Talleyrand au congrès de Vienne, une petite chronologie commentée

Claude Beautheac

"Pour que cela aille bien, il faut que chacun parte mécontent et ait dû faire des sacrifices. C'est de ces sacrifices partiels que doit naître l'accord de tous, le bien général." (Talleyrand)

1er avril 1814 : les sénateurs élisent un gouvernement provisoire, présidé par Talleyrand jusqu'au 12 avril, date de l'entrée à Paris du comte d'Artois.

23 avril 1814 : Talleyrand signe une convention d'armistice avec la coalition des Alliés.

1er mai 1814 : Il accueille Louis XVIII à Compiègne.

13 mai 1814 : il devient président du Conseil des ministres et secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères.

30 mai 1814 : il conclut la paix de Paris avec les Alliés. Le tsar Alexandre habite chez lui, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin. Le traité de Paris prévoit en son article 32 l'ouverture d'un congrès "dans les deux mois", soit fin juillet 1814. Ultérieurement, le tsar Alexandre en demande le report et impose la ville de Vienne comme lieu du Congrès, en remerciement des Alliés envers l'Autriche, qui a, "durant deux décennies, et au travers de coalitions changeantes, conduit la résistance à l'expansionnisme révolutionnaire et impérial de la France" A cette époque, Vienne compte environ 230.000 habitants, ce qui en fait la troisième capitale d'Europe.

04 juin 1814 : Talleyrand est nommé pair de France.

08 septembre 1814 : il est nommé ambassadeur du roi auprès du Congrès de Vienne. Il laisse l'intérim de son ministère au comte de Jaucourt. Il faut rappeler que ce Monsieur de Jaucourt était un parfait honnête homme puisque, à peine installé en qualité d'intérimaire au Département, il écrivait à Monsieur de Talleyrand : "Ce n'est, mon cher ami, qu'avec une sorte de chagrin et de timidité que je m'assois devant cette petite table où je vous ai vu si souvent et où les affaires se conduisaient avec tant de supériorité et se feront en votre absence avec tâtonnement et incertitude." .

Septembre 1814 : pendant tout ce mois, des rumeurs d'enlèvement de Napoléon à l'île d'Elbe, et même d'assassinat, circulent et se font de plus en plus précises. Les rapports envoyés par Mariotti, consul à Livourne, à Talleyrand en font foi. En effet, beaucoup de souverains et de diplomates le trouvent trop proche des côtes de l'Italie. Mais tous ces projets sont bientôt abandonnés, car trop difficiles à mettre à exécution. Napoléon est sur ses gardes et renforce sa sécurité. Tous ces épisodes sont très bien relatés dans le dernier livre de Pierre Branda :"La guerre secrète de Napoléon. Ile d'Elbe 1814-1815".(Perrin, 2014, 474 pages). Ce dernier écrit : "Le consul à Livourne anima la meilleure agence de renseignement contre Napoléon du gouvernement de Louis XVIII." Bien sûr, Talleyrand n'est pas totalement absent dans cette affaire! Mais il a oublié que sa correspondance est parfois espionnée par la police autrichienne, et ce sur les instructions de l'empereur d'Autriche, François Ier de Habsbourg!

23 septembre 1814 : Talleyrand et sa suite ( dont sa nièce Dorothée), qui sont partis de Paris le 16 septembre, arrivent à Vienne, en début de soirée, au palais Kaunitz, dans la Johannesgasse. Le prince de Bénévent a alors soixante ans, "une expérience et une notoriété européenne inégalables." Quant au palais, son intérieur est en piteux état : la literie, les tapis, les rideaux, tout est la proie des mites et doit être changé.

Dès le 25 septembre 1814, Talleyrand écrit au roi Louis XVIII :"A Vienne, le langage de la raison et de la modération ne se trouve point encore dans la bouche des plénipotentiaires". Puis, après avoir passé en revue les positions et ambitions du moment de chacun des pays présents au congrès, il dit au roi : "La marche que Votre Majesté a tracée à ses ministres est si noble qu'elle doit nécessairement, si toute raison n'a pas disparu de dessus la terre, finir par leur donner quelque influence."

29 septembre 1814 : Talleyrand écrit au roi Louis XVIII : "Nous avons enfin presque achevé le cours de nos visites à tous les membres de la nombreuse famille impériale. Il a été bien doux pour moi de trouver partout des témoignages de la haute considération dont on est rempli pour la personne de Votre Majesté, de l'intérêt qu'on lui porte, des voeux qu'on fait pour Elle ; tout cela exprimé avec plus ou moins de bonheur, mais toujours avec une sincérité qu'on ne pouvait soupçonner d'être feinte." Puis, comme à son habitude, après avoir rappelé les attitudes et les intérêts de ses principaux futurs interlocuteurs (Metternich, Castelreagh, Nesselrode,...), il conclut : "Dans cette situation des choses, où tant de passions fermentent et où tant de gens s'agitent en tout sens, l'impétuosité et l'indolence sont deux écueils qu'il me paraît également nécessaire d'éviter. Je tâche donc de me renfermer dans une dignité calme qui seule me semble convenir aux ministres de Votre Majesté, qui, grâce aux sages instructions qu'Elle leur a données, n'ont que des principes à défendre sans aucun plan d'intérêt personnel à faire prévaloir. "Quelle que doive être l'issue du Congrès, il y a deux opinions qu'il faut établir et conserver : celle de la justice de Votre Majesté et celle de la force de son Gouvernement ; car ce sont les meilleurs ou plutôt les seuls garants de la considération au dehors et de la stabilité au dedans. Ces deux opinions une fois établies, comme j'espère qu'elles le seront, que le résultat du Congrès soit ou non conforme à nos désirs et au bien de l'Europe, nous en sortirons toujours avec honneur."

30 septembre 1814 : Première passe d'armes au Congrès de Vienne. Epaulé par le marquis de Labrador, représentant l'Espagne, Talleyrand pose déjà problème aux quatre puissances organisatrices (Autriche, Russie, Grande-Bretagne, Prusse). Il proteste contre les plans desdites puissances victorieuses de Napoléon. Gentz, le secrétaire du Congrès, rapporte : "L'intervention de ces deux personnages a furieusement dérangé et déchiré nos plans. Ils ont protesté contre la forme que nous avions adoptée ; ils nous ont bien tancés pendant deux heures ; c'est une scène que je n'oublierai jamais."

05 octobre 1814 : les travaux des "Quatre plus Deux" reprennent. Ils sont très "orageux et très mémorables". Célèbre altercation entre Talleyrand et Hardenberg, chancelier d'Etat prussien, au sujet des principes du droit public. "On n'allait certes pas en venir aux mains, mais le ton était monté très haut".

08 octobre 1814 : Aux termes d'un déclaration officielle, les plénipotentiaires des Cours qui ont signé le traité de paix de Paris du 30 mai 1814 décident d'ajourner l'ouverture formelle du Congrès de Vienne au 1er novembre 1814.

08 octobre 1814 : Le ministre de la guerre écrit à Talleyrand, au sujet de Napoléon exilé à l'île d'Elbe : "L'habitant de l'île d'Elbe reçoit des courriers fréquents de Naples et d'ailleurs. Il se lève plusieurs fois la nuit, il écrit des dépêches et il paraît fort occupé, quoiqu'il parle avec affectation de sa tranquillité et de son oubli des affaires. Il est véritablement important que le consentement des puissances l'éloigne de l'Italie. Il n'y aura pas sans doute de guerre ; mais si elle revenait, il est indubitable que Napoléon pourrait réunir des déserteurs italiens, et même français, et agiter quelques points du continent."

13 octobre 1814 : A Vienne, Talleyrand présente un projet de déportation de Napoléon aux Açores, aux Antilles ou à Sainte-Hélène. Ce même 13 octobre 1814, il écrit au roi Louis XVIII : "On montre aussi une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe. Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où l'on pourrait le mettre. J'ai proposé une des Açores. C'est à cinq cents lieues d'aucune terre. Lord Castelreagh ne paraît pas éloigné de croire que les Portugais pourraient être amenés à se prêter à cet arrangement ; mais, dans cette discussion, la question d'argent reparaîtra."

18 octobre 1814 : A Vienne, au Prater, grande fête religieuse et militaire pour célébrer le premier anniversaire de la bataille de Leipzig. Les divers souverains alliés y participent, ainsi que les généraux, les chefs de corps, les diplomates. Ils tiennent à bien marquer qu'ils sont les vainqueurs de la guerre. La délégation française s'abstient évidemment d'y paraître. Dans une lettre au roi du 19 octobre 1814, Talleyrand écrit : "la journée d'hier fut consacrée toute entière à deux fêtes : l'une militaire et commémorative de la bataille de Leipzig ; la légation de votre Majesté n'y pouvait pas être ; j'assistai à l'autre, donnée par le prince de Metternich en l'honneur de la paix."


Les sources principales de ce document sont les suivantes :

-"Mémoires et Correspondances du Prince de Talleyrand " Edition intégrale présentée par Emmanuel de WARESQUIEL. Paris, 2007, Robert Laffont, collection "Bouquins", 1577 pages.
-Thierry LENTZ : "Le Congrès de Vienne. Une refondation de l'Europe. 1814-1815". Paris, 2013, Perrin, 385 pages.
-G. PALLAIN :"Correspondance inédite du Prince de Talleyrand et du Roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne". Paris, Librairie Plon, 1884, 528 pages.
-Robert OUVRARD : diverses Lettres d'information de http://www.histoire-empire.org/