Talleyrand

première partie

Romantisme et Diplomatie

Maurice Paléologue

Sans Talleyrand, cette légende n'existerait pas et il aurait peut-être suffi à la créer, lui seul.
Né le 2 février 1754, issu d'une des plus anciennes familles de France, entré dans l'Église à cause d'un accident corporel qui le rend impropre au service militaire, évêque d'Autun en 1788, il a trente-cinq ans lorsque la Révolution éclate.

Il aperçoit tout de suite l'importance de l'événement et il y intervient avec autant de hardiesse que d'habileté. C'est lui qui propose la vente des biens ecclésiastiques au profit de la nation ; c'est lui qui fait voter la constitution civile du clergé ; c'est lui qui célèbre solennellement la messe à la fête de la Fédération ; c'est lui enfin qui sacre les premiers évêques assermentés. Toutes ces initiatives, qu'il assume d'un air froid, sans se laisser démonter un instant par le scandale qu'il provoque, lui valent bientôt d'être excommunié par le Pape.

Dès cette époque, la physionomie originale du personnage se dessine ; l'avenir accentuera quelques traits de la gravure, mais ne la changera plus. Maîtrise de soi, clairvoyance, intuition vive des événements et des hommes, souplesse dans l'action, amoralité parfaite, indifférence absolue aux moyens qui peuvent assurer le succès, don singulier de prépondérance et de séduction, - l'image de Talleyrand est déjà stéréotypée.

A la veille de la Terreur, il sent venir la bourrasque et se réfugie en Angleterre, puis en Amérique. Vers la fin de 1796, il rentre à Paris et, peu après, par la protection de Mme de Staël, il obtient du Directoire le portefeuille des Relations extérieures. Ce n'est pas qu'il ait la moindre foi dans Barras et ses acolytes; mais on est au lendemain de Rivoli et, du premier coup d'oeil, il a deviné Bonaparte. Aussi, le 18 brumaire, il n'hésite pas un instant sur le parti à prendre. Après Sieyès, Lucien et les généraux, il est le principal artisan du coup d'État.

Il ouvre ainsi l'ère des grands premiers rôles qui, sauf quelques éclipses, le maintiendront durant près de quarante années sur le devant de la scène politique.
Pendant le Consulat et l'Empire, la figure de Napoléon brille d'un tel éclat que tous ses collaborateurs sont rejetés dans la pénombre, comme de simples comparses. Talleyrand seul échappe à cet effacement général et conserve, jusque dans le rayonnement du maître, tous ses traits individuels, toute sa liberté d'allure et d'attitude, toute sa valeur expressive, tous les attributs et tous les accents de son originale personnalité. C'est ce que le perspicace observateur du visage humain, David, a si remarquablement traduit, quand il nous le représente, à la cérémonie du Sacre, debout au pied de l'autel dans son office de grand-chambellan, ni plus ostensible ni plus chamarré que les autres princes ou dignitaires, mais se distinguant de tous par son aisance naturelle, par son calme impassible, par le rictus sardonique de ses narines et de ses lèvres, par le regard insolent et dédaigneux qu'il promène sur toute l'assemblée. Devant cette magnifique page d'histoire picturale, on sent que, si Talleyrand s'est engagé dans l'aventure napoléonienne, il ne s'y est nullement inféodé. Sous les dorures de la livrée impériale, il garde son libre arbitre.

Ses rapports avec Napoléon se divisent en deux phases. Dans la première, il le sert de son mieux ; dans la seconde, il le trahit sans pudeur.
Le rôle, qu'il s'assigne à lui-même sous le Consulat, est un des plus beaux que puisse concevoir un diplomate. Avec une hauteur de vues qui évoque les grands noms de Sully et de Richelieu, il aperçoit que la mission éminente du Premier Consul peut et doit être une mission de paix. Les victoires de Marengo et de Hohenlinden réalisent en effet, pour la politique française, une conjoncture merveilleuse, décisive, et qu'elle ne retrouvera plus.

Pour se faire une idée exacte et saine de la doctrine que les intérêts permanents de la France commandent à ses diplomates, il n'a pas attendu d'être ministre des Affaires étrangères. Dès le mois de novembre 1792, il a mis la Convention en garde contre les rêves d'hégémonie et de conquête dont se grise alors l'enthousiasme révolutionnaire : « On sait bien maintenant à quoi se réduisent toutes les grandes idées de rang, de primatie, et de prépondérance. On sait ce qu'il faut penser de tout cet échafaudage politique... On a appris enfin que la véritable primatie, la seule utile et raisonnable, est d'être maître chez soi et de n'avoir jamais la ridicule prétention de l'être chez les autres. On a appris, un peu tard sans doute, que, pour les États comme pour les individus, la richesse réelle consiste, non à acquérir ou envahir les domaines d'autrui, mais à faire valoir les siens... »

De même, depuis de longues années, depuis le temps de Vergennes, il conçoit toute une politique française fondée sur une alliance de la France et de l'Angleterre. Mirabeau, qu'il a pris pour confident et qui est en mission à Berlin, trouve l'idée lumineuse, géniale, quoi qu'en puissent penser les routiniers de la diplomatie officielle : « Il n'y a qu'un projet assez vaste pour tout concilier, pour tout terminer : c'est le vôtre, qui, faisant disparaître, non pas les rivalités de commerce, mais les inimitiés absurdes et sanglantes qu'elles font naître, confierait aux soins de la France et de l'Angleterre la paix et la liberté des deux mondes.

De même enfin pour l'Autriche : Talleyrand la conçoit comme un élément nécessaire du régime solide et permanent qu'il importe de fonder en Europe. Nous avons donc intérêt à ménager le cabinet de Vienne et à nous le concilier : pour un résultat si précieux, ce ne serait pas trop de sacrifier la Lombardie. En tout cas, l'inimitié simultanée de l'Autriche et de l'Angleterre expose la France à de nouvelles coalitions, à d'interminables guerres.

Mais le traité de Lunéville, en reconstituant la République cisalpine, laisse l'Autriche hostile et frémissante. Quant à la paix d'Amiens, ce n'est qu'un armistice diplomatique, un décor de parade, à l'abri duquel la rivalité de la France et de l'Angleterre se fortifie pour une explosion prochaine.

D'ailleurs, est-il possible encore d'arrêter Napoléon dans l'orbite démesuré que son imagination dessine devant lui? Une force fatale, dont il a conscience, l'entraîne déjà aux aventures gigantesques : « Je n'ai jamais été mon maître, dit-il dès ce temps-là; j'ai toujours été gouverné par les circonstances. »

Malgré l'insuccès persistant de ses efforts modérateurs, Talleyrand essaie une fois encore de ramener la politique impériale aux sages traditions de l'ancienne monarchie. On est à la fin d'octobre 1805; l'armée française court de victoire en victoire : Ulm vient de capituler, les dernières défenses de l'Autriche tombent l'une après l'autre, Vienne va bientôt ouvrir ses portes au vainqueur. C'est l'instant que Talleyrand choisit pour faire parvenir à Napoléon un suprême conseil de sagesse ; il lui écrit, de Strasbourg : « Dans l'éloignement où je suis de Votre Majesté, ma plus douce ou plutôt mon unique consolation est de me rapprocher d'Elle, autant qu'il est en moi, par le souvenir et la prévoyance... » Et il lui envoie un long programme pour la paix future. La base de tout son système est qu'il ne faut pas « abattre et prosterner l'Autriche plus qu'il ne convient aux intérêts de l'Europe elle-même. » Si on lui impose des sacrifices trop durs, « elle pourra céder pour un temps à la nécessité ; » mais elle n'attendra que l'occasion d'une revanche et ne songera qu'à renouer contre la France une nouvelle coalition. « Dès lors, les paix ne seront plus que des trêves et l'effusion du sang humain ne sera jamais que suspendue. » Si, au contraire, nous tendons à l'Autriche une main généreuse, nous en faisons le principal appui de notre politique en Europe; nous la séparons de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie; par elle, nous désarmons tous nos ennemis; nous neutralisons tout le continent : « Ainsi aura été complètement résolu le problème de la paix la plus durable que la raison permette d'espérer. »

Au lendemain d'Austerlitz, Talleyrand a le courage de reprendre son thème : « Il nous serait facile de détruire la monarchie des Habsbourg; fortifions-la, au contraire, et même, sous le couvert d'une alliance, faisons-lui une large place dans le système français; car l’Autriche est indispensable au salut futur des nations civilisées. »
Mais Napoléon reste sourd à ce judicieux conseil, qui semble résumer plusieurs siècles d'expérience diplomatique. Et le traité de Presbourg, comme ceux de Lunéville et d'Amiens, n'est manifestement qu'un armistice.

Après Tilsitt, Talleyrand ne conserve plus d'illusions sur la stabilité de l'édifice impérial. C'est la funèbre bataille d'Eylau qui a éveillé ses premières inquiétudes. Ce jour-là, il a eu comme la prévision de 1812; toutes les conséquences possibles d'un désastre lui sont apparues et il s'est demandé : « Si l'Empereur avait été tué, qu'aurions-nous fait?... Que ferions-nous, s'il était tué demain? »

La deuxième phase de sa carrière napoléonienne, la phase de trahison, va commencer.
Le 9 août 1807, sous un prétexte de santé, il résigne le portefeuille des Relations extérieures. Napoléon, qui entend néanmoins le garder à son service, - ne serait-ce que pour le surveiller, - lui confie la haute dignité de vice-grandélecteur. Ce n'est qu'une opulente sinécure. Mais, comme il continue de remplir son office de grand-chambellan, il reste un des plus importants personnages de l'Empire. On sait, d'ailleurs, qu'il est souvent appelé en consultation aux Tuileries et que son médiocre successeur, Champagny, s'attire quotidiennement les algarades ou les moqueries du maître. Son prestige demeure donc intact à la cour et devant le public. Les ambassadeurs accrédités à Paris lui prodiguent les égards, recherchent ses entretiens, recueillent ses moindres mots, le considèrent enfin comme le ministre in partibus des Affaires étrangères. Il a ainsi tous les avantages du pouvoir sans les responsabilités.

Mais bientôt ce ne sont plus seulement les chimères de Tilsitt qui l'induisent à prendre ses sûretés pour l'avenir : c'est encore l'expédition d'Espagne.
Il tient d'autant plus à se garer de ce côté que, s'il n'a jamais approuvé les desseins machiavéliques de l'Empereur, il est pour beaucoup dans leur genèse, ayant commis plusieurs fois l'imprudence de laisser tomber dans l'oreille de Napoléon des phrases comme celle-ci: « Depuis Louis XIV, la couronne d'Espagne n'a pas cessé d'appartenir à la famille qui régnait en France et l'établissement de Philippe V a seul assuré la prépondérance française en Europe. » Un jour même, « poussé à bout par les argumentations artificieuses de Napoléon, » il lui a conseillé de faire occuper la Catalogne jusqu'à la conclusion de la paix avec l'Angleterre.

Il n'a donc pas lieu d'être surpris quand le guet-apens de Bayonne lui vaut l'humiliante mission de garder les Infants d'Espagne captifs dans son château de Valençay. En lui traçant ses devoirs de geôlier, l'Empereur lui a ordonné de « faire tout son possible pour amuser les princes; » il a même spécifié cyniquement que, « si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient. »

Talleyrand affecte de ne pas sentir l'outrage et déploie toutes ses qualités de grand seigneur pour héberger les Infants. Le magnifique château de Philibert Delorme prend un air de fête, comme au temps de la Renaissance ; la livrée porte les couleurs d'Espagne; le châtelain varie de son mieux les distractions des captifs ; il leur procure, outre « les douceurs quotidiennes de la prière en commun,» les plaisirs de l'équitation, de la chasse, de la danse, et tous les « amusements » prescrits par l'Empereur.
Quelque attention qu'il applique à ces soins, Talleyrand promène encore d'autres pensées sous les ombrages séculaires de Valençay.

C'est à cette date précise de mai 1808, qu'on saisit les premiers symptômes de sa collusion avec l'étranger. Parmi les ambassadeurs accrédités à Paris, deux surtout semblent déjà en rapports intimes, sinon même en connivence avec lui : le comte Tolstoï et le comte de Metternich.

Dans une lettre en date du 17 mai, l'ambassadeur du Tsar définit exactement la position équivoque et significative qu'a prise l'ancien ministre des Relations extérieures : « Depuis le retour de Tilsitt, M. de Talleyrand évite toutes les vues de Napoléon qui tendent à troubler la paix de l'Europe. Mais ce mécontentement n'éclate que dans son intérieur et vis à vis de ses amis, sans pouvoir jamais produire aucun autre effet. Il n'a point assez d'influence pour faire revenir l'Empereur de ses projets; il a trop d'ambition et pas assez de caractère pour se refuser à en être l'instrument toutes les fois qu'on l'exige. »

Dans les dépêches du comte de Metternich à son gouvernement, on trouve la même note. Il affirme que, dès la campagne de 1805, Talleyrand a conçu le plan de s'opposer aux projets destructeurs de Napoléon; » il constate que son influence est presque nulle quand elle s'exerce directement sur l'Empereur; mais il la croit « puissante, » par son action journalière et détournée.

C'est dans ces conditions que, au mois de septembre 1808, Napoléon ordonne à Talleyrand de l'accompagner à Erfurth, pour diriger les transactions importantes qui vont s'ouvrir. Il lui confie d'abord que, dans le cours de ces derniers mois, il a négocié avec son cher allié de Tilsitt le démembrement de la Turquie, le partage de l'Orient, la marche sur l'Euphrate et les Indes : « Parce que jadis Alexandre et Tamerlan n'ont pas réussi dans cette entreprise, ce n'est pas une raison pour y échouer aujourd'hui; il s'agit simplement de faire mieux qu'Alexandre et Tamerlan.» Mais avant de régler ces grandes choses, Napoléon a besoin de liquider ses affaires en Espagne. Pour qu'il ait sa pleine liberté d'action au delà des Pyrénées, il faut que la Russie s'engage à contenir l'Autriche. Quant au problème oriental, on essaiera d'éluder toute solution ferme ; si le Tsar est trop pressant, on lui abandonnera dès aujourd'hui les Principautés danubiennes.

Aussitôt arrivé à Erfurth, Talleyrand se met en frais de grâces et de coquetteries pour l'autocrate russe. Dans l'intervalle des festivités officielles, ils ont de multiples entretiens. C'est particulièrement le soir, chez la princesse de Tour et Taxis qu'ils peuvent s'épancher en toute liberté, à l'abri des regards indiscrets. Se souvenant plus tard de ces confiantes causeries, Talleyrand dira : « Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me comprit précisément comme je voulais l'être.»

Talleyrand obtient même une marque tangible de leur mutuelle compréhension. Alexandre lui promet, pour son neveu, Edmond de Périgord, la main de la jeune princesse Dorothée de Courlande, qui est la plus riche héritière d'Allemagne et de Russie. On prétend, il est vrai, que la jeune fille est déjà secrètement accordée au prince Czartoryski et qu'elle l'aime de tout son cœur. Mais qu'importe ? La mère, duchesse de Courlande, n'est-elle pas sujette russe et ne doit-elle pas à la munificence du Tsar son immense douaire? L'autocrate n'a qu'un mot à dire : Edmond de Périgord épousera la princesse Dorothée.

Sur quels objets, Alexandre et Talleyrand se sont-ils si parfaitement compris? Un mémoire secret, que Metternich adresse, le 4 décembre, à l'empereur François, va nous les révéler : « Ce voyage d'Erfurth, entrepris dans la vue explicite d'entraîner l'empereur de Russie à des mesures actives contre nous (voeu assez naturel de la part de Napoléon dans un moment où une partie de son armée était occupée au pied des Pyrénées et où il désirait vouer à la conquête de l'Espagne le reste de ses troupes), offrit un point de vue très différent à M. de Talleyrand. Cet homme retors se fit nommer du voyage... Dès le premier jour de son arrivée chez l'empereur Alexandre, il lui dit ces paroles mémorables : Sire, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l’Europe et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé; son souverain ne l'est pas : le souverain de la Russie est civilisé; son peuple ne l'est pas.

C'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français. Le résultat des conférences, que m'annonça M. de Talleyrand dès son retour à Paris, se résumait dans sa conviction que, depuis la bataille d'Austerlitz, les rapports d'Alexandre avec l'Autriche n'ont point été plus favorables. Il ne dépendra que de vous, me dit-il, de renouer avec la Russie des relations aussi intimes qu'autrefois. C'est cette réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance de l'Europe... » Et Metternich conclut ainsi : « Nous sommes donc enfin arrivés à une époque où des alliés semblent s'offrir à nous, dans l'intérieur même de l'Empire français. »
Cependant, toujours fasciné par son rêve et se croyant désormais assuré de la Russie contre l'Autriche, Napoléon n'a fait qu'un bond d'Erfurth en Espagne, où la situation de ses armées est grave. Il la rétablit aussitôt, par des prodiges de hardiesse et d'activité. Vainqueur à Burgos, à Espinosa, à Tudela, à Somo-Sierra, il entre à Madrid le 4 décembre. Les Anglais accourent alors du Portugal au soutien de l'insurrection espagnole. Il les repousse, l'épée dans les reins, vers la Galice, vers la Corogne. Mais soudain il s'arrête dans leur poursuite, qu'il abandonne à ses maréchaux. Et, d'une traite, brûlant toutes les étapes, il revient à Paris, où il arrive le 23 janvier.

C'est que, un soir, au bivouac, près d'Astorga, il a reçu de France des nouvelles inquiétantes sur les préparatifs militaires de l'Autriche. Un rapport de police lui signale autre chose encore : Talleyrand et Fouché, qui depuis tant d'années ne se parlaient plus, viennent de se réconcilier; ils affectent même une cordiale entente. Napoléon ne sait pas, ne peut pas savoir que Talleyrand est en pleine trahison, qu'il a poussé l'infamie jusqu'à conseiller au Gouvernement autrichien de brusquer l'offensive, afin de ne pas se laisser prévenir par l'armée française. Mais, du fond de la Castille, à la tremblante clarté de son bivouac., il a percé toute la grande intrigue obscure qui se trame contre lui, entre son dignitaire félon et la cour de Vienne.

Aussi, dès son retour, le 28 janvier, à l'issue d'un conseil, il écrase Talleyrand de sa colère et de son mépris. On connaît la foudroyante apostrophe : « Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi ; vous ne croyez pas en Dieu; vous avez, toute votre vie, manqué à tous vos devoirs; vous avez trahi tout le monde; il n'y a pour vous rien de sacré ; vous vendriez votre père !... Aujourd'hui, parce que vous supposez que mes affaires en Espagne vont mal, vous avez l'impudence de dire à qui veut l'entendre que vous avez toujours blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c'est vous qui m'en avez donné la première idée, qui m'y avez persévéramment poussé... Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre ; mais je vous méprise trop pour en prendre la peine... »

Talleyrand reçoit l'orage, avec un flegme imperturbable. Tout au plus, en sortant des Tuileries, l'éminent comédien détendra-t-il sa grimace hautaine pour murmurer ce regret « Quel dommage qu'un aussi grand homme ait été aussi mal élevé ! » Le maréchal Lannes, qui l'avait déjà vu en pareille posture, avait dit de lui, dans sa verve soldatesque : « Si, pendant que M. de Talleyrand vous parle, son derrière venait à recevoir un coup de pied, son visage ne bougerait pas.»
Les témoins de la terrible apostrophe s'attendent naturellement à ce que Talleyrand soit, pour le moins, chassé de la cour, exilé de Paris, enfermé à Vincennes ; mais Napoléon, qui semble craindre de rompre tout à fait avec un homme si dangereux, se borne à lui retirer son office de grand-chambellan. Il continuera même à l'appeler, de temps à autre, pour le consulter.

Aucune position ne pouvait être plus agréable à Talleyrand, plus propice à son travail clandestin; il l'avoue dans ses Mémoires : « En ne prenant plus part à rien de ce que faisait Napoléon, je restais toutefois assez au courant des affaires pour pouvoir bien juger la situation générale, calculer quelle devait être l'époque et la véritable nature de la catastrophe qui paraissait inévitable... Mais je devais, en même temps, donner à ma manière de vivre un air d'indifférence et d'inaction qui n'offrit pas la moindre prise aux soupçons continuels de Napoléon. »

Sous ces dehors indolents, il entretient une correspondance avec l'empereur Alexandre, par l'entremise du premier secrétaire de l'ambassade russe à Paris, le comte de Nesselrode, le futur chancelier. C'est ainsi que, dès le mois de décembre 1810, le Tsar est informé d'un plan de campagne que Napoléon fait préparer contre la Russie. C'est par cette voie également que, le 31 mars 1811, il reçoit le conseil de « faire le plus tôt possible sa paix avec la Turquie, afin de se rendre fort, car le dénouement approche ; » on lui indique même la date probable de ce dénouement, « le 1er avril 1812. » Or, c'est le 9 mai 1812, que Napoléon quittera Saint-Cloud pour aller prendre le commandement de ses forces déjà réunies sur la Vistule, et c'est le 21 juin que la Grande-Armée franchira le Niémen. Alexandre ne pouvait être mieux renseigné. D'ailleurs, cela ne lui a pas coûté cher : quelques centaines de mille francs versés, au nom de Nesselrode, chez le banquier Perrégaux et quelques « licences de commerce » permettant d'introduire des marchandises anglaises dans les ports russes, malgré le Blocus continental.

Quand les destins sont accomplis, quand l'apothéose que Napoléon allait chercher à Moscou s'est transformée en catastrophe, quand la lecture du XXIXe bulletin plonge la France entière dans la douleur et la stupéfaction, Talleyrand, toujours impassible, laisse tomber de ses lèvres narquoises la parole fatidique : « C'est le commencement de la fin. »

Cette « fin, » qu'il prévoit depuis si longtemps et dont il est un peu complice, il entend bien qu'elle lui profite. Mais que faire? Quel parti prendre?... Talleyrand ne sait à quelle résolution s'arrêter; il hésite entre l'avènement du roi de Rome, sous la régence de Marie-Louise, et un changement de dynastie avec Joseph, Murat, Bernadotte ou le Duc d'Orléans. L'idée de rétablir les Bourbons sur le trône de France ne s'offre pas encore à son esprit.

C'est que, en général, si intelligent qu'il fût, Talleyrand n'avait pas beaucoup d'idées; mais il excellait à recueillir celles d'autrui, à les happer au passage, à en apercevoir subitement la justesse ou l'opportunité, à se les assimiler ensuite, à les frapper de sa marque et à les exploiter.

Aussi n'envisage-t-il le retour possible des Bourbons qu'à la dernière minute, sous l'inspiration fortuite d'une aventurière charmante, Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, la Jeune Captive d'André Chénier, actuellement la maîtresse du comte Bruno de Boisgelin, agent des princes exilés.

Mais alors, du premier coup d'oeil, il discerne tous les avantages qu'une restauration de l'ancienne monarchie peut offrir pour arrêter la France au bord de l'abîme et préparer son relèvement. Il les a, d'ailleurs, énumérés lui-même, dans cette belle langue concise et limpide qu'il avait puisée aux meilleures sources du XVIIIe siècle : « La maison de Bourbon, seule, pouvait voiler aux yeux de la nation française, si jalouse de sa gloire militaire, l'empreinte des revers qui venaient de frapper son drapeau. La maison de Bourbon, seule, pouvait éloigner les armées étrangères qui couvraient son sol. La maison de Bourbon, seule, pouvait noblement faire reprendre à la France les heureuses proportions indiquées par la politique et la nature. Avec la maison de Bourbon, la France cessait d'être gigantesque pour redevenir grande. »

A cette date, commence pour lui la période la plus éclatante de sa longue carrière, celle qui l'honore le plus devant l'histoire. C'est lui qui assume la rude tâche de négocier la paix avec les coalisés vainqueurs.

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