Talleyrand, la vigne et le vin

André Beau
Président d'honneur de l'association "Les Amis de Talleyrand"

Il est hors de doute que le jeune Charles-Maurice de Talleyrand, abbé de Périgord, à peine sous-diacre - il avait alors 21 ans, et placé sous la direction spirituelle de son oncle, Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord coadjuteur de Mgr de La Roche-Aymon archevêque de Reims et bientôt son successeur sur le trône de saint Rémi, goûta très tôt aux prestigieux vins de Champagne.

Nommé évêque d'Autun, en novembre 1788, le jeune monseigneur- il va vers ses 35 ans- n'a sans doute pas le temps de faire ouvrir les caisses contenant le service de verres en cristal que lui offrent les dirigeants de la Manufacture des Cristaux de la Reine, comportant 2 carafes et 67 verres. Pour la simple raison que le service n'est déballé qu'en 1909. Offert alors au Musée de la Verrerie du Creusot, il s'est volatilisé à tout jamais, lors des bombardements de la guerre de 1939-1945 : il devait bien comporter quelques flûtes à champagne !

Passons sur le séjour en Amérique.

Par la suite, nous savons qu'en octobre 1803, la préférence du ministre des Relations extérieures se porte vers la maison Ruinart Père et Fils. Au domicile même du ministre, rue du Bac, hôtel Gallifet, M. Ruinart de Brimont vient présenter et placer la production de sa marque "car nous avons fait cette année des vins d'une qualité très distinguée. Les vins ont de la vinosité, du bouquet, seront de garde et feront sûrement très bonne fin." Séduit, le ministre en commande pour 11.935 livres.

Pourtant, le 23 décembre 1803, nous voyons le baron de Bentheim-Steinfurt, le représentant de l'un des petits états vassaux de l'empereur d'Allemagne, remarquer à l'occasion d'un repas offert par notre ministre, que "pour les vins fins, l'on ne servit que du madère". Déjà, de la part de Talleyrand, une préférence pour les vins d'Espagne, s'affirme.

Le 29 avril 1804, le même Louis de Bentheim-Steinfurt, de nouveau l'hôte de Talleyrand parmi d'autres privilégiés, semble regretter de ne se voir offrir "que du madère ordinaire". Ainsi, le goût de Talleyrand pour les vins doux et sucrés se confirme. Il en usera toute sa vie, et plus particulièrement dans sa vieillesse.

Aussi, peut-on dire que c'est au moins en partie pour satisfaire son besoin inné de la spéculation, que le 28 février 1801 le citoyen Talleyrand-Périgord avait acheté par prête-nom, le fameux domaine bordelais du Haut-Brion, 255.000 francs, vignoble dont il se sépare dès juin 1804, pour 300.000 francs.

Quoi qu'il en soit, de 1808 à 1814, durant tous les "extraordinaires" de l'Empire orchestrés par S.A. le prince de Bénévent, c'est prioritairement le grand Antonin Carême(1783-1833) qui s'active aux fourneaux. Il fait alors office de "chef de bouche" de la maison, quoique pâtissier de son état - que l'on soit à l'hôtel Gallifet, à l'hôtel Matignon ou plus tard, 2, rue Saint-Florentin. Ainsi, périodiquement, le célèbre cuisinier supplante-t-il les plus obscurs Boucheseiche, dit Boucher et Chevalier. Disons au passage, que si Carême est venu à Valençay, il n'en existe pas de preuve concrète à ce jour.

Quant au Congrès de Vienne, ce fût la période faste, avec son ballet d'ambassadeurs, de conférences, de réceptions, et de fêtes où les belles dames avaient leur place. Que de bons vins de France ne fallut-il pas déboucher pour séduire ... et agrémenter ces dîners de "48 entrées" avec, rien que pour la pâtisserie, 8 grosses pièces, dont 4 "de fonds" et 4 de "colifichets", sans compter l'indispensable champagne. N'ai-je pas rencontré un jour, chez un antiquaire parisien, une flûte de cristal, marquée "T", mais malheureusement ébréchée ?

Revenons à Valençay, domaine dont Talleyrand, jeune marié, est devenu propriétaire, au mois de mai 1803.

Cinq ans plus tard, au printemps 1808, le nouveau prince de Bénévent est conduit à préciser ses instructions, vis-à-vis de ses hôtes forcés, qu'il entend cependant bien soigner, car ce ne sont rien moins que les infants d'Espagne don Ferdinand, don Carlos, son frère et leur oncle don Antonio, consignés en Berry sur ordre de Napoléon. On peut donc lire : "... Lambert donnera pour vin d'ordinaire du vin de Valençay à toutes les tables. Pour autre vin, il servira celui de Bourgogne qui s'avance...". D'ailleurs, les vins étaient conservés, partie au château, partie à "La buvette", cave ouverte dans les grottes du parc attenant.

Lors de la mise sous séquestre du domaine durant les "Cent jours", il est répertorié en ce dernier lieu : douze poinçons de vin rouge de la récolte dernière (1814), plusieurs pleins; une pièce de vin blanc de la récolte 1811, en vidange...,. un poinçon de vin blanc de la récolte dernière, en vidange; un quart de vin blanc de la même récolte, rempli de sable à hauteur de 6 pouces "parce qu'à l'époque des vendanges il n'y a pas eu assez de goutte pour l'emplir et qu'au moment même on a eu recours à cet expédient pour éviter que le vin ne se gâte"; six autres poinçons de pressuré de la même récolte, pleins; un autre poinçon de pressuré, également plein. Quant au détail des vins en cave au château lui-même, il n'est pas mentionné.

Passé le Congrès de Vienne, le Prince tombe en demi-disgrâce mais trouve bientôt une compensation dans la présence permanente de sa jeune nièce, bientôt duchesse de Dino, maîtresse de maison incomparable, resplendissante de grâce et de beauté. Ce nouveau couple est de plus en plus présent à Valençay, confiant à des porteurs le courrier qu'il sait imprudent de confier à la poste officielle. Il reçoit amies, amis, diplomates, banquiers et hommes d'affaires de toutes sortes.

En janvier 1818, Talleyrand agrandit son domaine par l'acquisition de la terre de Bouges, toute proche. Et l'inventaire du mobilier complet de cette plaisante annexe, dressé en novembre 1819, fait état de tout un service de verres à boire, comprenant " 23 verres marqués de la lettre "T" et leurs 2 paniers,24 verres à vin de champagne marqués idem, 24 verres à vin de dessert marqués idem...". In fine, le scrupuleux mais maladroit rédacteur du jour, précisément le cuisinier Chevalier, avoue avoir cassé un verre , celui qui manque ci-avant.

Mais écoutons ce que dit de Valençay, le baron de Barante, en septembre 1826 :

"... Me voici donc dans ce grand château où tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratiquement dépensée, dont il n'y a plus ou dont il n'y a pas encore un autre exemple en France. C'est un parc de trois cents arpents avec des troupeaux de daims et de chevreuils. Ce sont de vastes forêts percées comme le bois de Boulogne, où l'on se promène aussi facilement que dans un jardin. Ce sont des chasses, des chevaux, des calèches au service des hôtes. C'est ensuite une population de commensaux de toutes sortes, médecin, aumônier, précepteur, musiciens, gens d'affaires, puis un mobilier très riche, des marbres, des tableaux, des gravures, une bibliothèque de dix mille volumes, enfin tout ce que l'on raconte des grands châteaux en Angleterre..."

Les années se suivent et les réceptions se succèdent. Avec de nécessaires interruptions, soit pour se rendre aux eaux, soit pour garder le contact avec le Paris politicien, soit encore pour se rendre à Londres, de 1830 à 1834, comme ambassadeur extraordinaire de France pour y récolter un dernier succès diplomatique, aboutissant à la création d'une Belgique indépendante.

Et puis, Valençay connaît encore de grandes heures, en 1834, 1836 et même 1837.

Au cours de ces années ultimes, le goût grandissant de Son Altesse pour les vins d’Espagne est parfois contrarié, si l'on s'en rapporte à sa correspondance mi-amicale, mi-diplomatique échangée avec son fils naturel, Charles de Flahaut, à ce moment-là chargé de mission.. "... Mon vin de Xérès n'est point arrivé, peut-être faut-il que M. Delessert eut la bonté d'écrire à Nantes pour savoir la cause de ce retard ..." lui mande-t-il dès le 5 décembre 1829. Trois semaines plus tard, il lui répète : "... Mon vin de Xérès n'est point arrivé...". Puis, le 15 janvier 1830 : ". ... Faites moi le plaisir de dire à M. Delessert que je n'ai pas entendu parler du vin de Xérès qui est je ne sais où..."

Environ dix mois plus tard, le 8 octobre 1830, là Prince écrit encore à Flahaut : "... Dites-moi donc le nom et l'adresse de ce marchand de vin de Xérès...". Sans doute, la commande initiale n'avait jamais été livrée, dérobée au passage par quelque personnage indélicat.

Il paraît que Talleyrand n'aimait pas le vin de Bordeaux, c'est possible. Du moins fût-il de cśur avec les vignerons bordelais, lorsque le parlement britannique modifia, en 1831, les droits d'importation sur le Porto, car c'est à ce moment là qu'il déclare : " Il est bien sûr que lorsque les droits sont les mêmes sur le vin de Porto et sur les vins de Bordeaux, on boive (en Angleterre) du vin de Bordeaux, et probablement plus que les coteaux de Médoc n'en produit (sic)...".

Au fait, quelle était donc la superficie du vignoble de Son Altesse à Valençay ? Mme de Dino nous la donne, en arpents, dans sa Notice sur Valençay : environ 15 arpents et demi, soit entre 9 et 10 hectares, pour une propriété d'ensemble avoisinant les 12.000 hectares.

Le réencépage récent (1992) d'une partie de l'ancien vignoble, tout près du château, conduit avec soin, laisse bien augurer de l'avenir des millésimes attendus par ses heureux propriétaires.

Signalons enfin qu'une maison de négoce bordelaise commercialise une partie de ses ventes, son étiquette ornée du portrait de Talleyrand d’après Gérard accroché dans le "salon bleu" de Valençay. En 1990, notamment, le vin de Haut-Médoc sorti des chais de cette maison, s'intitulait "Vaubricour". Sous ce vocable, on peut deviner le nom de quatre belles amies de M. de Talleyrand : la princesse de Vaudémont, la comtesse de Brionne ainsi que la duchesse de Courlande assistée de sa 4ème fille, Dorothée, née princesse de Courlande, notre duchesse de Dino, plus tard, duchesse de Talleyrand, puis de Sagan.

Novembre 1999
 
 

Bibliographie

- Archives nationales de France - Dossier Flahaut, Sous-série 565 AP

- Archives départementales de l'Indre - Série J, cote 66 Série cote 1067

- Archives du domaine viticole Château Haut-Brion Pessac (Gironde)

- Baron de Barante - Souvenirs du ..., tome III Paris - Calmann-Lévy – 1893

- Louis de Bentheim-Steinfurt - Journal de mon séjour à Paris in Revue Le Correspondant, tome 233 – Paris - 1908

- Georges Bernier Antonin Carême Paris - Grasset - 1989

- Duchesse de Dino Notice sur Valençay Paris - Crapelet - 1848

- Exposition Antonin Carême - Catalogue de l'... , organisée par la Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris ( Mairie du III* arrondissement et Orangerie de Bagatelle - Paris - 1984)

- Fleuriot de Langle -Le portefeuille Talleyrand-Fouché in Revue des Deux Mondes 15 mai 1951

- Patrick de Gmeline - Ruinart Paris Stock - 1994

- Georges Lacour-Gayet - Talleyrand - 4 tomes, Paris - Payot - 1933-1934

- Louis Rodil - Antonin Carême de Paris - Marseille - Laffitte - 1980

- Documentation personnelle André Beau.