Les idées de Talleyrand sur l’Europe
Un concept de l’Europe du XIXe siècle présenté au Congrès de Vienne en 1814

Dr Alexandra von Ilsemann*

Première partie : Un système de principes
Deuxième partie : La mise en œuvre des principes

Première Partie : Un système de principes

De nos jours, l’Union Européenne est la principale expression de l’Europe. La création de cette union fut le résultat direct du travail conjoint de la France et de l’Allemagne après la Seconde Guerre Mondiale. Cette idée d’une unité européenne a toujours existé et elle fut fréquemment exprimée par une notion plutôt vague d’identité européenne partagée, d’histoire et de civilisation communes. Dans les faits, c’est une histoire à forte expression militaire, mais néanmoins une histoire commune qui a uni les nations européennes pour l’éternité. Ces nations interdépendantes obligées de partager un continent furent de ce fait soumises à la pression d’une politique commune. Les Européens ont toujours dû faire preuve de pragmatisme en matière de politique étrangère afin de parvenir à un statu-quo pacifique et pour permettre à de nombreuses nations de se concentrer sur leur propre développement au lieu de se précipiter sur un autre champ de bataille.

Replacer la France au centre de l’équilibre des pouvoirs

Le fameux concept d’équilibre du pouvoir entre les grandes puissances fut en fait développé par des hommes d’Etats et des diplomates européens convaincus que la création d’un équilibre politique pourrait être une méthode efficace afin de diminuer le risque de future guerre. Au bout du compte, cette idée ne fut jamais validée et on peut attribuer ce fait soit à la tradition européenne de guerre, soit à l’ambition hégémonique d’un pays en particulier.
Le XIXe siècle a été le siècle par excellence du paroxysme de l’art diplomatique européen. L’illustration de cette idée fut l’événement constitué par le Congrès de Vienne.

Après vingt et un ans de conflits étalés entre la Révolution et les guerres Napoléoniennes, le but du Congrès de Vienne était de restaurer et de maintenir la paix pour la durée d’un siècle. Ce résultat fut atteint car il était basé sur un système de principes intimement liés et développés par le Ministre français des Affaires Etrangères de l’époque, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.
Pour Talleyrand, Le Congrès de Vienne s’est avéré être l’environnement idéal de présentation de sa conception personnelle d’une Europe équilibrée établie sur des principes sains et classiques de politique étrangère. Cette vision reprenait les anciennes idées de la diplomatie française avec une référence à la conception d’un équilibre avancé par le Cardinal de Richelieu. La France était un facteur indispensable à la restauration de tout équilibre politique et Talleyrand avait bien l’intention de faire en sorte que les Alliés de Chaumont ne l’ignorent pas. De surcroît, Talleyrand avait conscience qu’il pouvait également compter sur la fascination secrète éprouvée par toutes les autres nations, vis-à-vis de la « Grande Nation » depuis l’époque de Saint Louis. Même pendant l’époque révolutionnaire et la domination Napoléonienne, l’obsession liée au drame politique français ainsi que la révérence pour la civilisation française n’avait jamais cessé d’exister. Outre ce fait, le réalisme politique indiquait qu’une Europe sans un royaume français fort et reconnu serait vouée à l’échec.

Pendant des siècles, le royaume de France a été à la tête de l’Europe, aussi bien dans les domaines politique que culturel. Talleyrand n’avait jamais envisagé de se départir de cette proéminence. Ses Instructions pour le Congrès démontraient son objectif de présenter sa nation à Vienne en tant que partenaire désormais stable sur le plan intérieur et politiquement fiable.
Les Instructions de Talleyrand, dont il était l’auteur, furent acceptées sans aucune hésitation par Louis XVIII et peuvent être perçues comme la référence la plus importante relatant la façon dont la France souhaitait imposer sa politique au Congrès de Vienne. Le Ministre Français des Affaires étrangères y exprime avec assurance sa conviction que la délégation française aurait un droit d’entrée aux négociations du Congrès. L’ambition politique de Talleyrand n’a pas été limitée à cette démarche initiale. Il considérait l’appartenance de la France comme obligatoire dans tout système opérationnel de l’Equilibre Européen. Pour lui, cela ne donnait aucunement matière à discussion. Le fin diplomate qu’il était, savait que cette attitude française, en dépit de la défaite complète de Waterloo, impressionnerait les autres représentants officiels à tel point que ce postulat ne serait pas remis en cause. Talleyrand avait bien évidemment l’intention de faire référence plus ouvertement à la suprématie française générée par des siècles de gloire, une fois que ce système de Famille Européenne aurait été mis en œuvre. Pour lui, que la France soit uniquement membre d’un groupe de pays puissants n’était pas suffisant. Il voulait que la France regagne le leadership virtuel de l’Europe qui avait toujours été sien.

Tout en essayant d’atteindre son objectif politique, Talleyrand devait cependant rehausser le blason de sa chère nation. Depuis la Révolution, la France était considérée comme une menace vis-à-vis des états voisins mais également comme un facteur potentiel et puissant d’instabilité politique en Europe. Afin de réfuter cette idée, Talleyrand avait fait savoir que son gouvernement et lui considéraient les épisodes révolutionnaires et bonapartistes exportés par sa nation sur le territoire Européen comme deux simples faits de l’histoire. Talleyrand présentait son pays avec un rôle d’arbitre apaisé dans les querelles éventuelles. Ces dernières ne manqueraient pas de surgir car les puissances victorieuses participant au Congrès ne cesseraient de vouloir assouvir leurs appétits personnels pour davantage de territoire et de pouvoir au sein de l’Europe. Talleyrand avait déjà préparé le terrain avant que le Congrès ne se réunisse, en renforçant la perception d’un membre de la dynastie des Bourbons remis sur le Trône en France comme un exemple de souveraineté saine et modérée. C’était, bien sûr, une façade diplomatique. Mais les alliés, responsables en grande partie de l’installation de ce souverain, impopulaire et incompétent, n’auraient rien eu à gagner de son discrédit public.

L’approche de Talleyrand vis-à-vis du Congrès de Vienne était véritablement européenne mais avec une touche « à la Française ». En tant que priorité la plus haute, il déclara la création d’une Balance Européenne des Puissances incluant la France. Cette idée fut suivie du rétablissement subtil de la prédominance française.

Le principe du Droit Public

Pour parvenir à ce résultat, il lui fallut ainsi limiter l’appétit des autres nations ambitieuses qui avaient réussi à faire plier la France. Afin d’assouvir le désir français de sécurité étrangère et d’une prédominance reconnue, Talleyrand décida d’adopter la doctrine du Droit Public (Droit des Gens), un système regroupant plusieurs préceptes internationaux élaborés. Ce dernier était très en vogue au XVIIIe siècle, connu et apprécié par ses collègues diplomates, éduqués dans la même tradition de pensée politique.

Si l’on remonte à la source de la conception politique de Talleyrand, il apparaît clairement qu’il était profondément impliqué dans le mouvement du Siècle des Lumières. Voltaire était son philosophe de prédilection.
Talleyrand a redéfini de nombreuses doctrines idéalistes liées au Siècle des Lumières et leur a insufflé suffisamment de réalisme politique pour les rendre fonctionnelles en 1814. Ce faisant, ses principes étaient basés sur « l’ordre véritable », « l’ordre des choses existant » et de « vrais principes ». Ces trois idées sous-entendaient un ordre préexistant assimilé à une idée de l’autorité naturelle supérieure liée à une obligation morale. En tant qu’ancien homme d’Eglise (évêque d’Autun), il était trop prudent, voire cynique, pour employer l’expression « ordre divin » lorsqu’il faisait référence à la loi naturelle, la fameuse doctrine des Philosophes des Lumières.
Il lui fut ainsi aisé de déduire de cette loi naturelle, les trois principes classiques de la diplomatie Européenne : le principe de droit public, le principe de légitimité et le principe d’équilibre.

Le recours à ces principes ne devait pas être perçu comme de altruisme entre les nations mais comme l’expression du réalisme politique le plus pur qui soit. Talleyrand avait conscience que ces principes incarnaient l’unique possibilité d’intervenir au nom de la France.
Talleyrand, en effet, pouvait aisément rappeler à ces anciens Alliés que leur bataille contre Napoléon fut menée et remportée sur le fondement même de ces principes. Entre ses mains, c’était un argument irréfutable pour exiger le maintien et l’exécution immédiate de cette idée à l’avantage de la présence française au Congrès de Vienne.
En conséquence, Talleyrand mit en pratique une méthode empirique dans ses idées politiques en appliquant les principes de Droit International de façon quasi mathématique. En se référant à ce cadre, il était possible d’en déduire des lois politiques d’une manière presque mécanique et systématique. Cela ne signifiait pas un point d’arrêt mais plutôt une évolution vers un progrès politique.
En présentant ses principes aux membres du Congrès, Talleyrand avait un ordre de priorité en tête. Ce dernier reflétait bien son réalisme politique et illustrait sa propre conclusion de ce qu’il était possible d’obtenir pour la France et ce, tout en étant conscient de l’ombre jetée par l’aventure napoléonienne. Talleyrand insistait sur le fait que le Congrès de Vienne devrait s’organiser sur la base des deux principes essentiels de Légitimité et d’Equilibre.

Le principe de Légitimité

Selon lui, en tant que représentant Français, ce principe de Légitimité - le vrai principe - avait pour fonction de protéger un ordre traditionnel qui était devenu l’équivalent d’un ordre « naturel ». L’idée de l’Equilibre consistait purement et simplement en un système mécanique et ne pouvait s’appliquer à l’Etat Européen tel quel. Ce fut la raison pour laquelle Talleyrand se fit l’avocat d’une nouvelle mise en forme.

La définition par Talleyrand de la future Balance Européenne est ancrée dans la balance des Puissances Européennes du 18ième siècle combinée avec les faits de 1814. Il apparaît évident que la pentarchie (le système de cinq puissances) qui a permis aux cinq principaux protagonistes européens d’établir un équilibre militaire et politique entre eux n’était plus appropriée et devait être révisée. Talleyrand défendait cette notion en affirmant : « C’est une combinaison des droits, des intérêts et des rapports des puissances entre elles […] ». C’était là, une nouvelle fois, le reflet de son « savoir-faire » politique. Il avait conscience que la mise en commun des intérêts nationaux était la voie royale pour servir l’intérêt commun.

Les leçons tirées de l’histoire démontraient que tout Equilibre Européen devait être basé sur les trois conditions suivantes : 1. Aucun pouvoir ne devait être habilité à dominer seul ou associé à une autre puissance. 2. L’indépendance nationale de chaque pouvoir devait être garantie. 3. La création et la mise en place d’un système international, viable de l’intérieur en Europe, devaient être établies pour éviter un état de bellicisme permanent.
Les deux premières conditions reflètent la conception prérévolutionnaire classique d’une balance des Puissances. Cependant, la troisième condition évoquée par Talleyrand est une innovation qui vise à organiser les relations internationales européennes. En proposant l’introduction d’un système international, Talleyrand était le précurseur de ce qui devrait devenir, ultérieurement, le Système des Congrès et du Concert Européen.

Le principe de Légitimité était celui que Talleyrand valorisait le plus. Ce principe restaurateur et monarchique avait pour vocation le rétablissement du pouvoir des monarques déchus de l’Europe. Ces derniers avaient perdu leur trône lors de la réorganisation napoléonienne et ne cessaient de réclamer leur restauration sur le plan personnel et national. Outre le fait de répondre à leur exigence de souveraineté traditionnelle, cette idée de légitimité garantissait de surcroît les frontières nationales territoriales. A ce double niveau, Talleyrand préconisait l’application du principe de légitimité en particulier pour les questions de la Saxe et de la Pologne ainsi que pour la réorganisation italienne. La première étape découlant directement de ce principe fut le droit légitime que, en tant que Ministre des Affaires Etrangères, il réclamait pour sa nation de participer au Congrès comme membre pleinement habilité de la Famille Européenne.

Afin d’accomplir ses objectifs, Talleyrand ne manqua pas l’opportunité de faire connaître sa vision et sa définition personnelle de ce que consistait le principe de Légitimité. A ses yeux, ce dernier était composé de deux principes subordonnés : le droit d’abdication du pouvoir et la négation de la revendication du pouvoir par la force. La souveraineté pouvait seulement être assumée dans le cas où un monarque abdiquait officiellement son droit au pouvoir, et ce, avec la reconnaissance des autres puissances. Talleyrand énonça que son interprétation du principe de Légitimité était fermement soutenue et explicitée par la Loi des Nations (droit public) qu’il avait avancée en tant que mesure suprême de ce que le Congrès de Vienne pouvait décider et accomplir en toute légitimité. Au nom de cette loi internationale, toutes les revendications de pouvoir devaient être abandonnées et seules les décisions basées sur la loi des Nations (précédemment énoncées) pouvaient être adoptées.

Talleyrand avait instauré une nouvelle version du principe classique de Légitimité grâce à l’explication exhaustive qu’il en avait fournie. Il proclama le principe de Légitimité en tant que leitmotiv de la réorganisation voulue par le Congrès de Vienne. Ce faisant, Talleyrand combina l’idée de restauration avec celle de garantie internationale.
Cela était, sans aucun doute, une approche unique qui associait au moins trois pensées : 1. La possibilité d’utiliser la communauté des pouvoirs européens en tant que garant officiel des idées défendues ; 2. le lancement officiel de l’idée d’un droit des nations ; 3. une prise de conscience accrue pour la loi internationale.
Cette notion entendue de légitimité et ses implications dans les relations internationales servirent également la cause Française. Talleyrand avait l’intention d’utiliser le principe de légitimité en tant que protection du statut Français. Ce dernier pouvait non seulement servir d’argument contre les exigences potentielles des quatre pouvoirs alliés, mais également être utilisé comme distinction officielle entre l’Empire Napoléonien et la dynastie des Bourbons. Sur la base de cette légitimité, la France était habilitée à être impliquée dans les décisions prises sur la position européenne à Vienne. Dès son « entrée » officielle, Talleyrand fit savoir que la perspective française concernant les questions Allemandes et Italiennes reposait sur un raisonnement de pure légitimité.

Le principe d’Equilibre

Le principe de l’Equilibre visait essentiellement à mesurer et limiter les ambitions hégémoniques des autres Puissances Européennes. L’entendement que Talleyrand avait d’un système d’équilibre opérationnel résidait en plusieurs microsystèmes de pouvoir. Cela s’avérait particulièrement nécessaire pour les Etats Germaniques et Italiens et représentait une priorité pour Talleyrand. A ses yeux, des relations européennes saines se définissaient de la façon suivante : Forces de résistance = Forces d’agression. Equation idéale s’il en est, car la résistance minimale du plus petit des états équivaudrait en théorie à l’agression maximale du plus puissant des états.
A l’époque prérévolutionnaire, cette structure aurait pu fonctionner si un groupe de trois pouvoirs avait eu la même force militaire que les deux autres pouvoirs impliqués. Dans le raisonnement de Talleyrand, le paysage politique de 1814 ne pouvait se passer du recours à l’instrument diplomatique en tant que forme de négociation et ce, afin de sauvegarder le principe de modération et d’établir un système équilibré pour préserver la paix en Europe.

La marge de manœuvre réduite de la France à Vienne nécessitait une stratégie élaborée et des tactiques particulières. C’est la façon dont il faut percevoir la déclaration d’un principe de modération. Talleyrand désigna la modération comme le principe majeur de son action diplomatique. L’abstinence d’une politique française publiquement déclarée était, bien sûr, purement tactique car, après la signature du premier Traité de Paix de Paris, il n’y avait aucune autre option pour la France. Talleyrand avait à l’esprit le désir d’obliger les autres pouvoirs à adopter l’idée de la modération à chaque fois que les intérêts français étaient en péril. Finalement, ce principe de modération pouvait être utilisé en tant qu’argument contre les revendications territoriales des autres nations.

Deuxième Partie


*La mise en page de ce texte, communiqué par Alexandre Belonoschkin au nom de Dr Alexandra von Ilsemann, professeur d’histoire, été réalisé par M. Pierre Guimbretière pour la publication sur le site www.talleyrand.org. 03 11 2011