L'amertume de Talleyrand

Daniel Chartre
Membre de l’association ‘’Les Amis de Talleyrand’’
 
et du site Facebook éponyme.

"J'ai passé trente ans de ma vie sans penser à autre chose qu'à ce qui pouvait être utile à mon pays...."1 écrit Talleyrand le 18 octobre 1815 à la duchesse de Courlande (la mère de Dorothée); il ne s'attendait pas à un renvoi aussi brutal.

Choqué par la désinvolture avec laquelle il a été congédié par ce roi, à qui par deux fois il avait donné la couronne de France, il éprouva, à juste titre, une très profonde amertume devant tant d'ingratitude il ne la dissimula pas en brocardant son successeur, le Duc de Richelieu: "C'est un excellent choix c'est l'homme de France qui connait le mieux la Crimée"2 ironisa-t-il, sur ce grand seigneur français qui, ayant fui la Révolution française, servit dans l'armée russe contre les Ottomans et était très apprécié du Tsar Alexandre qui en fit le gouverneur d'Odessa, fonction qu'il exerça de 1803 à 1814.

L'amertume de Talleyrand était d'autant plus grande qu'il était persuadé d'être l'homme de la situation, qu'en usant de tout son art de la diplomatie, en faisant preuve de patience, de prudence et en jouant sur le temps tout en faisant preuve d'une certaine fermeté, il pourrait réduire considérablement les prétentions des puissances étrangères.

Mais Louis XVIII n'avait pas la même appréciation de la situation. Il comprenait parfaitement le bien fondé des vues de Talleyrand mais il subissait la pression écrasante et les actes déraisonnables du parti ultra à la tête duquel se trouvait Monsieur (son frère le futur Charles X) qui risquaient de mettre son trône en péril et de le condamner à l’exil une troisième fois sans oublier que les ultras réclamaient la tête de Talleyrand, ce prêtre apostat, révolutionnaire, ancien serviteur zélé de Napoléon qu’ils rendaient responsable de la lenteur des négociations avec les puissances alliées.

Il est vrai que celles-ci s’acheminaient inexorablement vers une impasse en raison de l'hostilité ouverte du Tsar à l'égard de Talleyrand. En bref, pour le roi, comme le dit si justement l’historien russe Evgeniĭ Viktorovich Tarlé "Ce qu’il fallait c’était la politique de Talleyrand mais faite par un autre que lui"3.

Pressé d’en finir avec les négociations, le roi attendit qu’une occasion se présentât pour se séparer de son premier Ministre. C’est Talleyrand qui bien involontairement lui offrit cette opportunité. Il commit la grave erreur de surestimer son influence sur le roi et pour le forcer d’adopter sa tactique qui était de refuser les conditions des puissances alliées et de continuer à négocier, il menaça de démissionner si le souverain ne le soutenait pas clairement et fermement.

Louis XVIII saisit au vol l’occasion que Talleyrand lui avait bien imprudemment offerte et de le remplacer par le duc de Richelieu .Cette nomination permit de relancer le processus des négociations ; le Tsar qui jusqu’à présent s’était montré intraitable changea d’attitude. Louis XVIII dont l’intelligence et la finesse étaient indéniables savait parfaitement que le fait d’appeler à la tête du gouvernement un homme qui jouissait de l’affection et de l’estime de l’empereur russe ne pouvait que lui être profitable.

Alors qu’auparavant Alexandre poussait ses partenaires à se montrer d’une extrême dureté à l’égard de la France il s’employa, dès la nomination du duc de Richelieu à modérer les revendications, notamment celles de la Prusse qui étaient de loin les plus exigeantes ; l’Autriche et l’Angleterre qui n’avaient adopté qu’avec réticences une attitude inflexible ne se firent pas trop prier pour en changer.

Les conditions imposées à la France dans le traité de Paris que signa le nouveau premier ministre bien qu’adoucies demeuraient toutefois fort dures et Talleyrand fut bien aise de ne pas avoir dû les accepter et les signer, voici ce qu’il écrit à ce sujet à la duchesse de Courlande :"Il est peut-être bon que les formes de rédaction soient aussi dures. On sera forcé d’en conclure que ce sont des choses imposées. Mais toujours est-il vrai que je suis bien aise et que vous l’êtes aussi de ne pas me voir parmi les signataires de cette belle œuvre."1

La manière dont le roi avait congédié son premier ministre était désinvolte. Talleyrand s’en plaignit publiquement au roi qui lui répondit : "Vous voyez à quoi les circonstances me forcent, lui dit-il, j’ai à vous remercier de votre zèle, vous êtes sans reproches et rien ne vous empêche de rester publiquement à Paris."4.

Talleyrand répondit à haute voix pour que tout le monde l’entende :"J’ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire qu’ils n’ont pas été oubliés ; je ne comprends pas ce qui pourrait me forcer à quitter Paris. J’y resterai et je serai trop heureux d’apprendre qu’on ne fera pas suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie."

Cette réponse de Talleyrand mérite qu’on s’y attarde car elle comprend, formulés en langage diplomatique, trois messages :

  1. "J’ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire qu’ils n’ont pas été oubliés" ; cette phrase par laquelle il rappelle au roi qu’il lui doit son trône est digne de celle que l’on attribue à son aïeul Adalbert de Périgord en réponse au roi Hugues Capet : "qui t’a fait roi ?" ; elle est orgueilleuse ; mais c’est aussi une demande publique de compensation à la perte de son poste dont il tirait le plus clair de ses moyens d’existence avec le traitement qu’il percevait pour cette fonction sans oublier la perte des avantages matériels qui y étaient attachés.

    Louis XVIII qui entendait parfaitement le langage diplomatique décrypta le message. Il offrit à Talleyrand en compensation de la perte de sa charge celle de Grand chambellan.

    Il ne faut pas se tromper sur le motif de ce geste ; à aucun moment il ne faut y voir de la reconnaissance pour les services rendus par Talleyrand. Il s’agit d’un geste politique à destination des négociateurs étrangers car si le Tsar poursuit Talleyrand de sa haine et ne peut que se réjouir de son départ, cette éviction peut indisposer les gouvernements anglais et Autrichiens qui le tenaient en haute estime et le considéraient comme leur interlocuteur privilégié ; cette nomination était donc un geste d’apaisement dans leur direction pour ne pas compromettre la reprise des négociation et la conclusion d’un accord que le roi souhaitait ardemment.

    De plus Louis XVIII partageait les préventions des ultras à l’égard de Talleyrand et la perspective de sentir sur lui son regard froid et sans complaisance au cours des cérémonies et autres dîners officiels ne le réjouissait pas. Il dut la subir et souvent les échanges verbaux que   l’exercice de cette fonction permettait entre le roi et son grand chambellan étaient, tout en respectant strictement l’étiquette et les convenances, ironiques et dépourvus de toute aménité.

    C’était aussi offrir à Talleyrand un poste d’observation idéal pour voir, juger et être au courant de tout ce qui se tramait. Le seul point positif pour le roi était qu’en l’attachant à sa maison il contraignait Talleyrand à un devoir de réserve sous peine d’être révoqué et privé de revenus en cas d’une opposition trop ouverte à la chambre des pairs ou d’ailleurs il siégea peu jusqu’à la mort du souverain. Mais le Roi n’avait pas vraiment le choix.
  2. Lorsque le roi lui dit "Rien ne vous empêche de rester publiquement à Paris" cela signifie ‘’vous pouvez rester dans la capitale mais tenez-vous tranquille’’, cela fit à Talleyrand le même effet qu’une muleta agitée sous le nez d’un taureau ; Sa réponse "Je ne comprends pas ce qui pourrait me forcer à quitter Paris.’ J’y resterai…" peut paraître anodine mais elle résonne comme un défi car elle contient une mise en garde contre une telle initiative qui pourrait nuire au bon déroulement des négociations en cours pour le nouveau traité de paix.

    Car ne l’oublions pas Talleyrand est un personnage important et respecté sur la scène politique et diplomatique ; il pourrait, si le roi le traite mal lui causer du tort par une opposition ouverte à la chambre des pairs dont il est membre ou dans son salon de la rue Saint Florentin qui est bien plus fréquenté et de manière assidue que ceux des Tuileries par la haute société parisienne ainsi que par les représentant des puissances étrangères qui en plus de le recevoir ne manquent jamais de venir prendre congé de Talleyrand lorsqu’ils quittent leur poste comme s’il était toujours ministre des affaires étrangères
  3. En disant : "Je serai trop heureux d’apprendre qu’on ne fera pas suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie." Il manifeste, son soulagement de voir le duc de Richelieu lui succéder, même si officiellement il brocarde la nomination de son successeur. Il devait redouter de voir les rênes du pouvoir passer aux mains des ultras qui auraient pu instaurer une <<terreur blanche>>et mettre en péril l’avenir de la dynastie fraîchement rétablie en prenant des décisions aussi irresponsables qu’impopulaires.
Qu’on ne s’y trompe pas, Talleyrand n’a jamais été un partisan du renversement de Louis XVI et de la monarchie ; il souhaitait plus simplement que la révolution de 1789 la fasse évoluer vers un système à l’anglaise, mais que le roi demeure sur son trône comme symbole fédérateur de la nation et garant des institutions, exerçant un pouvoir limité et contrôlé par les instances élues émanations de la volonté du peuple.

Cette volonté de conserver un système monarchique en France faillit causer sa perte lorsque les documents contenus dans l’armoire de fer dissimulée dans les appartements du roi dans laquelle  celui-ci cachait sa correspondance secrète avec entre autres des personnages tels que La Fayette, Mirabeau (à qui cela valu d’être mis au rang des ennemis du peuple et sa dépouille mortelle « dépanthéonisée) et surtout avec Talleyrand ont été découverts.
 
Après l’exécution du Roi qui dans l’esprit des révolutionnaires les plus enragés signifiait que la monarchie était révolue à tout jamais vint ‘’la terreur’’, une des pages les plus sombres de l’histoire de France, qui  fut suivie par les errements d’un directoire corrompu .

Talleyrand qui a toujours pensé qu’il fallait à la tête de la France un chef dont l’autorité, reconnue et acceptée de tous, et serait incontestée, respectée a vu dans le général Bonaparte l’homme capable de tenir ce rôle, l’a poussé vers le pouvoir ; mais celui-ci devenu empereur au lieu d’apporter la paix à la France la précipita dans la guerre. A la chute de Napoléon il était plus que jamais convaincu que la France n’était pas prête à adopter une forme de gouvernement autre que la monarchie sous peine de retomber dans les errements de la révolution.

"Je puis le déclarer ici, en toute sincérité , je n’ai pas cessé de souhaiter le maintien de la Restauration et cela n’était que naturel après la part que j’y avais eue ………..J’ai cru en 1814 et 1815, et je le crois encore , que la France ne pouvait avoir de solides et durables institutions que celles qui étaient basées à la fois sur la légitimité et sur ceux des principes sagement libéraux dont la révolution de 1789 avait fait reconnaitre la pratique possible. Ceci restera ma conviction, ma foi politique.".

Ces propos de Talleyrand que M Emmanuel de Waresquiel reproduit au début de la neuvième partie de son excellent ouvrage ‘’Mémoires et correspondances du prince de Talleyrand5 abordant la révolution de 1830 sont la preuve absolue de l’attachement de Talleyrand au système monarchique.

Tous les mémoires ont, pour leurs rédacteurs, le but de justifier leurs actes ou leurs propos au tribunal de l’histoire et comportent des erreurs, des omissions plus ou moins volontaires, "Chacun n’écrit que ce qui le sert" Cette phrase que Sainte- Beuve écrit à propos de Saint-Simon et que M de Waresquiel rapporte dans l’introduction de l’ouvrage que j’ai cité précédemment, s’applique également aux mémoires de Talleyrand.

Nonobstant, je suis convaincu de sa sincérité lorsqu’il a écrit ces phrases que je viens de citer. L’amertume qu’il ressent et exprime publiquement traduit une profonde blessure. Si Talleyrand a brigué le poste de premier ministre ce n‘était pas par vanité, c’était pour mettre en place les institutions qui assureraient la pérennité de la Monarchie qu’il venait de restaurer pour la seconde fois et de faire en sorte qu’elle ne retombe pas dans ses vieux démons d’absolutisme.

Même s’il n’occupe plus le devant de la scène politique, Talleyrand en demeure un personnage important, incontournable, redoutable, ayant de puissants amis dans les cours européennes, dont les propos qu’il tient dans son salon de l’hôtel de la rue Saint-Florentin et dans ceux où il est reçu sont écoutés avec attentions et rapportés fidèlement au Roi.

Il est l’objet d’une étroite surveillance tant à Paris qu’à Valençay ou les effectifs de la gendarmerie sont renforcés pour épier ses moindres propos, faits et gestes qui sont aussitôt rapportés au préfet de l’Indre, qui rédige rapports sur rapports pour Paris à son sujet quand il ne vient pas lui-même, sous le fallacieux prétexte de visites de courtoisie, s’assurer lui-même que tout va bien et que les rapports qu’il reçoit sont exacts. Cette surveillance s’exercera aussi tout au long de ses déplacements, qu’il s’agisse de cures thermales ou de voyages d’agrément.

Mais sous le calme apparent de la vie du châtelain de Valençay, du curiste ou du touriste Talleyrand se tient informé de la vie politique de son pays. Certes cette (son) activité politique est considérablement réduite mais il se tient prêt à reprendre les rênes du pouvoir si l’occasion se présente lors d’une des nombreuses crises ministérielles qui jalonneront la seconde restauration.

Ses espoirs de retour aux affaires seront toujours déçus tant est grande la méfiance de la société parisienne et de la cour qui outre son apostasie lui en veulent de son passé de révolutionnaire, d’avoir trahi les intérêts du clergé et de la noblesse durant les états généraux de 1789, d’avoir collaboré activement aux travaux de l’Assemblée constituante qui le 4 août 1789 met fin au système féodal, en abolissant les droits et privilèges féodaux ainsi que de tous les privilèges des classes, ainsi que d’y avoir proposé le 10 octobre de cette même année la nationalisation des biens du clergé. Pour elles, il n'est qu’un traître à sa classe sociale, et au clergé, premier ordre de la société d’avant la révolution.

Il ne reniera jamais son passé de révolutionnaire même si sur son lit de mort il en blâme les excès, il lui reconnaît le mérite, à travers la déclaration des droits de l’homme, ce texte fondamental de la révolution, à la rédaction de laquelle il a participé, d’avoir eu des effets bénéfiques pour la France. Ce texte sera un des principes intangibles de sa pensée et de son action politique jusqu’à la fin de ses jours.

Même écarté du pouvoir, Talleyrand est vigilant ; et que ce soit à la Chambre haute (Chambre des pairs) ou en coulisse il demeurera toujours un homme politique actif avec qui il faut compter.


Bibliographie :
  1. A Castelot ‘’Talleyrand ou le cynisme’’
  2. Jules Bertaut • Talleyrand, H. Lardanchet, 1945
  3. Evgeniĭ Viktorovich Tarlé de l’académie des sciences de L’URSS ‘’Talleyrand’’ Editions en langue s étrangères, Moscou, édition 1958.
  4. Jean Rivois ‘’Vie de Monsieur De Talleyrand-Périgord, Prince de Bénévent’’ Edition : COLOMBES, I.T.E.1958
  5. Emmanuel de Waresquiel :’’Mémoires et correspondances du prince de Talleyrand Editions  Robert Laffont 2007