A Valençay

André Hallays

(Extraits ( pp 82 à 103 ) tirés de « En flanant à travers la France, Touraine
Maine et Anjou ». Librairie académique Perrin & Cie )


Comme Louis XVIII désirait éloigner Talleyrand de la cour, mais n'osait lui donner l'ordre de quitter Paris, il vantait la beauté du château de Valençay. Talleyrand lui répondit : « Oui, c'est assez bien ; mais les Espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux d'artifice pour la Saint-Napoléon. »

Bon gré, mal gré, pendant les quinze années de la Restauration, Talleyrand fit de longs séjours à Valençay : sa charge de grand chambellan lui laissait des loisirs. Plus tard, sous la monarchie de Juillet, après l'ambassade de Londres, il y revint encore. Les lieux sont donc pleins de son souvenir. Quant aux dégâts qu'avaient faits les Bourbons d'Espagne en l'honneur de l'Empereur, Talleyrand n'avait pas été long à les réparer.

Valençay est une admirable résidence. A la vérité, Talleyrand lui préférait le château de Rochecotte (entre Langeais et Saumur) qui appartenait à la duchesse de Dino ; mais, Valençay sera plus favorable si nous voulons évoquer la figure de Talleyrand. A Rochecotte, on s'est avisé d'élever une chapelle à la place de la chambre qu'habita le grand homme -chrétienne pensée, mais un peu paradoxale.

L'accès de Valençay est très imposant. Une large et droite avenue mène de la forêt au château. Séparé de la première grille par deux cours immenses que bordent les communs, les écuries et les orangeries, se dresse un merveilleux donjon de la Renaissance, flanqué de deux tourelles pointues. A droite et à gauche, s'étendent deux corps de logis inégaux. Une aile en retour date du XVIIe siècle. Il y a ici des disparates et des fautes de goût : les toits du XVIe siècle ont été percés d'affreuses petites mansardes ; les tours rondes à mâchicoulis qui s'élèvent aux extrémités de la construction sont coiffées de malencontreuses lanternes en ardoises ; mais l'ensemble conserve un aspect noble et vraiment princier. La cour intérieure se termine par une belle terrasse qui domine les verdures du parc et les prairies du val où coule le Nation.

L'intérieur du château a été dépouillé de ses meubles, de ses tapisseries et de ses tableaux les plus précieux. On se rappelle les ventes qui eurent lieu naguère à Paris, cette réunion de peintures aux attributions douteuses, ce pêle-mêle de pièces rares et de vulgaire bric-à-brac, cette série si curieuse d'effigies de Talleyrand et, - délicieuse synthèse d'une grande destinée politique, - cette suite des portraits de tous les souverains servis par le châtelain de Valençay; et l'on se souvient des enchères un peu folles auxquelles le snobisme entraîna les bons collectionneurs. Valençay fut alors démeublé. Pas tout à fait, cependant : il reste, pour le curieux, quelques aubaines dans les salles de l'aile Louis XIV, celle qui fut habitée par Talleyrand.

Dans la salle à manger, un bon mobilier simple et confortable, le mobilier d'une salle à manger où le maitre sait composer et ordonner un repas. Talleyrand avait un excellent cuisinier. Lui-même mangeait peu. Mais le service était chez lui magnifique. Sous l'Empire, les gourmets ne savaient laquelle préférer, la table de Cambacérès ou celle du vice-grand électeur. La cave était d'ailleurs digne de la cuisine, et le moka qu'on buvait chez Talleyrand était renommé. Lui-même découpait les viandes et il s'adressait à ses convives dans l'ordre suivant :
- Monsieur le duc, Votre Grâce me fera-t-elle l'honneur d'accepter de ce boeuf?
- Mon prince, aurai-je l'honneur de vous envoyer du bœuf ?
- Monsieur le marquis, accordez-moi l'honneur de vous offrir du boeuf.
- Monsieur le comte, aurai-je le plaisir de vous envoyer du boeuf?
- Monsieur le baron, voulez-vous du boeuf ?

Quand il arrivait au simple monsieur, il frappait sur son assiette avec la main, fixait ses yeux sur le visage du convive, et d'un ton interrogatif lui disait ce simple mot: boeuf
Le « monsieur», ainsi interpellé, était assurément moins étonné de la désinvolture avec laquelle il était traité, que de la jolie subtilité de toutes ces nuances de politesse

C'est pourquoi Talleyrand ne déplaisait pas à la société démocratique issue de la Révolution; par son ton d'ancien régime, il la stupéfiait d'admiration.

Çà et là, des portraits de famille trop précieux ou trop médiocres pour avoir été envoyés à I'hôtel des ventes. Dans un salon, la table ronde sur laquelle a été signé le traité de Vienne: dle toutes les reliques de Talleyrand, peut-être la seule qui rappelle le souvenir d'une action utile !

Des bibelots insignifiants, quelques belles gravures, la somptueuse chambre à coucher de Talleyrand, puis des uniformes, des croix2. Dans la bibliothèque les rayons sont vides, mais les vieux meubles de cuir élimés et avachis donnent encore l'illusion qu'ici quelqu'un a vécu et travaillé.

La merveille de cette résidence, c'est son parc. Il couvre le flanc de la vallée du Nahon de ses belles et hantes charmilles. Au pied du coteau, sur le bord de la petite rivière, il est dessiné à l'anglaise avec un art parfait. J'ai peine à croire que Talleyrand ait en personne présidé à la composition de ces jolies perspectives. Ce que nous savons de son goût est proprement désolant. Dans une lettre publiée par Sainte-Beuve, il déclare admirer certains vers inspirés au général Dupont par une promenade au Jardin des Plantes et il cite notamment cette strophe qu'il trouve très belle:

Loin du rivage de Golconde,
L'hôte géant de ces déserts
De sa solitude profonde
Chérit l'image dans ses fers.
Jamais son épouse enchaînée
Ne veut d'un servile hyménée
Subir les honteuses douceurs ;
L'amour en vain gronde et l'accuse;
Sa jalouse fierté refuse
Des sujets à ses oppresseurs...

Quand on a vu les collections de Valençay, l'aménagement du château, le choix des meubles, on s'aperçoit que Talleyrand, avec son luxe et son génie de brocanteur, n'eut qu'un goût misérable, un goût d'homme d'État, presque le goût d'Adolphe Thiers. Le beau parc doit être l'ouvrage d'une femme, probablement de la duchesse de Dino. Si Talleyrand goûta le charme de ces bosquets, ce fut pour la retraite fraîche et ombreuse qu'ils offraient à ses méditations ; on le voit clopinant sous les magnifiques charmilles, occupé à inventer et polir un de ces « mots » brillants qu'il amenait, ensuite, dans la conversation, « à tout propos et à tout venant », et qui devait prendre place dans les Talleyrandiana.

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* *

S'il préférait Rochecotte à Valençay, c'était peut-être que Valençay lui rappelait d'une façon importune l'un des souvenirs les plus embarrassants de sa vie publique.

Il voulait à toutes forces que son nom ne fût point associé à la pire des fautes de Napoléon, la guerre d'Espagne. Il prétendait que, à cette époque, il avait révélé à l'Empereur « les dangers qui allaient naître en foule d'une agression non moins injuste que téméraire », et il racontait que telle avait été la cause de sa disgrâce. Beugnot et Mme de Rémusat confirment ses dires d'une manière plus ou moins formelle. Lui-même, clans ses Mémoires, rapporte une scène terrible qu'il aurait eue avec Napoléon peu de temps après le guet-apens de Bayonne. « Qu'un homme dans le monde, aurait-il dit à l'Empereur, y fasse des folies, qu'il ait des maîtresses, qu'il se conduise mal avec sa femme, qu'il ait même des torts graves envers ses amis, on le blâmera sans doute; mais, s'il est riche, puissant et habile, il pourra rencontrer encore les indulgences de la société. Que cet homme triche au jeu, il est immédiatement banni de la bonne compagnie qui ne lui pardonnera jamais. » L'Empereur aurait alors pâli, serait resté embarrassé, et de ce jour-là n'aurait plus parlé à Talleyrand.

Tout cela est très beau, très courageux ; mais il y a une objection, une terrible objection.
Lorsque Napoléon eut attiré à Bayonne toute la famille royale d'Espagne, il expédia le roi Charles IV, la reine et Godoy à Fontainebleau; mais ce fut Valençay, acheté par Talleyrand trois ans auparavant, qu'il assigna comme résidence à Ferdinand VII, à don Carlos et à son oncle don Antonio.

Que Talleyrand ait accepté de donner l'hospitalité aux princes espagnols, cela ne saurait nous surprendre. Napoléon, locataire du château, payait un loyer considérable pour le logement de ses prisonniers, et le prince de Bénévent n'était pas homme à négliger d'ajouter ce nouveau bénéfice aux 495.000 francs d'appointements qu'il touchait, chaque année, comme vice-grand électeur, grand chambellan, prince de Bénévent et grand cordon de la Légion d'honneur. Mais que Napoléon ait confié la garde de ces princes à un homme qui condamnait si vertement sa politique, qu'il ait mis ses ennemis entre les mains d'un ministre « disgracié », et qu'il ait maintenu, durant cinq années, cette situation qui eût paru périlleuse même à un souverain moins méfiant que Napoléon, voilà l'objection.
Talleyrand l'a sans doute aperçue. Dans ses Mémoires, il n'y a point répondu et pour cause. Il ne pouvait nier qu'il eût été bel et bien le geôlier des Bourbons d'Espagne, un bon geôlier respectueux et plein de pitié, s'il faut l'en croire, mais enfin un geôlier.

Le moment ou les princes arrivèrent à Valençay « a, dit-il, laissé dans mon âme une impression qui ne s'effacera point. Les princes étaient jeunes, et sur eux, autour d'eux, dans leurs vêtements, dans leurs voitures, dans leurs livrées, tout offrait l'image des siècles écoulés. Le carrosse dont je les vis descendre pouvait être pris pour une voiture de Philippe V. Cet air d'ancienneté, en rappelant leur grandeur, ajoutait encore à l'intérêt de leur position. Ils étaient les premiers Bourbons que je revoyais après tant d'années de tempêtes et de désastres. Ce n'est pas eux qui éprouvèrent de l'embarras; ce fut moi, et j'ai du plaisir à le dire ». La phrase est exquise; mais quel imprudent que Napoléon, si tels étaient les vrais sentiments de Talleyrand en 1808 !!

Il est alors pour ces Bourbons d'Espagne aussi prévenant qu'aurait pu l'être un homme d'État doué de seconde vue et certain de retrouver, un jour, les Bourbons de France sur le trône de l'usurpateur. On a adjoint aux princes un colonel de gendarmerie. Talleyrand a vite fait d'expliquer à cet officier de police que « Napoléon ne règne ni dans les appartements ni dans le parc de Valençay ». Il entoure ses hôtes « de respect, d'égards et (de soins ».
« On ne les approchait jamais, écrit-il, qu'en habit habillé; je n'ai moi-même jamais manqué a ce que j'avais prescrit à cet égard. » Il les laisse se promener en liberté dans le parc, les invite à chasser, leur fait donner des leçons d'équitation par Foucaut, qui avait été élevé dans la grande écurie du roi et avait particulièrement servi Madame Élisabeth de France. Boucher met « tout son art et tout son cœur à leur faire de mauvais ragoûts espagnols ». La terrasse du château est transformée en salle de bal. Des guitares résonnent dans tous les coins du jardin.

Il cherche à leur faire passer quelques heures dans la bibliothèque; point de succès. Ayant échoué par l'intérêt seul des livres, il leur montre des images : peine inutile. Les princes préfèrent « les exercices et les amusements qui font à la campagne le charme des soirées d'été ».

A ces distractions se joignaient les « consolations de la religion ». Ici, je ne puis me retenir de citer ces lignes trop peu connues de Talleyrand : « La journée finissait par une prière publique à laquelle je faisais assister tout ce qui venait dans le château, les officiers de la garde départementale, et même quelques hommes de la gendarmerie. Tout le monde sortait de ces réunions avec des dispositions douces ; les prisonniers et leurs gardes priant à genoux, les uns près des autres, le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis ; les gardes n'étaient plus aussi farouches, les prisonniers n'avaient plus autant d'alarmes, peut-être même quelques signes d'intérêt leur faisaient-ils concevoir un peu d'espérance. »

Il parait que Napoléon témoigna une grande irritation de la manière dont les princes étaient traités à Valençay. « Les personnes qui l'entouraient m'ont dit souvent qu'il ne parlait de Valençay qu'avec embarras, quand ses discours, ses questions portaient sur ce lieu. » Mais Talleyrand n'en continuait pas moins de braver la colère de l'Empereur et de prodiguer les marques d'intérêt et de respect aux prisonniers. Ceux-ci, dans leur reconnaissance, lui offrirent un jour les vieux livres de prière dont ils se servaient à l'église. Il les reçut « avec une émotion qu'il n'aura jamais la témérité d'exprimer ». Réserve louable et délicieuse.

Vitrolles raconte qu'un jour Talleyrand lui donna lecture des pages de ses Mémoires où il peignait l'arrivée de Ferdinand VII et de son frère à Valençay : « Les détails de leur séjour, les traits ridicules de leur ignorance de toutes choses, fruits d'une éducation à la Philippe II, étaient peints avec une grâce et une finesse charmantes. » Il est probable que Talleyrand avait des versions diverses de ses Mémoires qu'il choisissait selon ses auditeurs; car Vitrolles, s'il les avait connus, n'aurait jamais oublié ni l'épisode de la prière du soir ni celui des trois paroissiens. D'ailleurs, tout ce récit a dû être à plusieurs reprises corrigé et remanié 3.

Le souci de montrer sous un jour favorable sa conduite à l'égard de Ferdinand VII, souci bien naturel chez le Talleyrand de la Restauration, l'a vraiment entraîné un peu trop loin, car plus il insiste sur son dévouement aux Bourbons, plus il rend invraisemblable la confiance de l'Empereur. « Les princes, affirme Talleyrand, n'avaient pas été trois mois à Valençay que Napoléon croyait déjà en voir sortir toutes les vengeances de l'Europe. » Et il vécut dans cet effroi, pendant cinq ans, sans songer qu'il y avait en France des prisons plus sûres et des geôliers moins attendris!

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Près du château, à l'entrée du parc, vis-à-vis d'une belle pelouse, s'abrite, dans une épaisse charmille, un banc de bois en demi-cercle : son dossier droit figure une croix de la Légion d’honneur.
Le décor est à souhait pour y ressusciter la figure du vieux Talleyrand, du « renard octogénaire » (l'expression est de George Sand).
Sur sa vie à Valençay, les anecdotiers nous ont abondamment renseignés.

Levé tôt, il a procédé à une interminable toilette, car il a le goût de l'hygiène et se défend contre le temps comme une vieille coquette; il efface ses rides, poudre ses longs cheveux, compose son visage. En vieillissant, le joli abbé de Périgord « avait tourné à la tête de mort; ses yeux étaient ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce qui le servait si bien; comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche ». Vous avez reconnu la touche de Chateaubriand : elle est admirable, mais trop cruelle. Ary Scheffer a peint Talleyrand, la dernière année de sa vie : le front et le regard ont de la grandeur. C'est, selon l'expression populaire, un beau vieillard, bien conservé.

Ayant fait son visage à la façon des comédiens, Talleyrand se met au travail. Il a coutume, à Valençay, de travailler plusieurs heures chaque jour. A quoi travaille-t-il? A ses Mémoires, toujours à ses Mémoires qu'il reprend, corrige et amende sans cesse. C'est qu'il s'agit maintenant, pour lui, d'une autre toilette aussi importante que la première. Après avoir soigné ses traits, il soigne sa gloire. Cet homme, qui semble blasé sur tout, est hanté de l'idée qu'on le jugera quelque jour, et il pense qu'il lui sera plus difficile de mystifier la postérité que ses contemporains.

Il est paresseux. Longtemps, l'ambition de parvenir et surtout la volonté de s'enrichir l'ont stimulé et arraché à sa nonchalance. On a souvent dit que cette nonchalance était un artifice pour mieux piper les hommes et, naturellement, il a laissé dire ; cependant, à y regarder de près, on voit que tel est le fond de sa nature. Mais le voici, maintenant, au déclin de sa vie, comblé d'honneurs et de richesses, et il ne s'en acharne pas moins à écrire ses Mémoires, relisant, choisissant, classant les documents de ses archives, composant, avec quel art et quelle habileté! cinq énormes volumes qui devront être sa défense... lorsque les témoins de sa vie auront tous disparu. Et en se parant et se fardant pour la postérité, il fait encore devant son miroir des mines de vieille courtisane : rappelez-vous seulement les passages que je citais tout à l'heure sur le séjour des princes espagnols à Valençay.

Satisfait de la formule qu'il a enfin imaginée pour donner un tour honnête à ses incertitudes de conduite, il descend clans le jardin, appuyé sur sa béquille et redressant sa taille dans sa longue redingote bleue strictement boutonnée ; il y retrouve un visiteur ou une visiteuse et fait à l'un ou à l'autre les honneurs de sa dernière « pensée ».
Sainte-Beuve a mis en scène la conversation de Talleyrand avec un de ses voisins de campagne, Royer-Collard, qui demeurait à quelques lieues de Valençay. Il faut relire cette page après avoir vu les lieux. Les deux figures du vieil homme d'État blanchi, mais toujours vert et impérieux, et du doctrinaire à l'écorce rugueuse, se dessinent ici avec un relief extraordinaire. On entend le « creux » de Talleyrand et la voix mordante de Royer-Collard échangeant des sentences brèves sur la destinée des peuples... Comme fond de tableau, la charmille un peu roussie par l'automne et le banc vert dont le dossier représente la croix de la Légion d'honneur.

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Tandis que nous sommes assis sur le banc de Talleyrand, un écureuil sort du taillis, file sur la pelouse, en un clin d'ail escalade un arbre, et, de la branche la plus haute, nous regarde, railleur et grignotant. « Un revenant ! » dit l'un de nous. « Le blason de Valençay ! » fait un autre.

Sans doute, Talleyrand fut l'homme le plus agile de son temps ; sa vie tout entière est un miracle d'agilité ; chaque fois qu'il a senti une branche craquer sous lui, on l'a vu en saisir une autre, puis, confortablement installé sur son perchoir, contempler de là l'humanité, la pauvre et méprisable humanité. Mais tout n'est pas dit sur Talleyrand, quand on a admiré la virtuosité de ses tours, l'adresse de ses roueries et la prodigieuse souplesse de son caractère. Il y a bien des sortes d'intrigant, celui qui aime l'intrigue pour le plaisir d'intriguer, celui qui la pratique pour se pousser ou s'enrichir, celui qui s'y résigne comme ait moyen le plus efficace de servir, parmi les hommes de mauvaise foi ou de mauvaise volonté, une cause noble et désintéressée... et encore ces distinctions sont-elles bien grossières. Dans ce qu'on appelle la perversité, les nuances sont infinies. Quelle fut donc au juste la perversité particulière de Talleyrand ?

Les Mémoires sont de peu de secours pour deviner l'énigme.
Sainte-Beuve écrivait en 1870 : « Que seront ces Mémoires si attendus, si désirés ? Aura-t-il menti tout à fait? Non pas, il aura dit une partie de la vérité. Comme le meilleur des panégyristes et le plus habile, sans avoir l'air d'y toucher, il aura montré le côté décent, présentable, acceptable ; il aura fait là ce qu'il faisait quand il se racontait lui-même, ne disant qu'une moitié des choses. S'il a su être agréable dans ses Mémoires et si, en écrivant comme en causant, il réussit à plaire, il aura bien des chances de regagner en partie sa cause et de se relever même devant la postérité. »

Les prophéties de Sainte-Beuve ne se sont qu'à moitié accomplies. Talleyrand a dit une partie de la vérité, et l'a dite d'une façon assez agréable; mais ses Mémoires fort incomplets esquivent les questions les plus graves, et, là où ils sont habiles, leur habileté est trop apparente; ou bien, peut-être étions-nous trop prévenus ? Quoi qu'il en fût, le panégyrique fit long feu et ne modifia l'opinion de personne sur Talleyrand.

Nous en sommes donc toujours réduits à interroger ceux qui furent les témoins de la vie du personnage. Parmi les portraits de Talleyrand peints par des contemporains, il y en a trois dissemblables entre lesquels il nous faut choisir.

Il y a d'abord le Talleyrand des Mémoires d'outre-tombe. Ces pages-là sont un long cri de haine, de dégoût et de mépris. L'éloquence en est superbe, écrasante. Chateaubriand n'admet ni atténuations, ni excuses. Talleyrand est pour lui un simple bandit, qui dut tout son prestige à la nigauderie des révolutionnaires. « Supposez M. de Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n'ayant, avec son immoralité, que son esprit incontestable de salon, l'on n'aurait certes jamais entendu parler de lui. Otez de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre marié, l'évêque dégradé, que lui reste-t-il ? Sa réputation et ses succès ont tenu à ces trois dépravations.» Son habileté est une légende. Il ne prévoyait rien. Il a trahi tous les gouvernements; il n'en a renversé ni élevé aucun. Il ne songeait qu'à augmenter sa fortune ; et, jusque dans le Congrès de Vienne, il a « brocanté » ses opinions. « Il ignorait cette ampleur d'ambition, laquelle enveloppe les intérêts de la gloire publique comme le trésor le plus profitable aux intérêts privés... » Tels sont, relevés au hasard, quelques-uns des traits de cette furieuse invective qui se termine par ces lignes célèbres « Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses des prostituées ; les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent servir à la dissection. »

Vitrolles est moins dégoûté : il dissèque. Il n'est guère plus indulgent que Chateaubriand ; mais il consent à étudier le problème moral que pose la vie de Talleyrand 4. Il découvre d'abord à ses succès d'autres causes que la sottise démocratique et l'avilissement du public. Il reconnaît la finesse et le charme de sa parole, son art des sous-entendus, son humeur facile avec ses subordonnés et sa bonté pour les gens à son service : « Dans la société, il portait toute la grâce qu'on peut accorder avec la plus complète indifférence du sentiment; mais, fantasque dans ses relations, il ne lui est resté ni une amitié, ni un dévouement. De bonne heure, il avait appris à caresser le scandale et à mépriser l'opinion des honnêtes gens. Les deux grands mobiles de sa conduite furent : l'amour des femmes et l'amour de l'argent; la politique était son industrie. » Sa vénalité était notoire ; il a gagné sa fortune en vendant tous ceux par lesquels il s'était fait acheter5. Il avait toutes « les faiblesses, les mièvreries et la mollesse d'un autre sexe ». Mais la vie de cet « habile acrobate » n'en a pas moins été un prodige de savoir-faire. Jamais il ne s'endormait sur sa fortune ; il s'attachait fortement aux réalités prochaines. Il atteignit donc « le sublime dans le genre le plus bas » ; car toute cette habileté n'était dépensée que pour le lucre. « Deux fois, cependant, ses intérêts personnels de position, d'amour-propre et peut-être de vengeance, la placèrent dans la ligne des grands intérêts publics. » Vitrolles veut ici parler d'Erfurth et de Vienne. Cette psychologie est à peu près la même que celle à laquelle s'était arrêté Sainte-Beuve, sans d'ailleurs avoir lu Vitrolles dont les Mémoires ne furent publiés qu'en 1884.

Selon Vitrolles, il n'était resté à Talleyrand ni une amitié ni un dévouement. Vitrolles se trompait, les Mémoires de Mme de Rémusat l'ont montré.

Talleyrand avait fait dans sa vie privée et publique une si large place aux femmes que celles-ci eussent été ingrates si elles n'avaient point plaidé pour lui les circonstances atténuantes. A dire vrai, il n'avait eu à se louer ni de Mme de Staël, à qui d'ailleurs il avait emprunté de l'argent, ni de George Sand, qui l'a outragé dans des pages d'une rhétorique intolérable (Lettres d'un voyageur). Mais Mme de Rémusat l'a un peu dédommagé de toutes ces injures de bas-bleus.

Mme de Rémusat était liée à Talleyrand par la reconnaissance. Le prince de Bénévent fit beaucoup pour la fortune de M. de Rémusat. D'autre part, il daigna prendre plaisir à la conversation de Mme de Rémusat, et celle-ci avoue que sa « petite vanité » en fut très satisfaite. « On examina, dit-elle, cette petite femme de vingt-sept ans, médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. »

Les premières causeries de la « petite femme de vingt-sept ans » et du « grand personnage » sont un peu froides; mais, peu à peu, la glace fond, les rangs se rapprochent, et, à la faveur de cette intimité, Mme de Rémusat voit surgir devant elle un

Talleyrand assez imprévu, un Talleyrand affectueux et consolateur, en présence duquel elle se livre à ses chagrins et ne retient point ses larmes, puis un Talleyrand sentimental qui parle de lui-même avec regret, presque avec dégoût. Elle s'enhardit en écoutant ses confidences, et lui dit, un jour : « Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que vous ! » Alors, Talleyrand lui ouvre le fond de son âme ; il raconte avec amertume son enfance sevrée d'affection, sa vocation forcée, la dureté de ses parents, sa passion pour Charlotte de Montmorency, et les grandes déceptions qui l'ont jeté dans la Révolution. On serait tenté de croire que cette confession presque romantique est simple coquetterie de la part de Talleyrand. Mais son amie nous affirme que tel est le vrai de cet étrange personnage : « Il sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la considère et ne cherche jamais à corrompre par aucun système vicieux... Je l'ai souvent entendu vanter des actions qui devenaient une amère critique des siennes... Il estime les bons prêtres... Il a de la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui ce qu'il apprécie dans les autres... Il est faible, froid...

Son esprit est supérieur, souvent juste; il voit vrai, mais il agit faiblement. Il a de la mollesse et ce qu'on appelle du décousu ; il échappe à toutes les espérances ; il plait beaucoup, ne satisfait jamais et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le voit souvent, un réel attachement... » Comme l'analyse est fine ! comme l'impression est humaine !

A en croire Chateaubriand, Talleyrand fut un monstre. Si l'on écoute Vitrolles, il fut un vilain homme. D'après Mme de Rémusat, il fut un pauvre homme. Pour ma part, entre ces trois hypothèses, j'incline vers la troisième. Elle est la plus vraisemblable. Talleyrand devait valoir mieux que lui-même; et cela n'est pas encore beaucoup dire.6

21 septembre 1900


1 Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur Talleyrand.
2 Une partie de ces uniformes a figuré à l'Exposition universelle de 1900 dans la Rétrospective du vêtement, notamment le costume d'archi-chancelier. On avait placé au-dessous de cet uniforme l'énorme chaussure qui dissimulait le pied-bot de Talleyrand.
3 Voici, par exemple, un trait que rapporte M. de Rémusat dans l'appendice aux Mémoires de sa mère, et que l'on ne retrouve plus dans les Mémoires de Talleyrand. Celui-ci, parait-il, racontait que les princes espagnols « achetaient des jouets d’enfants à tous les petits marchands des foires du voisinage et que, lorsqu'un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin ».
4 Mémoires et Relations politiques du baron de Vitrolles, t. III. Notes.
5 Cette formule n'est point de Vitrolles, mais du ministre Decrès, célèbre par son esprit, sous Napoléon.
6 Un article de M. Geoffroy de Grandmaison, paru dans le Correspondant du 25 mai 1900 sous ce titre : Les Princes d’Espagne à Valençay, donne des renseignements inédits et curieux sur la captivité de Ferdinand VII dans le château de Talleyrand. M. Geoffroy de Grandmaison montre que Napoléon mit quelque malice à choisir Valençay pour y interner les Bourbons d'Espagne. Il constate aussi que la conduite de Talleyrand et l'attitude de l'empereur ne permettent pas de penser que, du moins à cette époque, Talleyrand s'indignait du guet-apens de Bayonne.