Le génie Talleyrand

Vincent Le Biez
http://vivelarepublik.blogspot.com

Il peut sembler curieux de parler d’histoire de France sur un blog politique. Et pourtant, la lecture de "Talleyrand", de l’historien Jean Orieux, a profondément changé ma façon de voir le monde et la politique. Talleyrand fascine, soit on le déteste, soit on l’adore, il ne laisse personne indifférent. Il y a deux manières d’aborder le personnage, qui débouchent sur deux jugements qu’on peut porter sur lui et qui finalement révèlent deux manières d’appréhender la politique.

On peut tout d’abord penser que Talleyrand était un traître qui a servi puis abandonné tous les régimes de 1789 à 1838 : il a été député du Clergé aux Etats généraux, président de l’Assemblée, il a trahi l’Eglise en portant la Constitution civile du clergé, il part en Angleterre puis aux Etats-Unis sous la terreur, revient comme ministre des Relations extérieures sous le Directoire qu’il contribue largement à renverser pour installer Bonaparte au pouvoir, puis il abandonne l’Empereur et fait revenir Louis XVIII pendant la Restauration. Enfin il est de ceux qui font tomber Charles X pour mettre en place la Monarchie de Juillet avec Louis-Philippe. Il a donc trahi tour à tour l’Eglise, l’Ancien Régime et la Révolution. De plus, Talleyrand n’a jamais hésité à confondre les affaires publiques qu’il traitait dans son ministère avec ses intérêts privés, il a donc touché énormément d’argent sous la table en échange de certains services rendus. Moralement, Talleyrand apparaît donc comme un sinistre personnage, un courtisan qui cherchait avant tout son intérêt personnel.

Cette perception a longtemps prévalu en France, et aujourd’hui encore elle convainc beaucoup. C’est pourtant regarder la politique par le petit bout de la lorgnette. Car une chose est certaine, s’il a trahi des régimes, Talleyrand n’a jamais trahi la France : "Je n’ai jamais abandonné un régime avant qu’il ne se fût abandonné lui-même" ; ainsi estime-t-il que quelque chose de nouveau est né en 1789 et que rien ne fera revenir la France dans l’Ancien Régime, c’est pourquoi il promeut le libéralisme politique, il préfère partir en demandant un passeport (pour ne pas fuir comme tous les autres émigrés) durant la Terreur, sentant que la Révolution s’égare dangereusement, il souhaite faire tomber le Directoire qui est un régime faible et discrédité qui ne se soucie pas de l’intérêt du pays, il abandonne Napoléon quand celui-ci confond le bien de son pays avec sa gloire personnelle et manifeste la volonté de bâtir un Empire continental au mépris des peuples et des nations européennes. C’est ce qui lui fait dire au tsar Alexandre alors proche de Bonaparte : "Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête de la France, le reste est la conquête de l’Empereur, la France n’y tient pas [...] L’intérêt de la France elle-même exige que les puissances en état de tenir tête à Napoléon se réunissent pour opposer une digue à son insatiable ambition, la cause de Napoléon n’est plus celle de la France

Et que pèsent ces "fausses trahisons" en regard des services qu’il a rendus à la France ? C’est lui qui permet à la France de préserver l’intégrité de son territoire et de sauver la face lors du Congrès de Vienne en 1815. Représentant du pays vaincu, il parvient, par son habileté de diplomate, à diviser les coalisés et commence à regagner la confiance de l’Angleterre et de l’Autriche. Ce congrès restera comme l’une de ses grandes réussites diplomatiques, de même que ses efforts pour faire de la Belgique un Etat indépendant. Sur le plan intérieur, on oublie également que l’évêque d’Autun a proposé bien avant Jules Ferry, à la tribune de l’Assemblée, la scolarité gratuite et obligatoire. Il s’est également battu pour la liberté d’une presse qui ne le ménageait pourtant pas, bref, il est toujours resté fidèle au libéralisme politique et a toujours pensé qu’un peuple s’élevait en se développant à l’intérieur de ses frontières, plutôt qu’en cherchant la gloire des conquêtes militaires.

En ce qui concerne la critique morale du personnage, et notamment son goût excessif de l’argent et des fastes, elle est symptomatique d’une certaine façon de considérer la politique. Je me souviens qu’en sortant du lycée, je pensais que le seul homme politique pur de la Révolution était Robespierre, et que, même s’il avait perdu le sens des réalités à la fin de sa vie, il était le seul à ne penser qu’à l’intérêt général. J’ai appris depuis à me départir de cette façon de penser : il n’y a en fait rien de plus dangereux que d’oublier complètement ses intérêts personnels en politique. Prétendre incarner l’intérêt général, se faire le chantre de la vertu comme l’a fait l’incorruptible est potentiellement totalitaire. Personne n’est dépositaire de l’universel ni de l’opinion générale, chaque homme politique apporte sa subjectivité, défend ce en quoi il croit en fonction (parfois) de ses propres intérêts.

Enfin, aimer Talleyrand c’est aussi, et surtout, reconnaître sa finesse d’esprit, son sens de la formule, sa manière d’ignorer ceux qui le jettent aux orties ; aussi aimerais-je terminer cet article par certaines citations de ce grand serviteur de la France : "N’expliquez pas les raisons pour lesquelles vous prenez une décision : la décision peut être bonne et les raisons mauvaises", "En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai", "Soyez à leurs pieds, à leurs genoux... mais jamais dans leur main", "Dans les temps de révolution, on ne trouve d’habileté que dans la hardiesse et de grandeur que dans l’exagération", "L’esprit sert à tous mais ne mène à rien". Enfin, gardons la plus belle pour la fin, alors que Louis XVIII l’accuse à demi-mots de trahir les régimes qu’il sert, Talleyrand répond : "Mon Dieu, Sire, je n’ai rien fait de tout cela ; c’est quelque chose d’inexplicable que j’ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent."