Thierry Lentz : "Il faut réhabiliter le rôle de Talleyrand sous le Consulat"

Historien du Consulat et de l’Empire, Thierry Lentz publie en ce début novembre deux ouvrages remarqués*. Le premier est un Dictionnaire des ministres de Napoléon (éditions Christian-Jas, diffusion Picard). Le second est un gros livre sur la période 1799-1804, publié chez Fayard : Le Grand Consulat. Dans chacun de ces livres, Talleyrand est très présent, c’est le moins qu’on puisse dire. Il fut en effet ministre des Relations extérieures pendant 7 ans et 8 mois, ce qui le place au 8ème rang de la longévité ministérielle de l’époque, les premiers étant le ministre des Finances Gaudin et le secrétaire d’Etat et ministre des Relations extérieures Maret. Dans l’ouvrage sur le Consulat, il est frappant de constater que Thierry Lentz procède à une véritable réhabilitation du rôle de Talleyrand. L’auteur présente dans cette rubrique consacrée aux livres le cheminement de sa réflexion concernant des questions que l'on se pose fréquemment sur ce grand ministre des Relations extérieures du Consulat que fut Talleyrand.

Dans mon étude sur le Consulat je donne une large place à Talleyrand, pourquoi ?

Parce qu’elle est méritée. N’oublions pas que dès 1797, Talleyrand a fait une sorte de pari sur le général Bonaparte. Il a correspondu avec lui pendant la campagne d’Italie et l’a reçu dès son retour du congrès de Rastadt. C’est sans doute à ce moment qu’il s’est dit que ce jeune homme avait de l’avenir. N’oublions pas non plus que Talleyrand fut le premier promoteur de l’expédition d’Egypte, rencontrant ainsi la tentation d’Orient de Bonaparte. Ces liens tissés, même s’ils ont été distendus par la distance lorsque Bonaparte guerroyait au pays des Pharaons, même si Talleyrand n’a pas tenu sa promesse d’aller à Constantinople expliquer que la France ne faisait pas la guerre à la Porte mais aux seuls Mameloucks, se sont naturellement renoués au moment du retour d’Egypte.

Talleyrand un des grands " complices " de Brumaire?

C’est peu contestable. Talleyrand a été un des négociateurs secrets du rapprochement de Bonaparte et de Sieyès. Il a soutenu le coup d’Etat de toutes ses forces et, par ses réseaux et son intelligence politique, en a été un des grands acteurs. Très vite, Bonaparte s’est rendu compte qu’un tel personnage lui était indispensable. La paix était à faire. Talleyrand était un grand diplomate raisonnable, à mille lieux des doctrinaires de la Révolution échevelée. Il reprit presque naturellement son portefeuille des Relations extérieures.

Qu’a-t-il apporté à la politique extérieure de la France ?

Son expérience et sa vision de l’Europe. Pour lui, il fallait revenir à une diplomatie plus classique, dégagée des aspects philosophiques. Il fallait renégocier de puissance à puissance et non plus tenter d’imposer à l’Europe les idées révolutionnaires. Il a très vite convaincu Bonaparte de la justesse de ses vues. On lui doit les grands traités de paix et la mainmise de la France sur l’Ouest du continent avec la réorganisation de l’Allemagne et de l’Italie, la neutralité de la Prusse, l’alliance avec l’Espagne. Bref, une œuvre qui justifie qu’on appelle cette période le " Grand " consulat.

A-t-il commis des erreurs ?

Certes oui, mais bien moins importantes que les succès du régime. Au premier rang de ces erreurs, je citerai la politique coloniale qui s’est soldée par un échec retentissant. Il fit partie de ceux qui poussèrent Bonaparte à reprendre une politique d’Ancien Régime dans les possessions d’outre-mer. Le Premier consul n’avait guère d’idées sur la question. Des hommes tels Talleyrand ou Barbé-Marbois ont fait triompher le " lobby colonial " dans son entourage. Par ailleurs, ses positions n’ont pas triomphé lors de la négociation du Concordat. Il a été écarté des pourparlers parce qu’il s’y impliquait trop personnellement et que la curie lui reprochait la constitution civile du clergé.

Ne fut-il qu’un diplomate ?

Ce qui frappe, c’est la véritable collaboration sur tous les sujets qu’a développé Talleyrand auprès de Bonaparte. Il le conseille, souvent très bien. Il l’aide dans les opérations de neutralisation des oppositions parlementaires au Tribunat. Il le pousse vers l’Empire. Et, bien sûr, il joue un rôle non-négligeable au moment de l’affaire du duc d’Enghien.

Mon analyse de son rôle dans l’affaire du duc d’Enghien.

Je pense que si on se replace dans l’ambiance de l’époque et que si on prend en compte les buts de Bonaparte, l’affaire du duc d’Enghien n’est pas un " crime " à proprement parler. C’est un acte politique. La signification d’une rupture sans retour avec la contre-révolution. En étant cynique, on doit dire que Bonaparte " devait " en passer par là pour aller à l’Empire. Talleyrand l’a sans doute compris, même s’il a renié son action plus tard. J’ajoute que l’affaire Enghien masque une autre affaire tout aussi importante qui est simultanée : la condamnation et la mise à l’écart du général Moreau.

Au final, je tire un bilan plutôt positif de l’action de Talleyrand sous le Consulat ?

Sans contestation possible. Talleyrand fait partie de ce que j’appelle " l’équipe consulaire ", ce petit groupe d’hommes proches de Bonaparte qui l’ont assisté, l’ont aidé, l’ont conseillé et lui ont permis de réaliser son destin. Au moment où s’arrête mon livre, c’est-à-dire le jour de la proclamation de l’Empire, Talleyrand est un personnage politique essentiel du régime qui n’est encore que pré-napoléonien.
 



Thierry Lentz

Né en 1959 à Metz (Moselle), il a publié : La Moselle et Napoléon (Serpenoise, 1986), Roederer (Serpenoise, 1990), Savary, le séide de Napoléon (Serpenoise, 1993, prix Perret de l'Institut), Napoléon III (PUF, " Que sais-je ? ", 1993), Le 18-Brumaire. Les coups d’Etat de Napoléon Bonaparte (Picollec, 1997, Grand Prix de la Fondation Napoléon), ABCdaire de Napoléon et de l’Empire (Flammarion, 1998, en collaboration), Napoléon. " Mon ambition était grande " (Gallimard, 1999, traduit en italien et en… japonais). Il a collaboré au Dictionnaire du Second Empire et au Dictionnaire Napoléon.

* Il publie ces jours-ci : Dictionnaire des Ministres de Napoléon (préface de Jean Tulard, de l’Institut, éditions Christian-Jas, 212 pages, 145 francs), et surtout : Le Grand Consulat (1799-1804) (Fayard, 627 pages, 180 francs).