L'enfer du gouvernement Talleyrand

Daniel Chartre


Un travail de titan.

Le 9 juillet 1815 le roi nomme Talleyrand premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Il convient de se pencher sur cette seule et unique présidence du conseil qu’exercera Talleyrand, qui fut l’acmé de son ambition politique, mais, dont la durée fut très courte puisqu’elle ne dura qu’à deux mois et-demi.

Les historiens portent en général un jugement positif  sur les hommes dont Talleyrand s’est entouré :
Il faut reconnaître qu’en ayant courageusement écarté de son gouvernement les gens du parti de Monsieur, ce que celui-ci ne lui pardonnera pas, Talleyrand,  n’avait pas choisi la voie de la facilité pour conduire sa politique.

Les choix qu’il fit montrent que nous sommes face à un homme d’état uniquement soucieux des intérêts de son pays, aux idées libérales qu’il mit en pratique dès le 20 juillet par une ordonnance dispensant la presse de toute autorisation préalable, la libérant ainsi du carcan qui lui avait été imposé par l’abbé de Montesquiou  pendant la première restauration.

Ce libéralisme de Talleyrand n’est pas une nouveauté, il en avait déjà fait preuve pendant la Révolution, pendant l’assemblée constituante ou, pour réorganiser la France et la faire sortir de l’impasse où l’Ancien Régime, à force de privilèges abusifs associés à un profond mépris de la noblesse et du clergé pour les gens du troisième ordre (le peuple), avait conduit la France. Il a proposé de nombreuses idées novatrices et en avance sur leur temps, car sous l’habit du gentilhomme de l’ancien régime se cachait un homme convaincu que le libéralisme était la solution pour sortir de la crise, en réformant la monarchie, en la transformant en une monarchie constitutionnelle, ou toutes les classes sociales participent à la vie de la nation, en donnant plus de libertés et de droit au peuple.

En professant ces idées libérales Talleyrand fut un homme politique moderne avant l’heure ; ce ne furent pas des idées de circonstances dictées par un opportunisme politique, il les défendit chaque fois qu’elles furent mises en danger par les tenants du pouvoir et ce jusqu’à son dernier jour.

La tâche à laquelle doit s’atteler le gouvernement dont Louis XVIII a confié la direction à Talleyrand, sur « l’amicale pression de Wellington », est vitale. Elle a pour but d’assurer, sur les bases de la charte, la restauration définitive de la monarchie, de redonner à la France un cadre constitutionnel lui permettant de remettre de vivre harmonieusement à l’intérieur et en paix avec ses voisins en les rassurant sur la stabilité et la pérennité des institutions qui seront mises en place mais aussi de relancer son économie mise à mal par vingt-six ans de troubles révolutionnaires et de guerres napoléoniennes.

A l’intérieur, il faut tout d’abord créer ou plutôt recréer des institutions qui avaient été mises à bas par l’épopée des cent jours en mettant en place un corps législatif composé de deux assemblées qui discutent les lois
Mais, loin d’amener la sérénité nécessaire à une action gouvernementale efficace, le résultat du scrutin fit que Talleyrand dut affronter, en plus de la mauvaise volonté du Roi, l’hostilité de la nouvelle chambre issue de ces élections non seulement à l’égard de son cabinet mais aussi à sa personne.

De plus, il était déjà, dès le mois de juillet, en butte, à l’intérieur de son gouvernement, aux manœuvres de Fouché qui, poussé par la « réaction royaliste» «( 5 :Talleyrand, mémoires)) présenta au conseil une liste de plus de cent personnes qui avaient rallié Napoléon pendant les cent jours  qu’il demandait, les unes de proscrire, les autres de de faire passer devant un conseil de guerre

Talleyrand aurait préféré, par souci d’apaisement, que les sanctions se limitassent aux seuls pairs de la chambre de 1814 qui avaient accepté de faire partie de la chambre des pairs créée par Napoléon pendant les cent jours et que cette tâche ingrate et dangereuse fut entreprise par les chambres réunies.

Après d’âpres négociations qui ramenèrent le nombre des personnes devant être poursuivies à cinquante-sept, il dut céder, « Le Roi s’étant prononcé pour cette mesure odieuse »(5) et l’ordonnance qu’il considérait comme « un acte maladroit, insensé, qui ne pouvait créer que des difficultés et des périls au gouvernement royal « (idem 5) parut le 24 juillet 1815.

Elle généra des troubles notamment dans le midi où le règlement de compte entre les factions favorables au retour de l’empereur et celles qui y étaient opposées tourna au massacre, ce qui effraya Fouché qui essaya de faire machine arrière ; il adressa au Roi deux mémoires, l’ un pour déplorer les exactions des troupes d’occupation l’autre sur les événements sanglants du midi pour s’en indigner sans en aviser préalablement Talleyrand ce qui constituait une faute grave vis à vis du gouvernement auquel il participait et, surtout , un affront à Talleyrand qui décida à la suite de « cette perfidie » (idem 5).de le renvoyer..

Talleyrand qui avait dû à contrecœur accepter de voir Fouché entrer dans le gouvernement qu’il dirigeait employa tout son art pour se débarrasser de cet encombrant  et dangereux personnage dont il craignait que l’influence fasse obstacle à la sienne.

Fouché s’illusionnait sur l’importance de son influence sur Monsieur et la coterie d’ultras qui l’entourait. Ceux-ci, après s’être servi de lui pour exercer leur vengeance, l’abandonnèrent et Talleyrand manœuvra adroitement pour le pousser vers la porte de sortie du cabinet qu’il dirigeait en le faisant nommer par le Roi ministre auprès de la cour de Saxe. Il fut bien aise de cette éviction qui le débarrassait d’un concurrent redoutable qui aurait bien pu causer sa propre perte.

Ce départ combla également de joie les Ultras qui n’avaient pas oublié le passé sanglant de ce sinistre personnage mais ils auraient bien voulu se débarrasser aussi du chef du gouvernement par la même occasion !

Les historiens taxent Talleyrand de légèreté dans la nomination des pairs du Royaume en oubliant d’inclure dans la liste certains personnages très importants et très influents à la cour qui ne le lui pardonnèrent jamais. Qu’en est-il exactement ? Sont-ce des oublis ? S’agit-il plutôt d’omissions volontaires faites par calcul politique ?

Mystère; c’est encore un secret qu’il a emporté avec lui dans sa tombe.

Mais si la politique intérieure créa nombre difficultés au gouvernement Talleyrand, c’est la politique extérieure qui sera la cause principale de sa chute.

Après avoir brièvement évoqué les difficultés intérieures que Talleyrand et son équipe ont dû affronter, intéressons-nous  à ce qui constituera l’écueil où le gouvernement Talleyrand  se perdra. 

Talleyrand s’était, une fois investi, empressé de rappeler que la France de 1815 n’avait plus rien à voir avec la France révolutionnaire ni avec la France Napoléonienne, que ces périodes étaient révolues à tout jamais.

Déjà à Vienne il avait voulu que l’alliance qui se formait alors devait se faire contre Napoléon et non contre le Roi qui par son intermédiaire s’associait pleinement à la condamnation de Napoléon et à la coalition destinée à le chasser une nouvelle fois, que le conflit des cent jours était du seul fait de l’empereur et non des Français, cette affirmation étant toutefois difficilement défendable au vu de l’enthousiasme qui avait soulevé nombre de Français lors du « vol de l’aigle » » depuis Golfe Juan jusqu’à Paris. La note qu’il rédigea en ce sens et qu’il leur adressa demeura sans effets.

De plus les désirs de vengeance des vainqueurs qu’il avait si bien su bloquer en 1814 s’étaient réveillés ,avec l’oppression exercée par les prussiens et les autrichiens, et la mise au pillage sous couvert de reprise, des œuvres d’art dont Napoléon avait augmenté les collections des musées à leur détriment.

Talleyrand aurait souhaité s’entretenir directement avec les plénipotentiaires alliés pour modérer les conditions très dures que les alliés se proposaient d’imposer par à la France dans un nouveau traité.  Mais il n’y parvint pas. Il ne put renouveler son exploit de Vienne d’’être présent pendant les réunions préparatoires et de peser considérablement sur les résultats. Les grandes puissances avaient retenu la leçon de Vienne et se gardèrent bien d’inviter à leur table cet empêcheur de tourner en rond.

Certains historiens considèrent que ce fut un échec diplomatique majeur pour Talleyrand, le commencement de son déclin politique. Je ne puis être de cet avis. Il ne faut pas oublier que Talleyrand était dans une position de faiblesse sur le plan diplomatique bien plus grande qu’en 1814 car :
Autant dire que la position de Talleyrand pour mener les négociations, face à des partenaires décidés à ne pas se laisse manœuvrer comme ils le furent par le plénipotentiaire français à Vienne  est loin d’être favorable.

Les protagonistes

La situation est très délicate. Les relations avec les puissances victorieuses, irritées par les cent jours, étaient extrêmement difficiles.

Les affrontements armés qui en furent la conséquence et entraînèrent la deuxième chute de Napoléon ont donné aux principaux alliés l’occasion de remettre en cause plusieurs des dispositions territoriales du traité signé à Vienne début juin.

Qui sont les personnes avec lesquelles vont négocier Talleyrand, le Baron Louis et le duc de Dalberg, les deux commissaires qu’il avait nommés pour l’aider dans sa tâche ?

A leur tête se trouvait le Tsar, représenté par Nesslrode ; La situation personnelle de Talleyrand avec Alexandre 1er est très délicate.

Finie la haute estime en laquelle il tenait le diplomate Français à qui il avait hautement et publiquement prodigué les marques de la plus grande considération et aussi tout fait pour lui être agréable.

Le souverain russe n’avait pas digéré l’attitude à Vienne de Talleyrand qui, se posant en défenseur de « la cause des peuples et de la légitimité des gouvernements » (idem 5) avait contrecarrés ses plans. Il ne lui avait pas pardonné d’avoir contrecarré son projet de réorganiser l’Europe à sa guise et à son avantage en brandissant l’argument de la légitimité.

Mais par-dessus tout il lui en voulait « d’avoir provoqué le Traité d’alliance du 3 janvier 1815( traité d’alliance défensive entre la France l’Autriche, la grande Bretagne contre la Russie et la Prusse)» (idem  5), signée le 3 janvier , 1815 dont il avait eu connaissance en mars, lorsque Napoléon de retour à Paris avait trouvé le document oublié lors du départ précipité du Roi et s’était empressé de lui en envoyer une copie, espérant par ce moyen faire voler en éclat l’alliance qui se nouait contre lui.

A ces griefs, Talleyrand ajoute que le Tsar était «plein d’amertume de n’être pas, comme en 1814, l’auteur principal de la seconde restauration « (idem 5), ce qui est vraisemblable car en 1814 il n’était déjà pas très chaud pour rétablir la maison de Bourbon et il l’était encore moins en 1815 Louis XVIII ayant à ses yeux fait preuve de son incapacité à se maintenir sur son trône.

Aussi Alexandre  était peu enclin à se montrer bien disposé à l’égard de la France et de son roi qu’il n’aimait pas mais aussi et surtout de Talleyrand pour qui il nourrissait une rancune tenace.

Pourtant, pour  se concilier les bonnes grâces du Tsar Talleyrand avait proposé à deux de ses  protégés   d’entrer dans son gouvernement : Le Duc de Richelieu, Gouverneur d’Odessa, à l’intérieur et Charles-André, Comte Pozzo Di Borgo, diplomate d’origine Corse au service de la Russie, à la tête de la maison du Roi. Ceux-ci après avoir consulté le Tsar (ou plutôt pris ses ordres) déclinèrent l’offre.
 
La Prusse, dont le roi Frédéric-Guillaume III n’a pas oublié l'humiliation de son pays par Napoléon, veut se venger et traiter la France en pays criminel qu’il faut «punir» (Dixit Blücher, feld-maréchal qui commanda l'armée prussienne contre Napoléon Ier à la bataille de Waterloo).

La Grande Bretagne, représentée par Wellington et Castlereagh ; d’abord disposés à respecter l’engagement comme un pays ami, membre à part entière de la coalition Napoléon leur position va changer car en dépit des relations personnelles existant entre Talleyrand et Wellington (c’est grâce à lui que Talleyrand dirige le gouvernement), ils privilégient avant tout les intérêts de leur pays.

D’ailleurs, les relations personnelles entre les deux hommes, même s’ils se fréquentaient, s’étaient quelque peu refroidies du fait de cette situation de négociateurs défendant des intérêts divergents. Wellington, qui fut souvent chargé par les « puissances alliées » de répondre aux nombreuses notes que Talleyrand adressa aux plénipotentiaires étrangers le « fit avec rudesse» (idem 5).

Talleyrand explique cette attitude par le fait que les russes et les autrichiens «avaient persuadé les Anglais que le nouveau royaume des Pays-Bas, leur création, avait besoin d’être fortifié contre la France» (idem 5).  L’allié de Talleyrand ans les négociations passées est devenu un adversaire redoutable et inflexible.

Même attitude pour l’Autriche, représentée par Metternich qui de peur qu’une attitude modérée à l’égard de la France « lui nuisit dans l‘opinion de l’Allemagne « (idem 5) rallia les autre nations dans une attitude ferme et hostile à La France.

Pour terminer ce panorama des forces en présence, je citerai une dernière fois Talleyrand (je sais que je le cite beaucoup mais sur ce sujet ses mémoires sont très précises et instructives et ne peuvent être mises en doute ; elles sont une mine d’informations) : ce furent, dit-il des« pénibles négociations que je fus condamné à suivre» (idem 5).

Les négociations

«Tout va si mal, si péniblement, qu’il faut croire que cela ne peut durer ainsi… je raisonne tristement….»(idem 5) tels sont les propos de Talleyrand extraits d’une lettre adressée à Mme de Courlande figurant dans l’ouvrage de M André Castelot ‘’(6) trahissant son agacement et son découragement ; les difficultés rencontrées par son gouvernement sur le plan extérieur sont exploitées contre lui sur la scène politique intérieure par la nouvelle chambre issue des élections législatives du mois d’août ou les ‘’ultras ‘’(conduits par ces anciens émigrés « n’ayant rien appris ni rien oublié»(Talleyrand) , largement majoritaires, ne rêvaient que de le renverser pour le remplacer par un gouvernement disposé à mettre en pratique leurs idées contre-révolutionnaires.

Tout va mal en effet avec ‘’les puissances alliées’’ à commencer par le comportement de leurs troupes qui stationnent sur le territoire du royaume, au premier rang desquelles la Prusse qui voulait traiter la France, bien qu’elle fasse officiellement parties de la coalition, comme un pays ennemi vaincu et appliquait dans les régions qu’elle contrôlait une discipline féroce, se livrant à de nombreuses exactions rançonnements et pillages à tel point que le Roi déclara que devant le risque de rébellion du peuple face à comportement , le conduirait, faute de pouvoir prendre personnellement les armes en raison de ses infirmités, il quitterai son royaume, plutôt que d’être le témoin et le complice passif de ces actes.

Viennent ensuite les exigences :
Las, Talleyrand eut beau répéter au fil des nombreuses notes qu’il échangea avec les alliés, que la France devait être traitée en alliée et non en ennemie vaincue, ses protestations demeurèrent sans effets. Peut-être eût-il réussi à leur faire entendre raison sur ce point s’il avait pu les rencontrer pour négocier mais ils refusèrent de le rencontrer soit séparément soit en réunion de peur que par ses agissements il ne réédite son exploit de Vienne de diviser les alliés et d’en tirer avantage.

La chute

«Je reçus enfin de la part des plénipotentiaires des quatre cours une note qu’ils me remirent le 20 septembre comme une sorte d’ultimatum des garanties qu’ils réclamaient de la France…» (idem 5)

Ce projet d’accord :

« Je ressentis la plus profonde indignation en recevant cette communication, plus insolente encore par sa forme que par les demandes intrinsèques qu’elle renfermait « (idem 5).

On est loin de ce qu’il espérait obtenir. Il pensait qu’en se montrant ferme dans les négociations « nous nous serions tirés d’affaire moyennant : 1° une cession insignifiante de territoire sous prétexte d’une rectification de frontières ; 2° une contribution de 3 ou 400 millions de francs au plus ; 3° une occupation momentanée de quelques forteresses par des troupes étrangères pour donner le temps de réorganiser l’armée. « (idem 5)

Avec l’assentiment du Roi, Talleyrand répondit par une note contestant le contenu de ce projet d’accord, rappelant le statut d’allié de de la France dans la coalition, qu’à ce titre qui lui a toujours été reconnu par les autres alliés elle ne pouvait être considérée comme une nation vaincue soumises à la loi des vainqueurs et ne saurait être tenue de céder des territoires, ceux –ci n’ayant point été conquis mais, libérés que «le roi admet en principe : des cessions de territoires sur ce qui n’était pas l’ancienne France ; le paiement d’une indemnité, l’occupation provisoire par un nombre de troupes et pour un temps à déterminer…»(idem 5).

Les « puissances ‘’Alliées’ ’repoussèrent cet argument ; soucieuses d’assurer une protection au nouveau Royaume des Pays-Bas contre une éventuelle agression de la France, elles répondirent que les retranchements territoriaux exigés seraient «une garantie suffisante à la sûreté future des pays voisins» et « ne sont pas de nature à entamer l’intégrité substantielle de la France «(idem 5), qu’ils ne l’affaibliront nullement sur le plan militaire, que «ce serait complètement détruire toute idée d’égalité et de réciprocité entre les puissances que d’ériger en principe que la France la pu sans difficultés étendre ses dimensions acquérir des provinces les réunir à son territoire par des conquêtes ou par des traités …….qu’elle jouirait seule du privilège de ne jamais rien perdre de ses anciennes possessions, ni par les malheurs de la guerre ni par les arrangements politiques qui en résulteraient…» . (Talleyrand).

En résumé, c’est une fin de non-recevoir ferme.

Jugeant ces conditions inacceptables Talleyrand  souhaite que le roi les refuse. Mais  Louis XVIII, redoutant les conséquences d’un rejet ferme et définitif des exigences des ’’puissances alliées’’ qui les auraient irritées,  souhaitait négocier.

Refusant de mettre sa «signature au bas d’aucun acte contenant le cession du territoire» (idem 5) et demande un appui formel et sans faille à son gouvernement, ajoutant que «s’il n’en était pas ainsi, nous demanderions au roi de choisir d’autres conseillers «idem 5) .

Le roi t qui attendait une opportunité de pouvoir se débarrasser d’un ministre qu’il n’aimait pas ne manqua pas l’occasion qui s’offrait à lui et répondit « Eh bien ! Je prendrai un autre ministère (idem 5)» Talleyrand, qui comptait faire pression sur le roi et le forcer à agir dans le sens qu’il souhaitait, en opérant un chantage à la démission en fut abasourdi et, pris à son propre piège, ne put que s’incliner.

Ainsi finit brutalement le gouvernement que Talleyrand dirigea pendant 76 jours.

Les critiques

Les critiques contre Talleyrand  sur la conduite de son gouvernement ont été nombreuses.
Cette «certaine indolence du Prince chef de gouvernement», point unanimement souligné par tous les historiens qui ont consacré un ouvrage sur Talleyrand, que ce soit pour s’en étonner ou le blâmer porte atteinte à son image de grand homme politique, dont il n’aurait que «le tuf», comme dirait Saint-Simon, en le faisant passer pour un personnage qui n’a aucune solidité , incompétent incapable de mettre en applications les solutions qu’il a imaginées, en bref dénué de véritable fond..

Sans avoir l’outrecuidance de détenir la vérité, et reconnaissant de bonne foi que la part d’ombre sur sa vie et ses pensées que Talleyrand a savamment entretenue  ne nous permet pas d’être catégorique sur de nombreux points, examinons les diverses  hypothèses qui ont été avancée. Après près de neuf mois d’âpres et intenses négociations qui ne cessaient jamais, car, en dehors des réunions officielles, elles continuaient pendant les nombreuses fêtes et réceptions qui ont émaillé le déroulement du congrès, il est tout à fait plausible que le Prince de Talleyrand ait ressenti une certaine lassitude ; Nonobstant, la situation précaire de la France tant à l’intérieur du pays ou la confusion régnait, que sur le plan international ou les résultats obtenus au congrès de Vienne étaient menacés étaient des motifs suffisamment puissants pour stimuler son action ; de plus il savait fort bien que diriger un gouvernement était une tâche épuisante et il a tout fait pour y parvenir. Conclusion : Fatigué ? Oui mais pas tant que cela ; il a tout fait pour obtenir le poste de chef du gouvernement. Talleyrand était un homme suffisamment intelligent pour ne pas se laisser détourner de l’essentiel qui, pour lui, était de diriger la France. Certes la disparition de Dorothée partie filer le parfait amour avec un séduisant officier ne lui plaisait pas ; en dépit d’un mépris total du qu’en dira-ton pour sa personne, il était très pointilleux sur l’honneur de la famille à tel point qu’il épongera les dettes de jeux de son neveu.

Mais de là à prétendre qu’il entretint avec elle une relation physique dont Mme George Sand s’est publiquement indignée (pourtant la vie privée de Mme la Baronne Dudevant était elle-même scandaleuse) et dont la jeune Pauline serait le fruit, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir. D’ailleurs il n’y a rien d’avéré et sur ce sujet le doute doit jouer en leur faveur et il faut faire sienne  la devise de l’ordre de la jarretière  « Honni soit qui mal y pense » !

 Il est nécessaire de faire cesser la légende d’un Talleyrand amant de sa nièce. Il est vrai que beaucoup d’homme ont la soixantaine « difficile » mais dans son cas il est évident que cette séduction fut réciproque  mais elle fut d’ordre purement intellectuel.

Dans son ouvrage sur la Duchesse de Dino Marie Dorothea Elizabeth de Castellane Radziwill (Fürsten)  la petite fille de Dorothée cite un propos de celle-ci sur Talleyrand ou l’on voit clairement que l’attrait qu’elle éprouvait pour son oncle n’était pas dû à  de l’amour  mais une profonde admiration pour l’homme et son intelligence : « "Je suis restée convaincue que ce qui aidait à le rendre si imposant, c'était un trait de sa nature, qui se sentait à travers son indolence. C'était ce courage plein de sang-froid et de présence d'esprit, ce tempérament hardi, cette bravoure instinctive, qui inspire un goût irrésistible pour le danger sous toutes ses formes, qui rend le péril séduisant et donne tant de charmes aux hasards.

Il y avait sous la noblesse de ses traits, la lenteur de ses mouvements, le sybaritisme de ses habitudes, un fond de témérité audacieuse, qui étincelait par moment, révélait tout un ordre nouveau de faculté et le rendait, par le contraste même, une des plus originales et des plus attachantes créatures."«(7)

Talleyrand à découvert dans l’épouse de son neveu une personne douée d‘un esprit étincelant, George Sand, qui ne s’y est point trompée, écrira, s’adressant à la duchesse  dans son article relatant sa visite à Valençay paru dans  la revue des deux mondes du15 octobre 1834, sous le titre Le Prince :  « et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), jaillissaient des éclairs magiques»(8),  et d’une intelligence largement au-dessus de celle de tous les gens qu’il connaissait ou avait connus, on peut sans risque affirmer  qu’elle fut comparable voire même égale à la sienne.

Cette jeune femme malheureuse en ménage, était douée, à l’instar de ses sœurs,  d’une sensualité débordante. On peut comprendre que délaissée par un époux avec qui elle n’avait que peu d’affinités elle soit allée, assouvir ailleurs sa grande vitalité dans des aventures qu’elle-même savait sans lendemains. Ce qui la liait à son oncle c’est outre leurs communes intelligences qui étaient complémentaires, la même vision et appréciation des faits et de la société dans laquelle ils vivaient.

Pour en terminer avec cette accusation diffamatoire d’une relation  entre Talleyrand et sa nièce, il ne faut pas perdre de vue que, même écarté du pouvoir, il reste un homme politique redoutable, ayant de puissants amis dans les cours européenne, où il était considéré et respecté, un politicien actif dont les avis étaient écoutés,  susceptible de revenir aux affaires à la faveur d’un changement de gouvernement, et qu’il convient de neutraliser en le perdant dans l’estime des souverains .Quoi de plus facile alors en répandant cette  rumeur infamante  que de le perdre définitivement aux yeux d’un roi tel que Charles X , qui « s’enfonçait de plus en plus dans la bigoterie « selon Mme la Comtesse de Boigne(9)  qui affirme dans ses mémoires, « qu’il s’était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des directeurs spirituels auquel il obéissait dans les affaires temporelles»(Idem 9).

Ces  affirmations calomnieuses étaient clairement une manœuvre politique  destinée à le  rendre odieux à ce souverain  soumis à  cette»secte religieuse qui le dominait» (Idem 9) et l’écarter du pouvoir.

Non ; Talleyrand savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les sentiments du Roi à son égard. Louis XVIII n’avait pas oublié le passé révolutionnaire de soin ministre qui, jusqu’à son départ pour l’Angleterre puis plus tard vers les Etats Unis, avait été un homme de premier plan de la révolution.

Il n’avait pas non plus oublié son rôle capital dans l’accession au pouvoir de Bonaparte qu’il l’avait servi avec zèle durant le consulat, puis jusqu’en 1809 sous l’empire, de même que son rôle trouble dans l’affaire du duc d’Enghien .Il s’accommodait fort bien de la situation dans la mesure où elle ne nuisait pas à son action gouvernementale.

A ces deux questions même réponse : II est vrai qu’après avoir côtoyé servi et conseillé Napoléon, un homme hors du commun, les esprits supérieurs capables de se hisser à un tel niveau étaient rares. Le Roi, bien qu’il fut très intelligent lui aussi, n’arrivait pas au niveau de son prédécesseur; son intelligence était plus faite de finesse et de roublardise politique que de hauteur de vues. A part ces deux personnages personne n’était capable de se hisser à sa hauteur ; cela devait l’affliger mais pas au point de le décourager.
Talleyrand en arrivant au pouvoir était en position de force. Louis XVIII avait eu besoin de lui pour remonter sur son trône ; ce sont les nations «alliées» qui avaient vaincu Napoléon à Waterloo qui avaient fait pression sur le Roi pour qu’il confie à son ministre des affaires étrangères la direction du nouveau gouvernement, ce qu’il n’avait pu leur refuser.

Talleyrand devait penser que le Roi n’oserait pas se séparer de lui de peur de déplaire aux alliés. Grave Erreur !!! Les prétentions et exigences exorbitantes des alliés contenues dans le traité qu’ils prétendaient imposer à la France après Waterloo et leur attitude inflexible ont précipité la fin du gouvernement de celui qu’il jugeaient le plus apte à rétablir la paix tant en France qu’en Europe. Ce sentiment, s’il l’a éprouvé, ne pouvait que l’encourager, non le freiner.

Certainement pas. Pour mener à bien sa politique, Talleyrand avait besoin d’une France en paix avec les nations européennes. Une situation calme était pour lui une bénédiction plutôt qu’un ennui.

Il est probable que Talleyrand ne devait se faire aucune illusion quant à la longévité de son ministère. Il était parfaitement conscient que, au moment où il prit la direction des affaires, il était face à une situation très délicate et que pour y faire face il allait devoir prendre des mesures impopulaires qui ne lui rapporteraient que des critiques et le rendraient odieux aux yeux de tous, pour le plus grand avantage de Monsieur et de sa coterie ‘’ d’ultras’’ qui le haïssaient en raison de son passé révolutionnaire et celui de ministre de Napoléon.

Ces ultras étaient tous les nobles émigrés qui revenus en France dans le sillage de Louis XVIII ne rêvaient que de de se venger de la révolution, de récupérer leurs anciens droits et privilèges, de retourner vers une monarchie pire que la monarchie absolue de Louis XIV car ils ambitionnaient de rendre à la noblesse sa place prééminente dans le gouvernement du royaume , ce que le Roi Soleil, qui, enfant, avait failli être chassé du trône par des grands seigneurs pendant la fronde, s’était bien gardé de faire, en les écartant du pouvoir et les confinant dans de vaines fonctions honorifiques, pour éviter que devenus de trop puissants ministres, il ne déclenchent de nouveaux troubles.

Cette cabale des ultras, dont le chef était Monsieur le Comte d’Artois, frère du roi et futur Charles X, qui avait l’oreille du roi en tant que frère et héritier présomptif de la couronne n’aurait pas pu freiner Talleyrand dans son action car en homme qui voyait loin il savait qu’en cas de velléité de retour vers les pratiques absolutiste le peuple se révolterait à nouveau. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé en 1830 lorsque Charles X et son premier ministre Jules de Polignac ont tenté de le faire.

Pourtant il n’hésita pas à prendre ce risque. Face à cette vive opposition et à la mauvaise volonté du Roi il choisit d’agir lentement, prudemment.

Jugement

Talleyrand a voulu diriger son gouvernement comme il dirigeait son ministère des affaires étrangères et comme il menait les négociations diplomatiques. La diplomatie exige de la prudence, du temps et de la discrétion, mais les affaires intérieures de la rapidité, de l’énergie et surtout de la combativité car c’est une lutte incessante ; il faut être tenace et constamment sur ses gardes. Il voulait conduire la politique de la France en gentilhomme, soucieux de respecter les convenances et la bienséance.

Son tempérament le poussait à convaincre non à faire preuve d’autorité. Son manque de combativité, face à une opposition à sa personne, qu’il sentait monter dans les milieux politiques entretenait chez lui un certain découragement dont il fit part dans sa correspondance  privée. Là se trouve, peut-être l’explication de l’apparente indolence de Talleyrand dans la conduite de son gouvernement.

La situation de Talleyrand tant à l’intérieur qu’à l’extérieur était donc très précaire ; bien que Président du conseil il n’était pas le maître de la situation politique il est en plus victime de l’hostilité ouverte de Monsieur et des Ultras qui l’entourent, de celle du Roi qui ne l’aime pas,
son passé politique le poursuit..

Que pouvait-i l réellement faire dans le contexte du moment ?

On ne peut pas porter un jugement objectif sur l’action d’un gouvernement qui a duré aussi peu de temps.  Il lui a fallu d’abord remettre en place et en action les institutions législatives.  C’est ce qu’il a fait.

Celles-ci ont tant bien que mal fonctionné jusqu’en 1848  grâce au rôle modérateur de la chambre des pairs, dont Talleyrand fut un membre important et écouté, face à celle des députés dont les ultras, qui y étaient très nombreux, se servaient pour mener une politique réactionnaire visant à abolir la charte ou du moins la vider de toute sa substance, pour que  le roi  enfin libéré de cette  entrave ,   « règne»(9) en souverain absolu. Cette chambre des députés fut souvent l’instrument  qu’ils  utilisèrent pour faire passer des  lois impopulaires restreignant les libertés et arriver à la réalisation de leur projet.

Ce n’est qu’après que ces institutions soient remises en place qu’il pouvait commencer à travailler réellement et efficacement pour la France, tout ce qu’il a fait avant n’était que des mesures transitoires.

Avant de pouvoir se consacrer pleinement à la politique intérieure  il lui fallait aussi signer un nouveau traité de paix avec les puissances étrangères  de la coalition  qui a chassé Napoléon et lever l’hypothèque que constituait  leur occupation d’une part considérable du sol français.

Les négociations avec les puissances alliées étaient donc d’une importance vitale pour le devenir de la France ; elles mobilisaient une grande partie de son temps et de son attention.

Sur ce terrain il n’était pas en position avantageuse ; comment mener des négociations avec fermeté dans un pays ou les deux tiers du territoire sont sous la férule de troupes étrangères qui peuvent permettre à tout moment à la partie adverse d’obtenir satisfaction par la force?

Et avec un roi dont il sentait bien que, malgré son soutien officiel, il le lâcherait à la première occasion favorable ? La précaution de faire adhérer la France à la coalition était destinée à la faire considérer comme une alliée et de lui épargner le sort des vaincu qui est de perdre des territoires. Hélas la manœuvre échoua. La Russie, la Prusse, la Grande Bretagne et l’Autriche ne la considéraient que comme une fiction ayant pour but de faciliter l’invasion de la France sans que les troupes ne se heurtassent, en plus des troupes de Napoléon, à la population puisque officiellement elles étaient des alliées venues les libérer et non des ennemis.

On pourrait passer des heures et des heures à étudier, analyser, commenter, juger l’action de ce gouvernement éphémère et de son chef. Pour ma part je terminerai mon propos en citant une dernière fois Talleyrand dont les mémoires ont été quasiment le seul outil dont j’ai usé, car les informations sur ce sujet y sont très claires et précises et les faits énoncés ne peuvent, même s’ils sont interprétés de nombreuses façons, être remis en cause :

«Je quittai le pouvoir sans de très vifs regrets. Certes, l’honneur de gouverner la France doit être le but de la plus noble ambition, mais telles étaient les circonstances d’alors que la satisfaction de cette ambition eût été trop chèrement payée pour moi « (idem 5).

Bibliographie :

Jean Orieux : ‘’Talleyrand ou le sphinx incompris ’’ Bibliographie Historique Flammarion 1998
Louis Madelin :’’Talleyrand’’ Collection figures de proue Editions Taillandier 1979
Emmanuel de Waresquiel : ‘’Talleyrand, la prince immobile’’ Editions Fayard 2003
Georges Bordonove ‘’Talleyrand, prince des diplomates’’ Collection les grandes heures de l’histoire Editions Pygmalion, Gérard watelet 1999
Talleyrand ‘’Mémoires’’ collection les mémorables Librairie Plon 1982
 André Castelot : ‘’Talleyrand ou le cynisme ‘’(6) (Librairie académique Perrin, 1980
(7) Duchesse de Dino Chronique de 1831 à 1862: - Dorothée Dino (duchesse de), Marie Dorothea Elizabeth de Castellane Radziwill (Fürsten)
(8) George Sand : Article de G Sand dans la Revue des Deux Mondes le 15 octobre 1834, sous le titre Le Prince. Source Pierre Combaluzier.
(9) Comtesse de Boigne : Mémoires Tome 2 Collection  Le temps retrouvé