La girafe

Jacques Brun


Dans le recueil qu’il a consacré aux mots, propos et aphorismes de Talleyrand, Eric Shell (1) a pris soin d’avertir le lecteur en citant Louis Thomas (2): « …chacun sait que la valeur principale des anecdotes consiste, non en ce qu’elles sont vraies, mais en ce qu’elles s’accordent parfaitement avec le caractère des personnes à qui elles sont attribuées. ».

De nombreux propos prêtés à Charles-Maurice lui sont antérieurs et cela a permis, comble de dérision, à certains de ses détracteurs de prétendre qu’il les avait plagiés.

Très souvent cité « la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée », n’est pas de lui. Stendhal l’attribue à un jésuite du XVIIIème siècle le R.P. Malagrida et l’a mise en exergue du chapitre XXII du « rouge et le noir ». Suivant d’autres sources la paternité en reviendrait au poète anglais Edward Young, mort en 1765. Voltaire lui-même l’a faite sienne dans l’un de ses « dialogues » (3) .

Ces citations ont souvent été modifiées au cours du temps au point d’en changer souvent le sens. « Méfiez-vous du premier mouvement » aurait-il dit ; pour certains c’est parce qu’il est toujours le plus généreux et pour d’autres, toujours le bon.
Talleyrand partage avec Clemenceau et quelques autres le privilège d’avoir un ana fourni et surabondant.

On lui a parfois prêté n’importe quoi pour légitimer, en quelque sorte, un bon mot ou une anecdote. L’histoire de la girafe en est un exemple significatif.
Si l’on consulte ce monument qu’est le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse à l’article LETOURNEUX, on ne trouve ni prénom, ni date de naissance ou de mort. Cet oublié de l’Histoire (1752-1814) a été, sous le Directoire, de septembre 1797 à juin 1798, ministre de l’intérieur par intérim pendant l’absence de François de Neufchâteau envoyé en mission.

« Pendant son ministère, nous dit P. Larousse, Letourneux avait montré une grande indifférence et même un certain dédain pour les lettres et les sciences. Pour s’en venger, les journalistes du temps s’attachèrent à le tourner en ridicule en lui prêtant des mots d’une naïveté grotesque. Entre autres traits qu’on lui a bénévolement attribués, nous citerons le suivant : Un jour où Letourneux venait de visiter le jardin des plantes, Talleyrand lui demanda s’il avait vu Lacépède, alors administrateur de cet établissement : Non répondit le ministre, mais j’ai vu la girafe. ».

Pierre Larousse n’a pas écrit tous les articles de son grand dictionnaire mais aucun n’était signé. L’approximation inhabituelle de cet article lui a certainement échappé. Cette fable de la girafe semble avoir été reprise, presque au mot près, de l’article LETOURNEUX dans le dictionnaire des ministres de Léonard-Gallois paru en 1828, avec toutefois une différence: la naïveté est y attribuée à Madame Letourneux.

Pendant le règne de Charles X, l’année 1827 fut véritablement « l’année de la girafe ». Un exemplaire de cet animal avait été donné au roi par le pacha d’Egypte. L’animal débarqua à Marseille en octobre 1826 et fut acheminé vers Paris à pied, accompagnée d’une troupe de gendarmes, de plusieurs domestiques et de deux vaches pour la nourrir. Elle arriva à Paris en juin 1827.

Auparavant, en France, personne n’avait vu de girafes. Ce fut un extraordinaire engouement et l’objet de toutes les conversations. Letourneux était mort en 1814, Lacépède en 1825. Léonard-Gallois agrémenta son récit en les mêlant tous, joints à Talleyrand, tout cela pour une répartie de garçon de bain.
Mais après tout, quelle importance ? C’est bien connu, on ne prête qu’aux riches mais ne nous départissons jamais d’un certain doute lorsque c’est à Charles-Maurice que l’on prête.



(1)    Eric SHELL - TALLEYRAND EN VERVE, mots, propos, aphorismes. Editions HORAY, 2002.
(2)    Louis THOMAS – L’esprit de Monsieur de Talleyrand, Paris 1909.
(3)    Voltaire – Dialogue « Le Chapon et la Poularde ».