lignes, dont il demandait l'adjonction pour que tout fut complet.
Quand Madame de Dino rentra, elle trouva son oncle en joyeuse humeur, ravi de ce qu'il avait fait. Elle lui fit part du désir de l'archevêque. « C'est bien, répondit-il, tout cela se fera en son temps. Je vais bien en ce moment. Rien ne presse. Quant à l'addition que demande, M. de Quélen, je ne la mettrai pas dans la rétractation, que je désire laisser telle que je l'ai écrite. Mais je compte écrire une lettre au Saint-Père, et elle y trouvera place. » Et prenant les deux feuilles de papier, il les enferma dans un tiroir de son bureau.
La joie de Madame de Dino n'était pas sans mélange. Elle espérait tout terminer le jour même, et voyait la solution de nouveau ajournée. M. de Barante la rassura, persuadé qu'il était que M. de Talleyrand ne pouvait avoir voulu faire ce premier pas pour en rester là.


IV


Quelques semaines plus tard, M. de Talleyrand tomba malade. Son état s'aggravait, et l'on connut de sérieuses inquiétudes.
Mandé par Madame la duchesse de Dino, M. de Barante accourut. Il trouva dans un cabinet, attenant à la chambre du malade, Madame de Dino avec M. Royer-Collard, M. de Sainte-Aulaire, le comte Molé et le prince de Poix. Elle était fort émue. « Tout espoir est perdu, lui dit-elle, et je vous ai mandé tous cinq pour m'assister de vos conseils et me soutenir par votre amitié. » Après un instant de conversation, ils furent tous d'accord pour penser que Madame de Dino devait parler à M. de Talleyrand et lui demander d'achever ce qu'il avait si bien commencé.
Elle ouvrit la porte conduisant à la chambre du malade, fit placer ces messieurs derrière une portière, et entra résolument. Elle prit sur la table de nuit la montre du malade, alla à son bureau, ouvrit un tiroir, dont elle tira deux feuilles de papier : la rétractation et la lettre au Pape, et s'approcha du lit. « Il serait sage, dit-elle, de signer ceci : ce serait une affaire terminée et vous seriez plus tranquille. » Il la regarda et d'une voix grave lui dit : « Je ne croyais pas en être là, mais s'il en est ainsi, faites recopier ces deux pièces sur du grand papier. Demain matin; vous me les lirez et je les signerai. »
Madame de Dino sortit, leur montra les deux pièces, les donna à copier et l'abbé Dupanloup fut appelé. « Ne me quittez pas, leur dit Madame de Dino. Je vous demande de passer la nuit près de moi, j'ai besoin d'être soutenue par vous. » Vers onze heures du soir l'état du malade ne s'était pas aggravé ; mais l'agitation de Madame de Dino était extrême. Elle voulut rentrer dans la chambre avec les deux pièces, et demanda au malade de les signer. « Je signerai demain, répondit-il. Je l'ai dit, je le ferai. Un acte de cette importance ne doit point se faire avec précipitation. » - Enfin vers quatre heures du matin, n'étant plus maîtresse de son inquiétude, Madame de Dino alla réveiller une jeune cousine, élevée dans la maison par les soins de M. de Talleyrand, et qui devait faire le jour même sa première communion. Elle la fit habiller, et l'introduisit dans la chambre du vieillard avec mission de lui demander les deux signatures. M. de Talleyrand s'était un peu reposé. En voyant cette enfant, il sourit : « Nous sommes donc au matin, dit-il. Il est de bien bonne heure », et prenant de ses mains les deux papiers : « Je vais signer cela, mon enfant. Priez votre tante de venir me trouver. » Madame de Dino entra, et lut d'une voix lente ce qui suit :
Rétractation du Prince de Talleyrand.
« Touché de plus en plus par de graves considérations, conduit à juger de sang-froid les conséquences d'une révolution qui a tout entraîné et qui dure depuis cinquante ans, je suis arrivé, au terme d'un grand âge et après une longue expérience, à blâmer les excès du siècle, auquel j'ai appartenu, et à condamner franchement les graves erreurs, qui, dans cette longue suite d'années, ont troublé et affligé l'Église catholique, apostolique, romaine, et auxquelles j'ai eu le malheur de participer.
« S'il plaît au respectable ami de ma famille, Monseigneur l'Archevêque de Paris, qui a bien voulu me faire assurer des dispositions bienveillantes du Souverain Pontife à mon égard, de faire arriver an Saint-Père, comme je le désire, l'hommage de ma respectueuse reconnaissance et de ma soumission entière à la doctrine et à la discipline de l'Église, aux décisions et jugements du Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques de France, j'ose espérer que Sa Sainteté daignera les accueillir avec bonté.
Dispensé plus tard par le Vénérable Pie VII de l'exercice des fonctions ecclésiastiques, j'ai recherché, dans ma longue carrière politique, les occasions de rendre à la religion et à beaucoup de membres honorables et distingués du clergé catholique tous les services qui étaient en mon pouvoir. Jamais je n'ai cessé de me regarder comme un enfant de l'Église. Je déplore de nouveau les actes de ma vie, qui l'ont contristée, et mes derniers voeux seront pour elle et pour son chef suprême . »


Lettre au Pape Grégoire XVI.

« TRES SAINT PERE,

« La jeune et pieuse enfant qui entoure ma vieillesse des soins les plus touchants et les plus tendres vient de me faire connaître les expressions de bienveillance dont Votre Sainteté a daigné se servir à mon égard, en m'annonçant avec quelle joie elle attend les objets bénits, qu'Elle a bien voulu lui destiner : j'en suis pénétré comme au jour, où Monseigneur l'Archevêque de Paris me les rapporta pour la première fois.
« Avant d'être affaibli par la maladie grave dont je suis atteint, je désire, Très Saint-Père, vous exprimer toute ma reconnaissance et en même temps mes sentiments. J'ose espérer que non seulement Votre Sainteté les accueillera favorablement, mais qu'elle daignera apprécier dans sa justice toutes les circonstances qui ont dirigé mes actions. Des mémoires achevés depuis longtemps, mais qui, selon mes volontés, ne devront paraître que trente ans après ma mort, expliqueront à la postérité ma conduite pendant la tourmente révolutionnaire. Je me bornerai aujourd'hui, pour ne pas fatiguer le Saint-Père, à appeler son attention sur l'égarement général de l'époque à laquelle j'ai appartenu.
« Le respect que je dois à ceux de qui j'ai reçu le jour ne me défend pas non plus de dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une profession pour laquelle je n'étais pas né.
Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter, sur ce point, comme sur tout autre, à l'indulgence et l'équité de l'Eglise et de son Vénérable Chef.
« Je suis avec respect, Très Saint-Père, de Votre Sainteté le très humble et très obéissant fils et serviteur 1. »

1. Nous avons emprunté le texte de ces deux documents aux Mémoires du prince de Talleyrand, publiés avec une préface et des notes par le duc de Broglie, de I'Académie Française, tome V, p. 482-484, in-8°, XVIII-650 p. Paris, Calmann-Lévy, 1892.

Quand elle eut achevé: « C'est bien là ce que je pense et ce que je veux dire, reprit M. de Talleyrand. Donnez-moi mes lunettes et une bonne plume. » - Et se dressant sur son séant, il signa : « C'est ma grande signature, celle que j'ai mise au bas de tous les traités de paix avec l'Europe. Je devais la mettre au bas de ce dernier traité, qui est ma paix avec la Sainte Eglise. » Il baisa les mains de Madame de Dino, et lui dit en souriant : « J'imagine que l'abbé Dupanloup ne doit pas être bien loin. Voulez-vous l'introduire et nous laisser. »
Les cinq témoins avaient assisté à cette scène derrière la portière, et étaient profondément émus.
L'abbé Dupanloup entra dans la chambre du malade et y demeura près d'une heure. Quand il en sortit, il dit avec une grande émotion : « Je n'ai jamais vu une pareille maîtrise de soi-même, jointe à un repentir aussi sérieusement raisonné. » Le sacrement d'Extrême-Onction fut administré, le malade demanda que tous les serviteurs fussent présents. Les cinq témoins entrèrent aussi. M. de Talleyrand répondit d'une voix nette et intelligible à toutes les prières ; au moment où l'onction des mains allait lui être faite, il tendit sa main fermée, en disant : « N'oubliez pas, Monsieur l'Abbé, que je suis évêque 1. » 

1. Quand on administre l'Extrême-Onction à un prêtre ou à un évêque l'onction des mains se fait « à l'extérieur» sur le dos de la main et non « à l'intérieur » dans la paume, où déjà a été faite l'onction sacerdotale. - « Et adverte quod Sacerdotibus, ut dictum est, manus non inunguntur interius, sed exterius », dit la rubrique du Rituel Romain.

Quand tout fut terminé, il serra les mains de ses cinq amis, en leur disant « Adieu » et ils se retirèrent. M. de Talleyrand mourut quelques heures après 1.

1. Le 17 mai 1838 à trois heures trente-cinq minutes après midi.

V


La semaine suivante. M. de Barante reçut un matin la visite de l'abbé Dupanloup, qui lui apporta une brochure de 60 à 80 pages qu'il venait d'écrire sur la fin de M. de Talleyrand et lui demanda conseil avant de la publier. M. de Barante la lut. Elle était écrite avec l'éloquence et la chaleur de coeur habituelle au jeune prêtre. Mais après mûre réflexion, M. de Barante alla le voir et l'engagea à ajourner une publication, qui n'apprendrait rien à ceux qui savaient la vérité, et qui serait de nature à étonner les contemporains sans atteindre le but qu'il se proposait. Cette brochure a été publiée en partie par Mgr Lagrange dans sa Vie de Mgr Dupanloup 1.
1. Cf. Vie de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, membre de l'Académie Française, par l'abbé F. Lagrange, chanoine de Notre-Dame de Paris, vicaire général d'Orléans, 3 volumes, in-8°. Paris, Poussielgue, 1883-1884. - Pour ce qui nous intéresse ici, cf. tome I'°, chap. XIV et XV, p. 222-258.

VI


Madame de Boigne dans ses Mémoires rappelle une opinion, qui a été émise à cette époque et à laquelle un de mes souvenirs de jeunesse me permet d'opposer une réfutation absolue. On a dit alors que Mgr de Quélen s'était contenté de bien peu de chose et que la rétractation de M. de Talleyrand avait été trouvée insuffisante à Rome1.
1. Sur les derniers instants de M. de Talleyrand, cf. Mémoires de la comtesse de Boigne, née d'Osmond, publiés d'après le manuscrit original par M. Charles Nicoullaud, in-8°, tome IV (1831-1866), fragments, ici, édition, pages 118-133. Paris, Plon-Nourrit, 1908.
Au sujet de la rétractation Madame de Boigne écrit, p. 231 : « Le Pape refusait la déclaration, telle qu'elle était rédigée, et exigeait des rétractations beaucoup plus complètes que M. de Talleyrand ne les aurait probablement consenties. Le retard du courrier évita du scandale et fut heureux. La cour de Rome tança l'archevêque et Monsignor Garibaldi de leur indulgence. Notre chargé d'affaires, M. de Lordes, fut employé pour apaiser son humeur. Elle bouda un peu, mais elle est sage; les faits étaient accomplis, elle se détermina à accepter la déclaration comme bonne et suffisante, nais se garda de la publier. »

Voici ce que m'a raconté Madame de Castellane, qui eût l'honneur dans son voyage de noces, un an à peine après la mort de son grand-oncle, d'être reçue par le pape Grégoire XVI : « Le Saint- Père, me raconta-t-elle, nous reçut en audience privée et avec une très grande bonté. Après nous avoir fait asseoir, il me tendit deux feuilles de papier, la première que je reconnus avec émotion c'était la lettre que mon oncle lui avait adressée avant de mourir; la seconde, déjà jaunie par le temps était la requête, adressée au Saint-Siège par l'évêque d’'Autun, Mgr de Talleyrand-Périgord, pour introduire la cause de la Bienheureuse Marguerite-Marie. Le Saint- Père ajouta : « Vous avez été, mon enfant, l'instrument de la Providence et c'est la Bienheureuse Marguerite-Marie, qui a obtenu la conversion du Coeur de Notre-Seigneur. »
La rétractation avait donc été à Rome jugée parfaitement suffisante, et l'Eglise s'était contentée de l'expression publique d'une foi soumise et repentante.

Note Cet article est la reproduction du livret du même nom publié en mai 2001 sur la base de l’édition originale du même nom sans autre référence prêtée par un membre de l’association les Amis de Talleyrand en vue de sa réimpression par Ecu-Activities, asbl.