COLLOQUE INTERNATIONAL
Organisé par ESSEC (Iréné)
« Talleyrand, prince des négociateurs »

Paris, Institut de France, le 3 février 2004

« De Tilsit à Erfurt : duplicité, complicité ou subtilité ? »

Communication d’Eric Schell, gérant de Schell & Associés
Membre de l’association des amis de Talleyrand
Auteur de « Talleyrand en verve » (Editions Horay, 2003)

 

I - Une année sépare Tilsit et Erfurt…

Les traités de Tilsit ont été signés les 7 et 9 Juillet 1807, sur un radeau au milieu du fleuve Niémen entre Napoléon, le Tsar Alexandre 1er et le roi Frédéric Guillaume III de Prusse pour mettre fin à la guerre entre ces puissances.

Le premier traité du 7 Juillet reste secret entre la France et la Russie. Il prévoit l’alliance de la Russie contre l’Angleterre et son adhésion au blocus continental. En contrepartie la Russie pourra attaquer la Suède et envisager le démembrement de l’Empire Ottoman.

Le traité du 9 Juillet entre la France et la Prusse est public. La Prusse fait les frais de l’alliance franco-russe et la moitié de son territoire, à l’ouest de l’Elbe ainsi que les territoires acquis sur la Pologne de 1793 à 1795, lui sont retirés.

Les entrevues d’Erfurt se déroulent du 27 Septembre au 14 Octobre 1808 dans cette ville de Thuringe avec le Tsar Alexandre 1er, Napoléon 1er, et tous les souverains d’Allemagne, à l’exception du roi de Prusse et de l’Empereur d’Autriche.

Par une convention secrète signée le 12 Octobre, la France reconnaît à la Russie la possession de la Finlande, de la Moldavie et de la Valachie et renonce à toute extension du grand duché de Varsovie.
En contrepartie la Russie reconnaît à la France que son intervention en Espagne est légitime, de même qu’elle accepte d’agir contre l’Autriche si Vienne déclarait la guerre à Paris.

 

II - … dans un contexte diplomatique lourd

A) l’Angleterre.
Comme l’écrit Jean Tulard : « L’Angleterre a été l’âme des coalitions qui se sont alors formées contre la France révolutionnaire puis napoléonienne ».
Au printemps 1802, un traité de paix est enfin signé entre George III et la France. Le premier ministre Fox vient rencontrer Bonaparte à Paris.
Mais dès Mars 1803, la crise reprend avec le refus de Londres d’évacuer Malte. A Trafalgar victoire des Anglais, succède Austerlitz, victoire des Français.

Fox, ami de la France et de Talleyrand meurt en Septembre 1806, peu avant la bataille d’Iéna. C’est un cabinet Tory qui lui succède avec Canning aux affaires étrangères et Castlereagh à la guerre.
Dans cette période, l’économie britannique maintient son avance technologique et commerciale, grâce à la contrebande qui lui permet de lutter contre les effets du blocus continental et avec l’ouverture des marchés coloniaux d’Amérique Latine.

B) l’Autriche.
L’Empereur François II règne depuis 1792 sur dix millions de sujets.
En guerre avec la France depuis Avril 1792, l’Autriche a besoin du soutien financier de l’Angleterre. A Campo Formio en 1797, Vienne perd la Belgique et la Lombardie et reçoit en compensation Venise, l’Istrie et la Dalmatie.

Nouveau conflit avec la France en 1799, qui sera suivi par la paix de Lunéville en 1801. L’Autriche perd les Pays Bas et le Milanais.

La guerre reprend en 1805. A Presbourg, le 26 Décembre 1805, François II renonce à son titre d’Empereur du Saint Empire Romain Germanique, il devient François 1er, Empereur d’Autriche. Vienne perd la Vénétie et la Dalmatie et cède le Tyrol à la Bavière.
Napoléon devient le protecteur de la Confédération du Rhin.

C) la Russie
Le règne de Catherine II s’est achevé en 1796 avec des annexions en Ukraine du sud, en Lituanie, en Courlande et en Carélie.

D’abord adversaire de la Révolution française, le Tsar Paul 1er se rapproche de Bonaparte en 1799 après l’occupation de Malte par les Anglais.
Probablement avec la complicité des Anglais, le Tsar est, semble-t-il, assassiné par son fils Alexandre 1er qui lui succède en Mars 1801.
Lors de la rupture franco-anglaise, Bonaparte refuse une médiation de la Russie en 1803. L’assassinat du duc d’Enghien en Mars 1804 irrite le Tsar, qui se rapproche alors de William Pitt en Avril 1805. Ils se proposent ensemble « d’affermir l’ordre social de l’Europe en créant une fédération européenne fondée sur un droit des gens ».
Les victoires napoléoniennes d’Austerlitz (Décembre 1805), d’Eylau (Février 1807) et de Friedland (Juin 1807) viennent briser ce projet.

D) l’Empire Ottoman.
L’Empire Ottoman est déjà « l’homme malade de l’Europe ». Dès 1781, Catherine II et Joseph II ont pensé se partager l’Empire Ottoman.
La Révolution française arrête ce projet dont Napoléon et Alexandre 1er reparlent à Tilsit en 1807.
Ce rêve de l’Orient avait entraîné en 1797, l’expédition en Egypte de Bonaparte, et la colère de la Sublime Porte. Une paix est signée entre Paris et Constantinople en Juin 1802.

En août 1806, le général Sébastiani reçoit la mission de préparer les troupes turques à une guerre contre la Russie. Le Bosphore est fermé aux bâtiments russes.

En février 1807, une escadre anglaise franchit les Dardanelles. Grâce aux troupes de Sébastiani, les Anglais doivent se retirer.

En Mars 1807, les Anglais occupent Alexandrie mais doivent s’en retirer également en Septembre 1807.

E) l’Italie.
La Révolution française réveille l’idée de l’unité Italienne.

Le Directoire fonde à Milan une République Cisalpine, puis à Rome une République Romaine et transforme Naples en République Parthénopéenne.
Toutes ces provinces vont passer plus ou moins rapidement sous influence française. Le Piémont est annexé à la France, la Toscane devient un Royaume d’Etrurie.

En Juin 1805, la République Ligure est annexée à la France. Avec la paix de Presbourg, la Vénétie est rattachée au Royaume d’Italie dont Eugène devient le vice-roi.

F) l’Allemagne.
La mosaïque allemande est encore plus complexe que la situation italienne.

Le traité de Westphalie en 1648 a morcelé le monde germanique en 360 Etats fédérés dans une organisation unitaire, le Saint Empire Romain Germanique.

En février 1803, une première simplification est entreprise pour supprimer 112 états, à la fois pour affaiblir l’Autriche et pour assurer à la France une nouvelle clientèle dans les Etats du sud de l’Allemagne.

En Juillet 1806, les nouveaux rois de Bavière et de Wurtemberg et les grands ducs de Bade et de Hesse créent une Confédération du Rhin, placée sous la protection de Napoléon.
Après les traités de Tilsit, les nouveaux Royaumes de Westphalie et de Saxe et les Etats de Thuringe y adhèrent.

G) l’Espagne.
Le Roi bourbon Charles IV, allié de la France, perd à Trafalgar une grande partie de sa flotte. Mais le personnage le plus influent est le premier ministre Godoy, favori très impopulaire de la reine.
La foule se soulève en mars 1808 à Aranjuez contre Godoy, et provoque l’abdication de Charles IV.
Son fils Ferdinand lui succède mais Napoléon installe à sa place son frère Joseph qui sera roi d’Espagne de 1808 à 1813.

H) la Suède.
Depuis 1803, la Suède, traditionnellement neutre, s’est alliée à l’Angleterre.
Après l’assassinat du duc d’Enghien, Gustave IV refuse de reconnaître à Napoléon son titre d’Empereur. En Octobre 1805, la Suède rejoint la 3e coalition. Elle est battue en Hanovre et en Poméranie.
A Tilsit, la Russie enlève la Finlande à la Suède.

 

III – Napoléon est une force envahissante…

Cette période de 1805 à 1809 correspond à une série de campagnes victorieuses contre les Anglais et leurs alliés européens qui se sont unis face à la politique envahissante de Napoléon.
L’Angleterre n’a aucun mal à gagner l’Autriche à sa cause. A ces deux puissances se joignent, le Royaume de Naples (dont la reine est la sœur de Marie-Antoinette) et le Russie (dont Napoléon a refusé la médiation lors de la crise de Malte).

Après la victoire d’Austerlitz en Décembre 1805, l’Empereur d’Autriche réclame un traité de paix à la France, traité qui sera signé à Presbourg. C’est la fin de la 3e coalition qui fera place à une 4e coalition dès 1806.
A l’Angleterre et à la Russie vient se joindre la Prusse, qui est effrayée par la création de la Confédération du Rhin appuyée par ses ennemis la Bavière et le Wurtemberg.

En Octobre 1806, Napoléon écrase l’armée prussienne à Iéna et à Auerstaedt.
Pendant l’hiver 1806-1807 Napoléon poursuit son avancée à l’Est et bat les armées russes à Eylau et à Friedland. Le Tsar Alexandre réclame l’armistice. C’est le contexte de la signature du traité de Tilsit qui met fin à la 4e coalition (Angleterre, Prusse, Russie, Suède).
La paix est alors établie au détriment de la Prusse qui est divisée et Napoléon esquisse un rapprochement avec la Russie.

Dès Mars 1808, les émeutes à Madrid et l’intervention des troupes françaises (Mai1808) provoquent en Espagne le début d’une guerre interminable qui durera jusqu’en 1814.

En Juillet 1808, l’armée impériale subit sa première défaite à Baylen.

Napoléon est à l’apogée de sa puissance. Il est le quasi-maître d’une Europe où les Français sont devenus cependant très impopulaires.

 

IV - … et Talleyrand un diplomate apaisant.

Dans son « Manuel historique de politique étrangère », Emile Bourgeois, professeur à l’Ecole Libre des Sciences Politiques, explique le contexte diplomatique de l’Europe : « Lorsque Bonaparte arrive comme Premier Consul et qu’il rétablit les conditions d’une paix générale en Europe de 1800 à 1802, la France est encore dans une situation prépondérante en Europe vis-à-vis des cinq puissances.
La situation était conforme aux maximes et aux tendances de la politique qui depuis 1713, avaient constitué les domaines coloniaux de l’Angleterre, l’empire de Russie, le Royaume de Prusse et la monarchie de Marie-Thérèse.
En neuf années, se précipitait vers son achèvement l’œuvre d’un siècle. Treize années de bouleversements nouveaux ne l’ébranleront pas. La carte du monde en 1815 ne diffèrera de celle de 1802 que par la réduction des limites de la France sauvées du moins par cette force nationale qui, un moment, l’a mise au premier rang.
Si, dans l’espoir de fixer ces conquêtes de la révolution au-dedans comme au dehors, la nation française n’avait pas remis par une dernière intrigue ses destinées aux mains de Bonaparte, elle fût demeurée en restant une nation, l’une des plus grandes : « Au traité d’Amiens, à écrit Talleyrand, on peut le dire sans la moindre exagération, la France jouissait au dehors d’une puissance, d’une gloire, d’une influence telles que l’esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au-delà pour sa patrie. Jusque-là Bonaparte n’avait pas manifesté de desseins à l’exécution desquels, un Français ami de son pays, put faire difficulté de concourir. La paix était à peine conclue que la modération commença de l’abandonner. » »

Emile Bourgeois nous éclaire sur le « secret du Premier Consul » : c’est la rupture de la paix d’Amiens autour du prétexte du refus anglais d’évacuer Malte, qui conduira à l’idée d’une descente en Angleterre, avec un projet de coalition maritime où Bonaparte s’associe avec l’Espagne et la Hollande, avec un rêve militaire qui va jusqu’au Levant. Après la défaite de Trafalgar, l’Allemagne sera offerte en compensation aux Français.

La propagande présentera l’Empereur Napoléon comme l’héritier de Charlemagne.

Le « secret de l’Empereur » est encore plus terrible, il s’agit d’anéantir l’Autriche. Talleyrand redoute que sous le coup des défaites l’Autriche ne se disloque : « Un politique prévoyant devrait en s’alliant à elle la fortifier, lui rendre confiance et l’opposer comme un boulevard nécessaire aux barbares, aux Russes » (Lettre à Napoléon du 5 Décembre 1805).

Après Austerlitz, est signée la paix de Presbourg. La France s’engage dans l’alliance prussienne.

Dès 1806, se pose à l’Europe la question cruciale qui persistera tout au long du 19e siècle : Comment se partager l’Empire Ottoman ? Inquiet des pourparlers directs entre la France et l’Angleterre, le Tsar offre à Napoléon une paix séparée signée le 15 Mai 1806.

Ce rapprochement inquiète toute l’Europe. Napoléon part en guerre contre la Prusse et la Russie, et il sort vainqueur. La paix est à nouveau signée à Tilsit. Entre Tilsit et Erfurt s’engage un dialogue, avec des arrière-pensées, entre la France et la Russie.

Tilsit suit en apparence l’œuvre du traité de Westphalie : les Habsbourgs sont chassés d’Allemagne et ce pays connaît sa première organisation administrative moderne avec la Confédération du Rhin, et l’organisation modèle du Royaume de Westphalie.
Tilsit permet la mise en place de l’influence française en Allemagne et d’un vaste courant d’idées et de réformes issues des Lumières et de la Révolution française.

C’est à ce moment de notre politique étrangère que l’on peut parler du « secret de Talleyrand », selon la formule d’Emile Bourgeois.
Talleyrand, en observateur avisé, s’alarme de la ruse et de la violence de Napoléon dans ses relations avec les puissances européennes. En homme de salon, Talleyrand accuse Napoléon de « tricher au jeu ». Qu’arrive-t-il à un tricheur dans un salon ? Il n’est plus invité. Il est banni de la bonne société.
Talleyrand commence à penser que Napoléon doit être banni de la bonne société internationale, celle que forment les nations civilisées.
Talleyrand entend incarner une France raisonnable, et pour empêcher l’Empereur de trop jouer, il a décidé de l’immobiliser dans ses conquêtes, de lui barrer la route de l’Orient et de faire revenir l’Autriche à la table de jeu, alors que Napoléon veut l’en exclure.
Talleyrand va choisir de rester entre gens de bonne compagnie et de ne parler qu’à des hommes civilisés, c’est pourquoi il se rapproche du Tsar Alexandre. Il a besoin de son entremise pour rapprocher l’Autriche du concert des nations.
Mais ses intrigues vont pousser Napoléon aux résolutions extrêmes « Talleyrand envenima la plaie qu’il avait voulu circonscrire. La France paya aussi cher le remède que le mal. » écrit Emile Bourgeois.
La diplomatie secrète de Talleyrand a eu raison des desseins de son maître, et la Russie en sera le premier bénéficiaire.
Talleyrand ouvre l’Orient à la Russie, il le reconnaîtra plus tard à Vienne en 1814. Il offre la Prusse, puis par voie de conséquence la Pologne, à l’influence russe.

Le jugement d’Emile Bourgeois tombe : « Talleyrand s’inspire au moment d’Erfurt de la politique clandestine qui a coûté si cher à la nation et à la royauté au 18e siècle. »

 

V – A Erfurt, Talleyrand a redistribué le jeu…

La partie des Mémoires de Talleyrand consacrées à Erfurt a été lue directement par l’auteur à Prosper de Barante et au baron de Vitrolles. Talleyrand, particulièrement fier son rôle diplomatique, mais pensant déjà à se justifier, veut publier cette partie de ces Mémoires de son vivant, selon les propos de Barante.

A Vitrolles il dira la formule restée célèbre : « Tout le monde à sauvé la France puisqu’on la sauve trois ou quatre fois par an. A Erfurt, j’ai sauvé l’Europe d‘un complet bouleversement. »

Talleyrand raconte que Napoléon n’avait aucune envie de revoir le Tsar après Tilsit, mais commençant à craindre les menées de l’Autriche, il demande à Talleyrand de l’accompagner à Erfurt pour séduire le Tsar et l’inciter à une alliance.

A Tilsit en Juillet 1807, la négociation tourne autour de la Turquie européenne. Napoléon ne laisse que des espérances à Alexandre. Le traité préparé par Talleyrand reste donc très flou sur ce sujet.
Napoléon esquisse une demande de compensation sur la Silésie si la Valachie et la Moldavie étaient accordées à la Russie. Cette demande reste sans suite.

Talleyrand repousse surtout toute idée d’un partage de l’Empire Ottoman, car il craint que le Grande Bretagne n’y prenne aussitôt des avantages maritimes.
De retour à Paris, après quelques incidents diplomatiques avec l’ambassadeur Tolstoï, les deux Empereurs décident en février 1808 de se retrouver prochainement pour poursuivre la négociation.
Napoléon fait proposer un partage de la Turquie et un projet commun de guerre dans l’Inde.
Alexandre est persuadé que le partage de la Turquie est préalablement réglé, et que l’entrevue ne fixera que les moyens d’exécution.
En habile diplomate, Talleyrand introduit dans les pourparlers une subtile distinction entre « démembrement » et « partage » et précise au lecteur de ses Mémoires que la Russie réclamait déjà Constantinople et les Dardanelles.
Alexandre veut repousser les « Turcs en Asie pour que ces barbares ne soient plus en Europe. »

Avant de prendre le chemin d’Erfurt, le cabinet français donne des assurances à la Porte sur ses bonnes intentions. Napoléon ne voulait surtout pas de mouvement en Europe avant le règlement de l’affaire d’Espagne. La Turquie comme l’Inde étaient « des fantômes produits sur la scène pour occuper la Russie ». (sic)
De Tilsit à Erfurt, la situation internationale reste en l’état, sauf que la Russie a envahi la Finlande et que la France s’est ingérée dans les affaires espagnoles…

Napoléon demande à Talleyrand de la suivre à Erfurt pour négocier avec le Tsar, connaissant par ailleurs les bonnes relations qu’il entretient avec Caulaincourt devenu notre ambassadeur. Talleyrand qui n’est plus ministre des relations extérieures reste grand chambellan. Il est donc surintendant des théâtres et doit rendre la réception brillante pour séduire Alexandre.

Courant Septembre, Talleyrand prend connaissance de toutes les correspondances du dossier avant de partir.
Au cours de l’entrevue d’Erfurt, Napoléon veut confirmer son ascendant sur Alexandre et surtout avoir les mains libres en Espagne. Son objectif est d’inquiéter l’Autriche, de ne pas trop s’engager avec la Russie sur les affaires du Levant, et de signer une convention commune contre l’Angleterre.
« Je vous aiderai, le prestige ne manquera pas. » dit-il à Talleyrand.

Talleyrand prépare un traité entre la Russie et la France qui repose sur de grands principes diplomatiques
« Principes est bien, cela n’engage point » lui répond Napoléon.

Dialogue entre Napoléon et Talleyrand :

« Napoléon : l’Autriche est ma véritable ennemie
Talleyrand : Votre ennemie momentanée peut-être, sa politique n’est point en opposition avec celle de la France. Elle n’est point envahissante, elle est conservatrice.
Napoléon : Je sais que c’est là votre opinion. Nous parlerons de cela quand l’affaire de l’Espagne sera finie. »

Nouveau dialogue à propos d’un autre article :

« Napoléon : Vous êtes toujours Autrichien !
Talleyrand : Un peu Sire, mais je crois qu’il serait plus exact de dire que je ne suis jamais russe et que je suis toujours français. »

Ultime consigne de Napoléon avant le départ de Talleyrand pour Erfurt :

« Avec Alexandre, nous sommes destinés à rétablir l’ordre général en Europe. Je vous donne sur cela carte blanche. Voila un beau champ pour faire de la philanthropie, je veux seulement que ce soit de la philanthropie lointaine ».

Talleyrand arrive à Erfurt le 24 Septembre, il retrouve Caulaincourt et loge tout à coté de l’Empereur Alexandre.
Toute la ville est en mouvement.
Talleyrand juge sévèrement la vanité et la bassesse des hommages forcés des petits souverains de l’ex-Saint Empire Romain Germanique qu’il observe: « Je n’ai pas vu à Erfurt une seule main passer noblement sur la crinière du lion. »

Au cours de leur premier entretien, Napoléon et Alexandre ne vont échanger que des banalités sur leurs familles respectives, mais Alexandre demande à voir Talleyrand en privé. Le terrain semble avoir été préparé par Caulaincourt.

Napoléon veut retarder la négociation et traiter directement avec Alexandre.
Dés le premier soir de l’arrivée du Tsar, la princesse de la Tour et Taxis fait alors se rencontrer chez elle Alexandre et Talleyrand.
Rendez-vous est donné par l’Empereur au diplomate, tous les soirs chez la princesse après le spectacle.

Metternich dans un mémoire à la cour d’Autriche de Décembre 1808 donne la version suivante :

« Talleyrand se présente dès le premier jour de son arrivée chez l’Empereur Alexandre et lui dit ces paroles mémorables :
« Sire que venez vous faire ici ? C’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon.
Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas. Le souverain russe est civilisé, son peuple ne l’est pas. C’est donc au souverain de la Russie d’être l’allié du peuple français. » »

Talleyrand s’attarde dans ses Mémoires sur l’entrevue de Napoléon avec Goethe, le 2 Octobre 1807 avec leur étonnant dialogue historique et littéraire.

Après le spectacle, Alexandre semble toujours sous le charme des propos tenus par Napoléon et retrouve Talleyrand, parfois avec M. de Vincent, l’ambassadeur d’Autriche qui avait été envoyé à Erfurt par son souverain.
Napoléon commence alors à vouloir négocier directement avec Alexandre et lui remet un projet de traité en lui défendant de le montrer à quiconque, pas même à Talleyrand.
L’Autriche est immédiatement au courant par ses espions de ce projet et s’en inquiète. Talleyrand reprend la main et fait savoir au Tsar qu’il s’oppose à tout ce qui pourrait nuire à la sécurité et à la considération de l’Autriche.
Après le dîner du 6 Octobre, le Tsar manifeste de premiers signes d’inquiétude. Talleyrand lui conseille de ne pas aller contre l’Autriche au delà du traité de Tilsit.

Alexandre prend l’habitude de noter, sous la dictée de Talleyrand, les réponses qu’il fera le lendemain à Napoléon.
Commence alors entre les deux hommes, un échange d’articles corrigés par Talleyrand pour Alexandre et rapportés à Talleyrand par Alexandre pour que le diplomate les valide. Pour duper Napoléon, Talleyrand ira jusqu’à lui affirmer que le Tsar est complètement sous son charme.
Napoléon a bien compris que le Tsar ne veut rien signer mais il pense que cette seule entrevue d’Erfurt va faire croire à l’Europe qu’un traité secret existe entre les deux souverains et que cette illusion suffira à effrayer l’Autriche.

Dialogue rapporté dans les Mémoires :

« Napoléon : Je ne comprends pas votre penchant pour l’Autriche, c’est de la politique à l’ancienne France »
Talleyrand : Je crois pas que cela doit être la politique de la nouvelle, et j’oserai ajouter, la vôtre ». « L’apparition de la Russie à la paix de Teschen a été un grand malheur pour l’Europe et une grande faute de la part de la France, qui n’a rien fait pour l’empêcher.
»
(NB : la paix de Teschen avait permis en 1779 à Catherine II de jouer les intermédiaires entre la France d’une part et l’Autriche et la Prusse de l’autre.)

De diplomatique, la discussion bascule sur le terrain intérieur. Napoléon croit percevoir que l’absence d’héritier affaiblit la France. Il commence à parler de divorce avec Talleyrand et s’intéresse à une sœur du Tsar, la grande duchesse Catharina Pavlovna, âgée de 20 ans. Il demande à Talleyrand d’aller demander sa main au Tsar.

Talleyrand s’alarme de cette alliance supplémentaire de la France et de la Russie. Il rassure l’ambassadeur d’Autriche qui repart pour Vienne et le persuade que le Tsar n’a pas de vue hostile contre l’Autriche.
Sur la question du mariage, le Tsar ne veut pas s’engager à la place de sa mère pour disposer du sort de sa sœur Catherine. L’entrevue se termine donc dans une ambiance très détendue entre les souverains. «L’air d’être d’accord se montrait partout »
Alexandre ose prendre la main de Napoléon et se lever, au cours d’un spectacle, en entendant ces vers de l’Œdipe de Voltaire « L’amitié d’un grand homme est un cadeau des dieux ».
Napoléon salue l’Académie de Weimar puis prend la route, pour achever, comme il le croyait, la conquête de l’Espagne.

Talleyrand finit son récit de l’entrevue d’Erfurt, dans ses Mémoires, en donnant copie des articles de la convention signée le 12 Octobre 1808 et ratifiée le 13. Napoléon a retiré tous ses projets d’articles par lesquels il s’établissait l’arbitre de l’intervention de la Russie aux cotés de la France contre l’Autriche. Il n’y aura donc pas d’alliance générale contre l’Autriche. Seule reste en place la paix de Tilsit dirigée contre l’Angleterre. L’Autriche ne sera pas traitée à Erfurt comme le Prusse l’a été à Tilsit…

Il est hautement probable qu’une coopération pleine et entière avec la Russie aurait permit à Napoléon de parvenir à son but contre l’Autriche.
Napoléon pense manipuler Alexandre. Le Tsar a confiance en Caulaincourt et par ce truchement, en Talleyrand.
« Je le vis presque tous les jours à Erfurt »
Des conversations sur l’équilibre général de l’Europe sont l’occasion pour Talleyrand de préciser sa vision de la politique étrangère de la France.
Elles sont rapportées par Metternich dans ses Mémoires : « le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête de la France, le reste est le conquête de Napoléon. La France n’y tient pas. » et Talleyrand de poursuivre :
« C’est le dernier service que j’ai pu rendre à l’Europe tant que Napoléon a continué de régner, et ce service là, dans mon opinion, je le rendais à lui-même. »

Metternich a bien compris que Talleyrand vient de concevoir quelques principes utiles pour son raisonnement :
- La cause de Napoléon n’est plus celle de la France.
- Donc, l’intérêt de la France est que les puissances tiennent tête à Napoléon pour freiner son ambition.
- Par conséquent, l’Europe, dont la France, ne peuvent être sauvées que pas la plus intime réunion entre l’Autriche et la Russie.

Nous appellerons ce raisonnement le « syllogisme d’Erfurt ».
Et Talleyrand de conclure ce compte rendu de l’entrevue d’Erfurt dans ses Mémoires, en homme de savoir-vivre et de savoir-faire :
« Je repris, de mon coté, les habitudes insignifiantes d’un haut dignitaire ».

 

VI – … avec duplicité, complicité et subtilité.

Un peu plus d’une année sépare les deux négociations diplomatiques de Tilsit et d’Erfurt.
Etudier le rôle de Talleyrand et essayer de comprendre l’évolution de sa réflexion pendant ces quelques mois revient à réfléchir sur un certain nombre de sujets assez binaires : La France et l’Europe, la paix et la guerre, la force et la diplomatie, l’envahissement et l’apaisement, la psychologie du joueur d’échecs et celle du joueur de cartes. Ces sujets montrent la complémentarité et l’affrontement de Napoléon et de Talleyrand.
Cette année 1807-1808, marque une vrai rupture pour Talleyrand qui, un mois après la signature du traité de Tilsit, perd le portefeuille des relations extérieures qu’il détenait presque sans discontinuer depuis son retour en France sous le Directoire.
Il reste cependant un haut dignitaire du régime impérial avec ses charges de vice-grand électeur et de grand chambellan.

Malgré les victoires impériales sur le plan militaire, le contexte diplomatique est lourd de menaces pour la France : Depuis janvier 1807 l’Angleterre a mis en état de blocus tous les ports français et le mois suivant l’Espagne a adhéré au blocus continental.
Lorsque Napoléon rentre à Saint Cloud, fin juillet 1807, il est absent de France depuis près de 10 mois.
En novembre 1807, Caulaincourt, proche de Talleyrand depuis l’affaire du duc d’Enghien, est nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg et la Russie déclare, quatre jours après la guerre à l’Angleterre, confirmant le début d’une alliance franco-russe.
Mais surtout, depuis le commencement de 1808, la France est entrée dans le guêpier espagnol et les armées impériales réputées invincibles sont défaites une première fois à Baylen en Andalousie.
Un homme aussi avisé que Talleyrand ne peut s’empêcher d’avoir une longueur d’avance sur les évènements et d’anticiper, soit la disparition prématurée de Napoléon, sans héritier direct, sur un champ de bataille, soit la multiplication des fronts d’hostilité qui peut rendre vainqueur nos ennemis coalisés.

Enfin, lui qui n’aspire qu’à des relations pacifiques pour le développement du commerce, la prépondérance de la France et la prospérité de ses propres intérêts, ne peut que s’alarmer de cette conjoncture difficile.

C’est probablement à Erfurt que se cristallise l’opposition entre Napoléon et Talleyrand, opposition qui culminera en janvier 1809 lorsque Napoléon, averti des intrigues de Fouché, de Murat et de Talleyrand rentre précipitamment à Paris pour cette fameuse scène d’algarade au cours de laquelle Talleyrand est demis de ses fonctions de grand chambellan.
On doit s’interroger sur ce qui a conduit Talleyrand à ce double jeu dans la négociation diplomatique, ce qui le fait entrer dans l’opposition officieuse mais bien réelle à Napoléon.
D’abord, on peut comprendre que son analyse diplomatique de la situation est très critique. Par tradition et par tempérament, il est hostile à l’inlassable esprit de conquête de Napoléon, « cette diplomatie de l’épée » pour reprendre sa propre expression.
Depuis 1792, Charles-Maurice est un fervent partisan des frontières naturelles pour la France et pour l’Europe d’un système de contrepoids et de balances qui permet de maintenir un subtil équilibre entre les puissances, à coup d’alliances, de changement d’alliances et éventuellement de divisions entre les puissances.
C’est en cela que Talleyrand est un politique réaliste, qui a pris ses leçons chez Richelieu et chez Mazarin.
Avec en main un jeu de cartes qu’il bat et qu’il rebat avec rois, valets , empereurs …et dames, bien entendu, il joue à Erfurt le rapprochement de l’Empereur de Russie et de l’Empereur d’Autriche contre l’Empereur des Français.
On connaît pourtant sa grande méfiance vis-à-vis de l’Empire russe, dont il sait que « le peuple n’est pas civilisé ».
Son admiration va à l’Autriche dont il dira qu’elle est « la chambre des pairs de l’Europe qui doit maintenir les communes ».

Dans une très grande fidélité à ses principes, Talleyrand pense en 1808 ce qu’il déclarait en 1792 : « Qu’il vaut mieux être maître chez soi que d’avoir la ridicule prétention de l’être chez les autres ».
« L’empereur Napoléon n’est pas assez roi de France », Talleyrand l’a dit lui-même. Il ne faut pas s’étonner de voir Charles-Maurice, en bon joueur de cartes, négocier à « front renversé », comme le définit Emmanuel de Waresquiel, « lorsque le donneur d’ordre n’est pas celui que l’on croit ».
L’idéal diplomatique de Talleyrand est bien celui des années 1800 à 1802, d’un certain apogée de la France avec la paix d’Amiens, lorsque notre pays fait la paix, se réconcilie et puis s’allie avec les puissances européennes.
Napoléon en revanche est persuadé qu’il est à l’apogée de sa grandeur à Tilsit et qu’il lui reste à porter le coup final contre l’Autriche pour devenir le maître de l’Europe.

A Erfurt, Talleyrand n’agit pas comme un traître à sa patrie, pas plus qu’il n’est l’homme ou le stipendié de l’Autriche, de l’Angleterre ou de la Russie. Lorsqu’il s’avisera de donner des conseils au Tsar de Russie pour tenir tête à son maître Napoléon, c’est que non seulement il n’a plus son portefeuille de ministre, mais qu’invité à la table des négociations par Napoléon lui-même, il s’est vu retirer cet avantage au profit d’une négociation directe entre Alexandre et Napoléon.
Talleyrand change alors de registre. Il devient le « chef de l’opposition de Sa Majesté », et poursuivant des objectifs de politique intérieure, puisqu’on lui retire le privilège de traiter des affaires internationales, il ira chercher pour sa stratégie, l’alliance du « Tsar civilisé » pour le mettre au service du peuple français.
Talleyrand justifiera son comportement à Erfurt en affirmant qu’il y a « sauvé l’Europe d’un complet bouleversement ».
On imagine la nouvelle carte de l’Europe avec deux forteresses territoriales qui s’écroulent, d’un coté l’Autriche morcelée par Napoléon, et de l’autre, l’Empire Ottoman démembré par la Russie…
Déjà un avant goût des traités de paix de Versailles (1919) et de Trianon (1920)…

Certes sur un plan plus personnel, Talleyrand rentrera d’Erfurt avec en poche quelques subsides de sa clientèle de princes allemands et probablement quelques traites sur l’avenir avec l’Autriche de Metternich.
Il a surtout négocié l’alliance matrimoniale des Talleyrand et des Courlande-Sagan, à défaut du mariage de Napoléon avec une princesse russe. Charles-Maurice a investi intuitivement sur l’avenir, car sa nouvelle complicité avec le Tsar Alexandre lui permettra de le recevoir chez lui, rue Saint Florentin, en 1814, après le déroulement du scénario catastrophe qu’il a pourtant voulu éviter à la France : le pays vaincu et occupé par les nations européennes coalisées contre leur ancien ennemi. Avec le concours d’Alexandre, despote éclairé, Talleyrand conclura l’épopée napoléonienne en organisant les bases de la monarchie constitutionnelle et libérale dont il a rêvé depuis les dernières années de l’ancien régime.

A Erfurt, Talleyrand a momentanément sauvé l’Europe mais il n’a pas été assez persuasif pour sauver la France et convaincre Napoléon. Nous retrouvons notre personnage, fidèle à lui-même, tout en subtilité diplomatique, en réelle complicité avec les puissances européennes et en pleine duplicité avec son maître. Mais ce n’était que son maître du moment.

Bibliographie

- Emile Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, tome II, les révolutions (1789-1830), chapitre 14, L’entrevue d’Erfurt et le secret de Talleyrand, Belin frères, 1909.
- Paul-Louis Couchoud et Jean-Paul Couchoud, Talleyrand Mémoires, tome II, chapitre 13, L’entrevue d’Erfurt. Plon, 1957.
- Alfred Fierro, André Palluel-Guillard et Jean Tulard, Histoire et Dictionnaire du Consulat et de l’Empire, articles Tilsit et Erfurt en particulier, Robert Laffont, 1995.
- Patrice Gueniffey, Journal de la France et des français (1799-1899), Quarto Gallimard 2001.
- Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile, Fayard, 2003.