Metternich

première partie

Romantisme et Diplomatie

Maurice Paléologue


Issu d'une vieille famille rhénane, Clément de Metternich débute à vingt-huit ans dans la diplomatie, comme envoyé plénipotentiaire de l'empereur François II à Dresde. On est en 1801 : le traité de Lunéville vient de rétablir la paix sur le continent. Mais tout de suite, avec une intuition surprenante, le jeune ministre aperçoit que « l'empire d'Allemagne est menacé d'une dissolution prochaine, » que « la puissante création de Charlemagne va périr sans retour, » et que « les formidables bouleversements qui se préparent ajournent indéfiniment le repos général. »
Pour un débutant si perspicace, les grands chemins s'ouvrent vite. Au mois de décembre 1803, il est transféré de Dresde à Berlin. « J'avais pour tâche, dit-il, de gagner la Prusse à l'alliance des cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg. » Il y réussit, non sans peine, et, le 3 novembre 1805, il signe la célèbre convention de Potsdam. Mais le canon d'Austerlitz ne laisse pas à la Prusse le temps de mobiliser. En quelques heures, la face de l'Europe change : le traité de Presbourg détruit l'empire d'Allemagne et ruine la puissance autrichienne.

Dans la détresse où tombe la monarchie des Habsbourg, c'est à Metternich que le pâle François II, « ce squelette de François II, » comme l'appelait Napoléon, confie la mission redoutable d'aller affronter à Paris le vainqueur d'Austerlitz, l'arbitre du monde.

Le 4 août 1806, il prend possession de son ambassade : il a trente-trois ans.

Dès son arrivée, la société parisienne le distingue, l'apprécie, le cajole. Il a en effet la plus belle apparence. Grand, mince, les traits finement découpés, voilant sa chevelure blonde sous un nuage de poudre, afin d'avoir l'air plus respectable, il porte avec une noble désinvolture son costume de chevalier de Malte, habit rouge à revers noirs. « C'est le grand seigneur dans sa plus extrême élégance, » écrit une de ses admiratrices.

Il excelle d'ailleurs à composer son personnage. Dans l'exercice de ses fonctions, il affecte une réserve froide, une hautaine et impassible gravité; il est aussi maître de sa parole que de sa pensée; il manie artificieusement la dialectique; il semble toujours avoir son plan; il ne se déconcerte jamais. Dans les salons, il se montre enjoué, spirituel, frivole même; il cause d'une façon charmante; il se passionne pour la littérature et les arts; il adore les femmes. En général, il déplaît aux hommes, qui le jugent poseur et présomptueux. Un de ses rivaux, et non des moindres, prononcera un jour sur lui ce mot sévère : « Il y a du faquin en M. de Metternich. »

Cependant, le jeune ambassadeur promène autour de lui un regard d'une singulière acuité. Il a vite fait de percevoir les dessous du régime impérial, les parties faibles du colossal et majestueux édifice.

C'est sur Napoléon d'abord qu'il concentre ses facultés d'analyse et de prévision. Avec une sagacité ardente, il pénètre tout le mécanisme intérieur du héros prodigieux qui domine le monde et, sans se laisser éblouir par la fulguration de sa gloire, il discerne « tous les défauts qui finiront par l'entraîner à sa perte. » Il observe notamment, - et cette observation est d'une vérité profonde, - que les victoires de Napoléon, pour éclatantes qu'elles soient, ne sont jamais décisives; qu'après Rivoli, qu'après Marengo, qu'après Ulm, qu'après Austerlitz, rien n'a été fini et que, le lendemain, il a fallu tout recommencer.

Aussi, lorsqu'il apprend Iéna, puis Friedland, il garde son flegme; car désormais il voit clair dans la conduite qui s'impose à son pays abaissé. Vivre et attendre, au besoin courber la tête, mais se préparer en secret pour le cataclysme plus ou moins prochain où doit aboutir fatalement la politique napoléonienne, - tels sont les conseils qu'il ne cesse d'envoyer à Vienne. Quelques entretiens, furtifs, qu'il a eus avec Talleyrand et Fouché, lui ont d'ailleurs démontré bientôt la justesse de ses calculs.

Les événements ne tardent pas à lui donner raison. Au mois d'avril 1808, le guet-apens de Bayonne découvre soudain les vues de Napoléon sur l'Espagne. Dès la première nouvelle, l'ambassadeur écrit à sa cour : « Les catastrophes qui font crouler le trône d'Espagne sont assurément faites pour combler la mesure de la politique astucieuse, destructive et criminelle de Napoléon, politique qu'il n'a cessé de suivre depuis son avènement. Le bouleversement de l'Espagne n'est, sous le rapport du principe, pas plus que la réunion de la Ligurie, l'organisation actuelle de la Hollande, les cent et une destructions que nous avons vues et desquelles toutes les puissances de l'Europe ont été spectatrices plus ou moins bénévoles. Le fracas de la chute d'un grand trône est épouvantable; il résonne au loin ; et cependant tous les principes n'en sont pas plus lésés que par le passage d'une escouade qui arrache d'un asile sacré un malheureux Bourbon pour le fusiller à Vincennes... » Metternich conclut qu'il n'y a dorénavant pas de paix durable avec Napoléon. Quelques jours plus tard, sa clairvoyance lui découvrant de nouveaux horizons, il écrit encore à Vienne : « Napoléon médite notre destruction; il la médite, parce que notre existence est incompatible, quant aux principes et quant à l'étendue de notre territoire, avec une suprématie universelle... Napoléon fera-t-il la guerre à l'Autriche avant d'avoir soumis l'Espagne? Non, et cette soumission lui coûtera de grands efforts; car il n'avait pas prévu le soulèvement quasi général de la presqu’île. Mais les affaires d'Espagne ne nous dispenseront pas de combattre pour notre existence. »

François 1er (1) et ses conseillers ne peuvent que se conformer à un avertissement aussi catégorique. L'Autriche, qui, depuis le traité de Presbourg, n'a plus qu'un fantôme d'armée, entreprend donc secrètement des préparatifs militaires. Napoléon ne met pas longtemps à les découvrir.

Le 15 août, à Saint-Cloud, en présence de tout le corps diplomatique, il fait à Metternich une scène terrible, qui rappelle la fameuse apostrophe à Lord Whitworth en 1803 « Eh bien ! monsieur l'ambassadeur, que veut l'Empereur votre maître ? Veut-il donc me faire revenir à Vienne ?... » Metternich reçoit l'algarade sans perdre contenance. « A mesure que notre conversation se prolongeait, elle prenait davantage le caractère d'une manifestation publique. Napoléon élevait de plus en plus la voix, comme il avait l'habitude de faire chaque fois qu'il poursuivait le double but d'intimider son interlocuteur et de frapper les assistants. Mais je ne baissai pas le ton et je combattis par l'ironie les vains arguments qu'il produisait. Tout à coup, il s'interrompit au milieu d'une phrase, tourna sur les talons et sortit sans avoir fait le tour du cercle. »

Cet éclat produit au dehors la plus vive impression. Le lendemain, la Bourse baisse : on croit la guerre décidée.

Seul, Metternich estime que l'heure du péril n'est pas encore venue et que Napoléon cherche seulement à terroriser l'Autriche, au moment où la situation de ses armées s'aggrave en Espagne. Il voit juste; car il apprend coup sur coup la capitulation de Baylen, l'évacuation de Madrid, le débarquement de Wellington à l'embouchure du Mondego, la capitulation de Cintra. En un mois, deux corps français ont passé sous les Fourches caudines !

Il n'en redouble pas moins de vigilance ; il réussit même à s'assurer le concours secret, « l'alliance » de Talleyrand. Ayant pu apprendre ainsi, de première main, tout ce qui s'est passé à Erfurth, il en déduit que « le rapprochement de deux puissances comme celle de Napoléon et celle d'Alexandre doit produire, forcément une série de complications épouvantables, » dont la première sera « infailliblement » une nouvelle guerre contre l'Autriche

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Le 6 juillet 1809, la victoire de Wagram marque l'apogée de Napoléon. Le surlendemain, tandis que l'armée autrichienne précipite sa retraite vers la Moravie, Metternich est mandé par François Ier qui lui dit : « Le comte de Stadion vient de me remettre sa démission ; je vous confie, à sa place, le département des Affaires étrangères. »
Ainsi, à trente-six ans, il assume la plus écrasante responsabilité qui puisse incomber à un homme ; car c'est l'existence même de sa patrie qui est en jeu. L'avenir semble désespéré pour la monarchie des Habsbourg. Napoléon a voulu dominer le continent : il le domine; il peut, d'un trait de plume, infliger à l'Autriche le sort de la Prusse et de l'Espagne. Dans ces jours sombres, Metternich échappe seul au découragement général, et c'est l'insigne honneur de sa carrière. Il considère en effet que la partie n'est pas irrévocablement perdue pour son pays. Bien plus, s'élevant au-dessus des contingences immédiates, il professe une foi inébranlable dans le relèvement de l'Autriche. Et cette assurance impassible n'exprime pas, chez lui, le raidissement stoïque d'une grande âme qui refuse de s'incliner sous les coups du sort parce qu'elle n'admet pas que la liberté humaine, en lutte avec les forces extérieures, ne soit pas finalement triomphante. Il n'appartient, sous aucun rapport, à l'école du Portique ; il n'a rien d'un Caton ou d'un Thraséas. Même lorsqu'il invoque la morale éternelle pour justifier l'optimisme de ses prévisions, il ne se fonde que sur des raisons positives. C'est par une vue claire de la réalité qu'il déclare l’œuvre de Napoléon fragile, éphémère, « immanquablement condamnée. » Il nous a d'ailleurs décrit le travail de sa pensée, dans cette crise tragique : « Emporté par le désir de s'assurer la domination définitive du continent européen, Napoléon avait dépassé les limites du possible; cela ne faisait aucun doute pour moi. Je prévoyais, d'autre part, que lui et ses entreprises n'échapperaient pas à une ruine soudaine. Le quand et le comment étaient pour moi des énigmes. Ainsi, ma conscience me traçait la voie que j'avais à suivre pour ne pas entraver la marche naturelle des événements et pour ne pas enlever à l'Autriche les chances de relèvement que la première de toutes les forces, la force des choses, pouvait réserver tôt ou tard à son héroïque souverain. »

Dès lors, il n'a plus qu'un dessein, le renversement de Napoléon, et il y déploie un art supérieur, une persévérance inlassable, une prodigieuse fertilité de ressources.

Ce qui lui importe d'abord, c'est que l'Autriche vive. Aussi n'éprouve-t-il aucun scrupule à signer le traité désastreux du 14 octobre 1809 : il faut, avant tout, gagner du temps. L'occasion qu'il guette surgit bientôt, imprévue, merveilleuse. Il la saisit au vol.

Napoléon, qui vient de répudier Joséphine, aspire à la main d'une princesse russe. Alexandre hésite à livrer sa soeur. Poussé par son ministre, François 1er offre sa fille. L'affaire est bâclée en neuf jours.

A Vienne, dans tous les milieux, dans la famille impériale, dans la noblesse, dans la bourgeoisie et jusque dans le peuple, la nouvelle du mariage est accueillie avec « une stupeur muette, » qui se transforme vite en indignation. Eh quoi ! une princesse de la plus antique et la plus altière dynastie, une descendante de Charles-Quint et de Marie-Thérèse, la fille des Césars va être jetée au lit d'un -officier de fortune, d'un jacobin couronné, de l'usurpateur infâme qui s'est fait l'ennemi juré des Habsbourg et de tous les souverains légitimes, qui a même eu l'audace impie de lever la main sur le Pape, sur le Vicaire du Christ, et qui le tient en captivité ! Mais, dans « cette éclatante mésalliance, » Metternich ne voit qu'un expédient nécessaire et provisoire, un écran à l'abri duquel l'Autriche reconstituera ses forces et attendra l'heure de la revanche. Pour apaiser le tyran de l'Europe, il faut lui livrer une archiduchesse : on la lui livrera. Comme dit le vieux prince de Ligne, qui dans son existence voluptueuse avait eu souvent recours aux allusions mythologiques : « l'Autriche fit au Minotaure le sacrifice d'une belle génisse. »

Appelé par Napoléon, Metternich accompagne Marie-Louise à Paris, afin de guider ses premiers pas et d'affirmer l'intimité politique des deux empires. Le 28 juillet 1810, il écrit à François Ier : « L'avantage le plus considérable, que nous soyons en droit de tirer du mariage d'une fille de Votre Majesté avec l'empereur des Français, est d'avoir changé notre situation désespérée, notre complète désorganisation à l'intérieur comme au dehors, en un état de repos. Dans ces conjonctures, tous les efforts du gouvernement doivent tendre à remettre en ordre et à rétablir nos forces qui étaient tombées si bas au moment de la dernière paix et, par elle, à rassembler ces mêmes forces pour tous les cas qui peuvent se présenter dans l'avenir. On se tromperait beaucoup, si l'on voulait calculer ce que sera cet avenir en se basant uniquement sur les premières années du règne de l'empereur des Français. Dans son mariage avec une archiduchesse, il y a, pour l'Autriche, une garantie que nul autre événement n'aurait pu remplacer. Toutefois, on ne se tromperait pas moins en attribuant à cette alliance, si avantageuse, une influence capable de s'étendre à tous les plans de Napoléon ou de modifier entièrement les vues de ce prince. L'aspiration à la domination universelle est dans la nature même de Napoléon ; elle peut être contenue; mais jamais on ne parviendra à l'étouffer. Sans cette alliance, la monarchie autrichienne serait peut-être ruinée, à cette heure. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que, malgré ce mariage, il peut survenir des circonstances où nous ayons à faire appel à toutes nos forces, pour prévenir notre asservissement et résister au joug. »

Pendant cette mission de confiance auprès de la jeune impératrice, Metternich glane encore quelques observations précieuses. Il voit le peuple français rassasié de gloire, ne souhaitant plus que le repos et la paix ; il voit aussi les maréchaux et les grands dignitaires fatigués des perpétuelles aventures, anxieux de l'avenir, réduisant désormais toute leur ambition à jouir de leurs richesses acquises ; enfin, averti par Talleyrand, il note les premiers symptômes de l'antagonisme qui va bientôt dresser l'un contre l'autre les deux alliés de Tilsitt, et il annonce à son maître que « la guerre éclatera dans le Nord, au commencement de l'année 1812. »

La retraite de Moscou et le désastre de la Bérézina surprennent Metternich qui ne s'attendait pas à ce que « la logique invincible des faits » prît une allure si rapide : il escomptait un hivernage de la Grande Armée en Russie et une seconde campagne, décisive celle-là, au printemps de 1813. Mais on se remet toujours vite d'une surprise heureuse. Réalisant d'un coup d’œil toute la situation nouvelle, le ministre de François Ier comprend que l'heure est enfin venue pour l'Autriche de relever la tête, d'arracher l'Europe à la suprématie française et de s'imposer à Napoléon comme l'arbitre de la paix générale.

Pratiquement, que faire ? Le plan de la manoeuvre n'est pas facile à dresser. Depuis la convention du 14 mars 1812, l'Autriche est l'alliée de la France contre la Russie; pour qu'elle devienne l'alliée de la Russie contre la France, tout l'échiquier diplomatique est à renverser. Puis, ne serait-ce que par pudeur et en prévision de l'histoire, une pareille volte-face commande quelques déguisements, quelques transitions. Enfin, une imprudence de tactique pourrait coûter cher. Napoléon n'est pas encore abattu; il n'a pas cessé d'être redoutable. Ne vient-il pas de battre coup sur coup les Prussiens à Lutzen et les Russes à Bautzen ? Metternich établit donc son programme « sur une série de nuances intermédiaires, » qui amènent graduellement l'Autriche à se déclarer puissance médiatrice entre les belligérants. Par d'habiles équivoques, par d'insinuantes promesses, Napoléon est attiré au congrès de Prague comme dans un piège. L'opération est conduite avec une dextérité magistrale : c'est un chef-d’œuvre de stratégie diplomatique.

L'épilogue est d'une solennelle grandeur. Metternich s'y rencontre face à face avec Napoléon. La scène se passe, le 26 juin 1813, à Dresde, au palais Marcolini.

Pour arriver jusqu'à l'Empereur, le ministre autrichien est obligé de traverser une galerie où se pressent maréchaux, officiers, courtisans, toute une foule chamarrée d'or. Sur chaque figure il saisit la même expression de curiosité inquiète et de lassitude morne. Au passage, le prince de Neuchâtel, major-général de la Grande Armée, lui glisse anxieusement à l'oreille « N'oubliez pas que l'Europe a besoin de la paix, la France surtout... La France ne veut que la paix. » Sans répondre,. il continue sa marche. Les portes s'ouvrent.

« Napoléon m'attendait, debout, au milieu de son cabinet, l'épée au côté, le chapeau sous le bras. Il s'avança vers
moi avec un calme affecté et me demanda des nouvelles de la santé de l'Empereur. Bientôt ses traits s'assombrirent et, se plaçant devant moi, il me parla en ces termes : Ainsi, vous voulez la guerre; c'est bien, vous l'aurez. J'ai anéanti l'armée prussienne à Lutzen; j'ai battu les Russes à Bautzen; vous voulez avoir votre tour. Je vous donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorrigibles, les leçons de l'expérience sont perdues pour eux. Trois fois, j'ai rétabli l'empereur François sur son trône; je lui ai promis de rester en paix avec lui tant que je vivrais; j'ai épousé sa fille; je me disais alors : « Tu fais une folie ! » Mais elle est faite; je la regrette aujourd'hui... Ce préambule me fit sentir mieux encore combien ma situation était forte, A ce moment décisif, je me regardai comme le représentant de, la société européenne tout entière. Le dirai-je? Napoléon me parut petit... La paix et la guerre, répondis-je, sont entre les mains de Votre Majesté. Le sort de l'Europe, son avenir et le vôtre, tout cela dépend de vous seul. Aujourd'hui vous pouvez encore conclure la paix; demain, ce serait peut-être trop tard... - Eh bien ! qu'est-ce donc qu'on veut de moi? me dit brusquement Napoléon. Que je me déshonore? Jamais. Je saurai mourir; mais je ne céderai pas un pouce de territoire. Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et rentrer toujours dans leurs capitales. Moi, non; parce que je suis un soldat parvenu... »

Durant huit heures, le dialogue se poursuit, sur ce ton pathétique, Napoléon s'ingéniant à pénétrer les desseins véritables de l'Autriche et à connaître l'état réel de ses forces, Metternich démontrant la nécessité de mettre un terme aux souffrances de l'Europe et ne craignant pas d'alléguer, au nombre de ses raisons, l'épuisement notoire du peuple français.

Piqué au vif par ce dernier argument, Napoléon finit par s'écrier avec colère : « Vous n'êtes pas soldat; vous ne savez pas ce qui se passe dans l'âme d'un soldat. J'ai grandi sur les champs de bataille, moi, et je me soucie peu de la vie d'un million d'hommes !.. » Et, comme pour souligner ces mots, il lance son chapeau jusqu'au fond du salon. Très ému, s'appuyant à une console afin d'assurer sa contenance, Metternich relève l'apostrophe : « Pourquoi me faites-vous entre quatre murs une pareille déclaration ? Ouvrons les portes, et puissent vos paroles retentir d'un bout de la France à l'autre! Ce n'est pas la cause que je représente qui y perdra. »

Cependant, la nuit est venue, la nuit complète : les deux interlocuteurs distinguent à peine leurs visages; mais personne n'ose entrer pour apporter de la lumière. Napoléon, qui a soudain retrouvé son calme, fait alors quelques tours de marche dans le salon, ce qui lui offre un prétexte à ramasser son chapeau ; puis, de son air le plus aimable, il congédie Metternich. En posant la main sur le bouton de la porte, il dit encore « Savez-vous ce qui arrivera? Vous ne me ferez pas la guerre.;» A quoi l'autre, gravement, répond : « Vous êtes perdu, sire. Je le pressentais, en venant ici ; j'en ai maintenant la certitude. »

Dans le congrès qui s'ouvre vingt jours plus tard à Prague, les plénipotentiaires de François Ier prennent immédiatement l'attitude comminatoire. Napoléon se cabre devant l'ultimatum qu'on ose lui remettre. Le 11 août, l'Autriche déclare la guerre à la France, et le feld-maréchal autrichien, prince de Schwartzenberg, est nommé généralissime de la coalition.

Pendant la campagne de Saxe, puis la campagne de France, Metternich inspire et dirige toute la politique des alliés. Aux conférences de Langres, de Châtillon, de Paris, c'est lui le coryphée. Il y déploie une intelligence, une adresse et une perspicacité supérieures. Dans ses discussions quotidiennes et souvent orageuses avec l'empereur Alexandre, le roi Frédéric-Guillaume, Hardenberg, Nesselrode, Blücher ou Castlereagh, ce sont presque toujours ses idées qui prévalent; jamais il n'est à court d'arguments.

D'ailleurs, aucun scrupule ne l'arrête. Quoiqu'il ait sans cesse à la bouche les lois divines et les préceptes chrétiens, il pousse l'indifférence morale jusqu'au cynisme ; il est l'homme de tous les artifices, de tous les échappatoires, même de toutes les fourberies. Sa conduite envers Marie-Louise, par exemple, lui aurait obtenu l'admiration de Machiavel. C'est lui personnellement qui a fait le mariage de 1810 : il n'éprouve pourtant aucune gêne à le défaire, quand la raison d'État le lui commande. Ainsi, le 1er février 1814, il apprend que le duc d'Angoulême vient de débarquer à Saint-Jean de Luz et que la population l'a reçu avec enthousiasme; il en conclut que la restauration des Bourbons est possible désormais, et, comme cette éventualité lui plaît, il dit nonchalamment : « Je crains pour notre pauvre impératrice. » De ce jour, Marie-Louise est exclue de ses combinaisons politiques.

Il exécute avec la même désinvolture le petit roi de Rome. Cet enfant est le dernier espoir auquel Napoléon s’accroche dans l'horreur de son désastre ; car il se refuse à croire que François Ier, l'honnête François Ier, ne défende pas les droits sacrés de son petit-fils. Au besoin, pour réchauffer le zèle du monarque, il invoque les souvenirs du ministre : « M. de Metternich peut-il oublier que mon mariage avec une princesse autrichienne est son oeuvre?.. » Mais, cette fois encore, Metternich n'écoute que la raison d'État : sur ses instances et malgré l'empereur Alexandre, le rappel des Bourbons est résolu dans le conseil des alliés. C'est alors que Napoléon, qui maintenant voit le fond de l'abîme, ordonne à son frère Joseph d'expédier immédiatement vers la Loire l'impératrice Marie-Louise, le roi de Rome, les grands dignitaires, les ministres, le trésor, et termine sa lettre par cette injonction poignante, où passe comme un souffle d'Euripide « Ne quittez pas mon fils; rappelez-vous que je préférerais le savoir dans la Seine plutôt que dans les mains de l'ennemi. Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs m'a toujours paru le plus malheureux de l'histoire. »

Après l'abdication de Fontainebleau, Metternich ne se borne pas à empêcher Marie-Louise de rejoindre Napoléon et de le suivre à l'île d'Elbe; il voit, en outre, un intérêt politique à séparer la mère de l'enfant. Il envoie donc le roi de Rome à Vienne, où l'aigle noir des Habsbourg tiendra dorénavant « l'aiglon » sous sa griffe. Quant à l'archiduchesse impératrice, il lui fait conseiller astucieusement d'aller prendre les eaux d'Aix; puis, comme il la sait passive, romanesque et sensuelle, il la jette aux bras de Neipperg. En cette occurrence, le ministre autrichien surpasse Machiavel. Un de ses collaborateurs qui le connaissait à fond, le chevalier de Gentz, s'était aperçu depuis longtemps déjà « qu'il y avait toujours des parties louches et scabreuses dans la conduite de M. de Metternich. »

suite


(1 )On sait que les changements opérés en Allemagne par le Confédération du Rhin (1806) avaient déterminé François II à déposer la couronne élective du Saint-Empire germanique et à se proclamer empereur héréditaire d'Autriche, sous le nom de François 1er.