Talleyrand à Erfurt

1 - vu par le comte de Saint Aulaire
2 - d’après ses Mémoires


1 - Talleyrand à Erfurt

Extraits (pp 204 à 210) de « Talleyrand » par le comte de Saint Aulaire Ambassadeur de France
paru en 1936 chez Dunod dans la collections « les Constructeurs »


« … ..C'est sous ces auspices peu favorables que Napoléon rencontre le tsar Alexandre à Erfurt. « En guerre comme en amour, disait-il, pour en finir, il faut se voir de près. » De même en diplomatie, pensait-il. Il compte sur son pouvoir de séduction, sur des entretiens d'homme à homme, les yeux dans les yeux, pour ranimer les sentiments de Tilsitt et obtenir d'Alexandre un concours plus efficace. L'objectif est de neutraliser le continent, de se prémunir surtout contre une attaque autrichienne dans le dos pendant qu'il sera occupé en Espagne, où sa présence est nécessaire pour rétablir la situation. Qu'Alexandre montre les dents à l'empereur François II et le tête-à-tête de Napoléon avec l'Espagne ne sera pas troublé.

Alexandre montre les dents, mais avec le sourire le plus engageant. Des trois empereurs, le seul qui n'est pas invité à Erfurt, François II, sera le mieux servi. Alexandre, tout en promettant à Napoléon son concours contre l'Autriche, assure François II de sa fidèle amitié. Rien, cependant, n'avait été négligé pour l'éblouir et le tenter. A Erfurt, au centre de l'Allemagne, afin d'en imposer à tous ses vassaux par le spectacle de sa puissance et son intimité avec l'Empereur de Russie, Napoléon trône comme un demi-dieu sur un parterre de rois, ce parterre qui, d'après un témoin, est surtout une plate-bande. Il reçoit les rois de l'esprit, Goethe, Wieland, etc., plus dignes que les autres, et dont l'hommage est probablement plus sincère. Dans ce théâtre où, devant le nouvel Auguste, Palma joue Cinna, le décor est plus brillant qu'à Tilsitt, mais l'envers - l'Espagne - est plus sombre. C'est en vain que Napoléon abandonne à Alexandre la Finlande, les provinces danubiennes et lui fait entrevoir le partage de la Turquie. Alexandre, « Hamlet couronné », caresse un rêve plus grandiose. Du prince de Danemark, il a l'indécision et la duplicité, mais il y ajoute la présomption. Il croit que son génie est sans limites comme son Empire et que la Providence l'a désigné pour sauver le genre humain. Il s'écrierait volontiers comme Hamlet, mais en changeant le mot essentiel, le mot « malédiction », car il ne maudit pas le chaos dont il se flatte d'être la lumière : « Le siècle est détraqué. Oh! bénédiction d'être venu au monde pour le remettre en ordre. » Talleyrand s'entendra facilement avec lui quand, lui proposant non l'alliance contre l'Autriche, mais l'alliance avec l'Autriche contre Napoléon, il lui dit : « Sire, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, et son souverain ne l'est pas; le souverain de la Russie est civilisé, et son peuple ne l'est pas; c'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français. »

Avant de partir pour Erfurt, Talleyrand avait assisté aux répétitions de Cinna à côté de Napoléon, qui appréciait, vivement, comme une apologie de l'exécution du duc d'Enghien à l'usage de ses invités couronnés, le passage sur « ces crimes d'État qu'on fait, pour la couronne ». La politique personnelle du prince de Bénévent en vue de rapprocher la Russie de l'Autriche n'est pas, si on l'en croit, un crime contre la couronne qu'on fait pour l'Etat, car il la juge favorable à la couronne comme à l'Etat. Elle était nécessaire pour sauver Napoléon de lui-même en opposant l'Europe à des entraînements ruineux, tout en sauvant aussi la France et l'Europe. La France d'abord, Talleyrand se considérant comme meilleur Français que Napoléon, coupable de sacrifier la France à l'Empire. Il n'aurait trahi que les passions de l'Empereur, mais au profit de ses véritables intérêts. C'est l'avis de Thiers; mais la plupart des historiens ne font pas cette distinction, et certains lui imputent la défection du tsar, la nouvelle guerre avec l'Autriche et toutes les catastrophes qui l'ont suivie.

A Erfurt, Talleyrand ne sauva ni la France ni l'Europe, mais il ne perd pas l'Empire. L'Europe se sauve et l'Empire se perd sans lui. Seule la France lui devra de la reconnaissance quand, après l'effondrement de l'Empire, il contribue à la sauver, grâce à sa « trahison », qui lui donne sur Alexandre une hypothèque dont sa patrie profitera dans la défaite. En attendant, il marque surtout. des points décisifs dans sa partie personnelle. Peut-être s'abuse-t-il à cet égard, les diplomates, même les plus perspicaces, se prenant sans peine pour les auteurs des événements dont ils ne sont que les spectateurs. Il s'applique, a dit Albert Sorel, à « détacher l'allié, à conserver l'ennemi ». Or, « l'allié » russe n'avait jamais été attaché, l'ennemi autrichien n'avait jamais cessé d'être ennemi. Dès le 11 avril 1805, le tsar avait conclu avec l'Angleterre une convention qui, dans sa partie ostensible, laissait à la France ses limites naturelles, mais dont les articles secrets la ramenaient aux limites de 1789. A travers les effusions de Tilsitt et d'Erfurt, cet engagement exprimait la véritable pensée d'Alexandre. En 1808, alors que la France est aux prises avec la guerre d'Espagne, il n'a pas besoin de Talleyrand pour persévérer dans cette pensée. Plus que jamais, la Russie, indignée par le traitement infligé aux Bourbons de Madrid, est hostile à toute collaboration avec Napoléon. Notre ambassadeur à Pétersbourg, Caulaincourt, qui, malgré les efforts du tsar, désireux de prolonger, pour l'exploiter, la fiction de l'alliance, est isolé par le « blocus des salons », écrit qu'adopter l'alliance française équivaut pour les Russes « à un changement de religion ». Dans un pays qui est une autocratie tempérée par l'assassinat, les gens qui ne connaissent pas les véritables intentions d'Alexandre étaient révoltés par son entrevue avec « l'Antéchrist » et parlaient de faire disparaître un tsar qui trahissait la sainte Russie.

Contre ces menaces publiques et contre les engagements secrets avec l'Angleterre et l'Autriche, les violences et les caresses alternées de Napoléon ne pouvaient prévaloir. C'est en vain qu'à Erfurt, il jette à terre et piétine son chapeau au cours d'une discussion avec l'empereur de Russie qui, en le fixant avec un sourire, lui dit, après un silence, et sur le ton le plus calme : « Vous êtes violent, moi je suis entêté : avec moi la colère ne gagne rien. Causons, raisonnons, ou je pars. » Ce sera en vain qu'avec trop de sollicitude après trop de violence, Napoléon, avec le concours de Talleyrand, qui, en sa qualité de grand-chambellan, régnait sur les théâtres, enverra Melle Georges à Alexandre pour l'enlever à Mme Narichkine, dont on redoutait l'influence politique. Les infidélités d'Alexandre étaient le triomphe de sa constance et, de son côté, Mme Narichkine avait pour principe, selon Joseph de Maistre, « de ne pas faire attention aux distractions ».

En politique, les coquetteries avec Napoléon ne sont qu'une distraction, destinée surtout à distraire l'adversaire, et Alexandre demande à l'allié sérieux de ne pas y faire attention. Au représentant de l'Autriche, à Erfurt, M. de Vincent, il déclare être « engagé d'honneur à préserver l'Autriche de toute atteinte ».

Les jeux sont faits. Pour Talleyrand, le problème est d'en tirer son épingle en ayant l'air de tenir les cartes. Il conclut non seulement sa paix particulière, mais une alliance avec la Russie et l'Autriche, c'est-à-dire avec l'Europe, afin de se présenter à elle, le jour de la liquidation, comme le seul homme d'Etat français qui, ayant tout prévu, tout compris et, autant que possible, tout préparé, est le seul qualifié pour tout régler. Mais la mode étant alors, comme toujours, de donner aux calculs la couleur des principes, il ne parle qu'au nom de la civilisation, de l'Europe, de la France. Car, il n'oublie pas la France. Dans un de ses entretiens avec Alexandre, il lâche l'Empire, mais pour mieux défendre la France avec ses frontières naturelles. Il commettait une double erreur : erreur psychologique sur Napoléon, s'il juge possible de sauver une partie des conquêtes en sacrifiant les autres. Mieux vaut ne pas faire à son bon sens l'injure de croire à sa sincérité.

A Erfurt, il ne pouvait pas plus livrer toute sa pensée à des interlocuteurs étrangers qu'il ne la livre, dans ses Mémoires, à la postérité. Dans l'un et l'autre cas, son langage est calculé pour concilier les bienséances et les arrière-pensées. A Erfurt, il ne fait pas les événements, il ne les signe même pas - c'est le ministre nominal, Champagny, qui signe : il les escompte. Comme pour souligner le caractère personnel de sa politique, Talleyrand, qui est chargé par Napoléon de sonder discrètement Alexandre au sujet d'un mariage avec une grande-duchesse, mariage dont il sent l'impossibilité, demande indiscrètement et obtient facilement, pour son neveu Edmond, la main de la plus riche et de la plus séduisante héritière de toutes les Russies fille de la duchesse de Courlande qui, sous le nom de duchesse de Dino, sera la collaboratrice de sa politique et la consolatrice de sa vieillesse. Après « la clause de .Mme Grand » dans le Concordat, c'est à Erfurt la clause de Dorothée.

Faute de faire les événements comme il s'en vante, et comme on l'en accuse, Talleyrand s'appliqua à les précipiter. Spéculateur à la baisse, il manoeuvre pour l'accélérer en renseignant Vienne……


2- Mémoires de Talleyrand
« tome premier Cinquième partie Année 1808,
L’entrevue d’Erfurt. Rôle que je prends dans cette affaire »

Pages 393 à 419 (source Gallica)

Pages 420 à 457 (source Gallica)