Talleyrand - Napoléon : 1805-1806 : Les prémices de la séparation

Daniel Chartre

Il est intéressant de se pencher sur la période des trois derniers mois de l’année 1805 qui marque un tournant dans le rapport de confiance  existant  entre Talleyrand et l’Empereur.

La lecture attentive des mémoires  de Talleyrand portant sur cette période ainsi que celle qui s’étend jusqu’à Tilsitt dont des extraits plus ou moins longs figurant entre guillemets  illustreront  mon propos met en évidence cette évolution et ses conséquences.

Dès  le début de la troisième coalition des nations européennes contre l’Empire français, Talleyrand  savait que des victoires sur le champ de batailles, aussi retentissantes qu’elles  fussent grâce au génie militaire de Napoléon n’apporteraient tout au plus qu’une paix précaire, qui serait rompue à la première occasion. Il était convaincu que le risque en serait d’autant plus grand que les conditions dictées aux  vaincus seraient sévères.

Talleyrand a fait  part à Napoléon de sa vision des choses dans une lettre rédigée depuis Strasbourg datée du 17 octobre 1805, veille de la bataille que celui-ci s’apprêtait à livrer contre les Autrichiens à Ulm : «Tant que l’Autriche et l’Angleterre seront rivales de la France elles seront alliées naturelles et nécessaires» écrit-il (1).

Il  ne  voit possibilité de conjurer le danger que si  l’Autriche  est en conflit d’intérêts  avec  un des membres de la coalition : la Russie.  Le calcul de Talleyrand  est double : pour éviter que l’Autriche et la Russie  ne s’allient contre la France, il faut qu’elles s’affrontent : «Tant que l’Autriche ne sera point en rivalité  avec la Russie,  il sera  facile à l’Angleterre  de les unir dans une alliance commune. Tant que les Russes seront en contact avec l’empire ottoman et qu’ils en  méditeront la conquête, la France sera forcée de les considérer comme ses ennemis» (1).

Talleyrand insiste sur le fait que pour faire disparaître toute mésintelligence avec l’Autriche, il faut  organiser les Etats en Europe telle manière que l’Autriche  cesse d’être en contact immédiat  avec la France et les Etats qu’elle a fondés en Allemagne et en Italie avec des compensations, faute de quoi elle chercherait à se venger un jour, à moins  que  des conditions trop sévères destinées à l’abattre définitivement lui soient imposées, ce qui à ses yeux  serait contraire aux intérêts de l’Europe.

Dans cette  longue lettre il donne à l’Empereur sa vision du redécoupage territorial à effectuer qui en satisfaisant les grandes puissances, ne prêteraient plus une oreille complaisante aux manigances de l’Angleterre  et  favoriseraient l’établissement d’une paix durable.

Talleyrand est revenu à la charge auprès de l’Empereur après la victoire d’Austerlitz, une des plus cuisantes défaites de l’Autriche, qui est acculée à la négociation. Il invite à nouveau Napoléon à faire preuve de modération dans  les conditions qu’il va dicter à l’Autriche «aujourd’hui abattue et humiliée, elle a besoin que son vainqueur lui tende une main généreuse» (2), sachant qu’une trop grande sévérité attiserait le désir de l’Autriche de se venger à la première occasion.

Hélas Napoléon fit la sourde oreille aux conseils de son ministre.  Le traité de Presbourg ne mit pas fin à la violence  puisque une quatrième coalition se forma en 1806, à partir des puissances de la précédente qui n’avaient pas signé de paix avec la France, dont  la Prusse et la Russie furent l’âme.

Elle  aurait pu être évitée si la Russie avait été obligée de garder un œil sur une Autriche restée puissante qui était en conflit d’intérêts avec le tsar dans le sud-est de l’Europe. Mais  l’Autriche vaincue «dans l’état de détresse ou elle était réduite » qui lui interdisait de rompre le traité pour se joindre à la nouvelle coalition était trop affaiblie pour pouvoir être une source d’inquiétude pour le Tsar.

Bien qu’en paix avec la France l’Autriche escomptait bien se venger un jour des humiliations subies. Les  échecs de Napoléon Ier, en Espagne, l’encouragèrent  à céder aux sollicitations anglaises et en s’engageant dans la cinquième coalition  à rallumer la guerre (avril 1809).

Les succès militaires remportés par Napoléon  contre la Prusse et la Russie au cours de la quatrième coalition à laquelle les conditions draconiennes imposées à Presbourg avaient empêchée l’Autriche de s’associer,  peuvent laisser penser que l’opinion  de Talleyrand sur ce qu’il fallait entreprendre pour ramener la paix en Europe était erronée. Ils démontrent  au contraire qu’il avait raison.

Les deux traités de Tilsitt, avec la Russie le 7 juillet 1807 puis avec la Prusse le 9 juillet, ne furent signés qu’après que  Napoléon ait battu les prussiens à Auerstaedt et Iéna le 14 octobre 1806 et les russes à Eylau, bataille dont Talleyrand dit dans ses mémoires qu’elle fut seulement «un peu gagnée» tant elle fut confuse et sanglante (8 février 1807), puis  à Friedland (14 juin), au  prix d’innombrables vies humaines.

Pour autant ils ne permirent  pas l’établissement d’une paix durable tant la rancune et le désir de revanche habitait les nations vaincues. Les conditions du traité avec la Prusse furent encore plus féroces et inflexibles que celles imposées à l’Autriche, elles portaient en elles les germes d’une nouvelle guerre entre les deux nations.

 A Tilsitt, Talleyrand n’avait pas pu modérer la dureté des conditions imposées aux prussiens ; «Je fus chargé, dit-il dans ses mémoires, non pas de négocier avec les plénipotentiaires prussiens avec le général Falkreuth et M de Goltz,  mais de signer avec eux le traité du 9 juillet 1807 qui contenait les cessions territoriales de la Prusse Napoléon et l’Empereur Alexandre».

Talleyrand qui croyait qu’à cette époque l’empereur était en grande confiance avec lui, avait été écarté des négociations par un Napoléon qui lui reprochait d’avoir à Presbourg rédigé les termes du traité de telle manière «qu’elles ne pussent être aggravées par aucune fallacieuse interprétation » ce dont  Napoléon ne se serait pas privé de faire si comme il le désirait elle ne fut pas «exempte de toute équivoque». Ce dut être une cruelle désillusion pour notre personnage !!

Le traité  avec la Russie «que je négociais et signais avec le prince Kourakin», nous dit-il, le fut strictement  sur la base des décisions arrêtées par les deux seuls empereurs sans pouvoir s’en écarter.  Les clauses en étaient beaucoup plus magnanimes qu’avec la Prusse, parce que  Napoléon  voulait ménager un adversaire dont la présence en Europe centrale servait ses intérêts en constituant  une menace pour l’Autriche.

Le Tsar les avait acceptées parce qu’elles lui permettaient de «mettre son amour propre à  couvert à l’égard de ses sujets» (3) puisqu’il pouvait se vanter d’avoir évité un démembrement total de la  Prusse et  que  ce traité  lui  laissait la possibilité  de se rattraper sur l’empire ottoman dont un partage avait été arrêté.

 Mais cette paix  ne fut en réalité qu’une trêve entre les deux empereurs qui rêvaient d’exercer une suprématie politique, territoriale et militaire sur l’Europe.

Napoléon comptait que les traités de Presbourg et de Tilsitt qu’il avait imposés à ses adversaires seraient respectés à cause de la peur que ses victoires éclatantes  leur avait inspirées. Talleyrand dit que Napoléon «se plaisait à croire que de l’empereur de Russie, il avait fait une dupe.»

Mais le temps qui lui, a donné raison à Talleyrand sur sa vision des choses  a en effet prouvé que la  véritable dupe c’était lui-même (Napoléon).  Pour Talleyrand il ne faisait aucun doute qu’une paix  que Napoléon imposait par la force et reposant sur la terreur qu’il inspirait n’était pas viable.

Grisé par ses succès militaires Napoléon n’écoutait plus personne et ne se fiait plus qu’à son propre jugement. Talleyrand en avait fait la triste constatation lors des négociations de Presbourg.

Presbourg, pour commencer puis Tilsitt ensuite prouvent que le lien de confiance qui unissait les deux personnages n’existait plus. Enivré par ses succès Napoléon se croit tout puissant, infaillible. Trop sûr de ses opinions, il ne tenait plus compte des avis divergents de son ministre, qui bien souvent l’agaçaient.

Talleyrand en fait l’amère constatation dans ses mémoires : «Pendant tout le temps que j’ai été chargé de la direction des Affaires étrangères j’ai servi Napoléon avec fidélité et avec zèle. Longtemps il s’était prêté aux vues  que je me faisais un devoir de lui présenter. Elles se réglaient sur ces deux considérations : établir pour la France des institutions monarchiques qui garantiraient l’autorité du souverain en la maintenant dans des justes limites ; ménager l’Europe pour faire pardonner à la France son bonheur et sa gloire.
 En 1807, Napoléon s’était  depuis longtemps déjà écarté, je le reconnais, de la voie dans laquelle j’ai tout fait pour le retenir…. » (3).

Il était indigné par le comportement de l’Empereur, par tout ce qu’il avait «d'impolitique et de destructeur dans cette manière de renverser des gouvernements pour en créer d’autres qu’il ne tarderait pas à abattre» au gré de la situation du moment. Il  en tira les conséquences et démissionna de sa charge, ne voulant plus contribuer  à «mettre en péril la destinée de ma patrie.».

Sur le moment cette démission arrange Napoléon qui remplace Talleyrand par un homme plus docile et à l’échine plus souple. Plus tard il regrettera amèrement ce départ. Talleyrand lui reste très attentif aux évènements. Il est convaincu que même s’il n’épouse plus les vues de l’Empereur, celui-ci reste indispensable à la stabilité intérieure de la France ; sans un homme à poigne tel que lui la France retournerait vers le chaos.

C’est pourquoi en se contraignant à applaudir aux succès d’un Napoléon devenu très sensible aux flatteries pour ne pas dire aux flagorneries, bref, en se comportant en parfait courtisan,  il espérait par ce biais conserver quelques crédits auprès de l’empereur et ainsi tenter d’éviter à la France encore plus de privations, de sang et de larmes comme il le pressentait.

Son but principal était de servir les intérêts de la France. Jugeant que les actes de Napoléon devenaient contraires et néfaste à son pays,  il prit de plus en plus ses distances ; cet éloignement se fit progressivement. Constatant qu’en  refusant de céder tant soit peu Napoléon rendait  sa chute inéluctable il commença à réfléchir  à «quelle forme de gouvernement devait adopter  la France après la catastrophe de la chute de Napoléon».

Comme d’habitude ces propos ne sont que la résultante de mes réflexions personnelles. En aucun cas ils ne prétendent être la vérité. Ils n’engagent que moi et ne récusent aucunement des lectures et des interprétations des faits différentes de celles-ci. Chacun est libre de son opinion. Je souhaite seulement que la confrontation de mon point de vue avec des opinions divergentes puisse contribuer à essayer (non pas à parvenir) de comprendre Talleyrand.

Daniel CHARTRE.


Les sources principales de ce document sont les suivantes :

Source 1 : Documents figurant en annexe du chapitre  « l’Empire jusqu’à Tilsitt » de l’édition des Mémoires de Talleyrand parues chez Plon  dans la série « Les mémorables »

Source 2 : Lettre de Talleyrand à l’Empereur écrite de Vienne, le 5 décembre 1805, lendemain de la bataille d’Austerlitz. Même source que précédemment.

Source 3 : Talleyrand, Mémoires