Du nouveau sur Talleyrand - Un portrait à retoucher


Carlo Bronne, de l’Académie
Le Soir, jeudi 9 août 1956
Rossel & Cie SA - LE SOIR, Bruxelles 2005

Les figures marquantes du passé ont inspiré tant de commentaires qu'il en est nécessairement de faux. C'est ce qui rend pareils sujets inépuisables Il y a toujours quelque erreur à rectifier, quelque injustice à redresser. Tel est le cas de Talleyrand, aussi différent de lui-même qu'on peut l'être, selon qu'il est vu par Sacha Guitry ou la reine Louise-Marie, Louis Madelin ou Sir Alfred Duff Cooper.

La rigueur victorienne de Wellington confère du poids à son témoignage. Or le duc de fer disait du diable boiteux : « Je me sens obligé de déclarer que ma conviction sincère et consciencieuse est que jamais le caractère public et privé d'un homme n'a été autant travesti que l'a été le caractère public et privé de cet illustre personnage » M Michel Missoffe partage cet avis Diplomate et historien distingué, il connaît bien le sérail dont il décrit les détours Ayant eu entre les mains les papiers de Bacourt, qui les tenait du prince de Bénévent, il a vécu pendant quarante ans parmi les comptes, les actes notariés et la correspondance de celui auquel il consacre aujourd'hui un livre captivant et nouveau (1).

Talleyrand était-il le jouisseur avide d'argent et d'honneurs, tortueux et peu sûr qu'on nous a dépeint? Méritait-il l'apostrophe, si souvent répétée, de Napoléon, où il n'est pas question que de bas de soie ? A-t-il amassé une fortune scandaleuse grâce à ses missions, commissions et compromissions ?
Son dernier biographe le présente comme un lettré ayant réuni dix à quinze mille volumes dans sa bibliothèque de Valençay Les livres l'avaient, disait-il, éclairé sans l'asservir. Il plaignait ceux qui, comme les infants d'Espagne, n'y trouvaient aucun plaisir.

L'amitié embellit sa jeunesse. L'abbé de Périgord rassemblait autour de lui Choiseul, Gouffier. diplomate et archéologue, que l'hôtel de l'Aigle Noire, à Liège, hébergea quelques jours avant qu'il ne mourût subitement à Aix-la-Chapelle, Lauzun et Dupont de Nemours, derrière lesquels se profilent les côtes de l'Amérique, le spirituel Chamfort, précepteur chez le comte Van Eyck, ministre du prince-évéque de Liège, Mirabeau, le « comte de la Bourrasque », que l'abbé fit passer dans la principauté, alors qu'il allait être arrêté, et ce curieux Panchaud que nous révèle M. Missoffe, financier de génie et créateur de la première compagnie d'assurances sur la vie.
Toute son existence, Talleyrand sut s'entourer d'hommes d'affaires qui le conseillèrent utilement. Il acheta et revendit plusieurs hôtels à Paris dans des conditions avantageuses. Il acquit des bois à la frontière belge, probablement à l'invitation de Michel Simons, fils du carrossier bruxellois et époux de la célèbre Mlle Lange, qui fournissait avec Ouvrard l'approvisionnement de la marine. Il fut aussi en relations avec Edouard Walckiers dont la mère était Mme de Nettine, banquier des Pays-Bas. On a souvent répété que la situation difficile dans laquelle se trouva Talleyrand au début de l'Empire, provenait de la faillite Simons. Cette faillite affectait Henry Simons, d'Anvers, ruiné par le blocus, frère de Michel. La vérité est qu'à la demande de celui-ci, il intervint auprès du secrétaire d'Etat Maret pour empêcher la déconfiture de frapper également son ami, et il y réussit, les garanties offertes par Michel suffisant à rassurer les créanciers.

Le mariage du prince avec Mme Grand, qu'on appelait peu galamment « la Belle et la Bête ensemble » a toujours intrigué les chercheurs. L'épousa-t-il pour son argent?

M. Missoffe étale sa fortune : elle est mince. Elle avait 36 ans, lui 50 Sa blondeur la faisait paraître plus jeune qu'elle n'était. L'ancien évêque se maria par amour avec la plus jolie femme de Calcutta devenue l'une des plus jolies femmes de Paris.

La liste des conquêtes de Talleyrand est longue. Il faut bien concéder qu'il sut garder la plus attentive amitié à celles qui avaient été ses maîtresses. Il y avait en lui plus de tendresse que de passion et la plupart demeurèrent dans les meilleurs termes avec leur séducteur. Au surplus, il n'exerçait pas que sur le beau sexe son attrait spirituel. La princesse de Liéven. constatant avec regret la sympathie que lui portait Wellington écrivait que le duc était « tout bonnement épris des charmes de M. de Talleyrand ».

Légende que l'inimitié de sa famille pour le jeune Périgord et la prétendue rancune qu'il lui aurait gardée. Il maria les siens en les dotant généreusement et s'il priva son neveu Edmond de la gestion de son héritage, c'est parce que celui-ci, prodigue et désordonné, avait déjà dissipé un patrimoine de trois millions de francs. Légataire universelle, la duchesse de Dino, sa nièce, reçut une somme égale. Si l'on y ajoute quelques legs faits à des parents et familiers, cette fortune est loin des 117 millions que Barras lui a attribués. D'où venait-elle?

M. Missoffe établit, par les contrats notariés, que Talleyrand fit des opérations immobilières heureuses Son train de vie à Paris et à Valençay, quoique luxueux, était inférieur à ses traitements et revenus; il fit des économies. Il négocia, en outre, la cession au roi de Naples de sa principauté de Bénévent. Point ne serait besoin, par conséquent, d'imaginer de louches tractations pour justifier l'écart entre l'état des biens de Talleyrand à son décès et celui existant à la mort de son père, le colonel de Périgord.

Que dire de son évolution politique ? Ses convictions démocratiques formées dès 1783 par la lecture de Voltaire, des Encyclopédistes, etc., étaient réelles. Il sut s'en servir pour favoriser ses ambitions. On n'a pas assez remarqué que, contraint à l'exil, il est resté dans le camp qu'il avait choisi, celui de la Révolution, et qu'il n’abandonna Napoléon que lorsque son maintien fut devenu incompatible avec le salut de Ia France.
En regard des nombreux serments qu’ il prêta, il faut compter les nombreuses démissions qu'il donna, lorsqu'il le jugea nécessaire, au Directoire, à Louis XVIII, à Louis-Philippe.

Beaucoup de points sont encore dans l'ombre; peu à peu, le brouillard se lève. Nous apprenons aujourd'hui que Dumouriez, lorsqu'il passa en Belgique, avait été mis par l'évêque d'Autun en rapport avec des homme d'affaires de Bruxelles et de Londres et qu’une vaste entreprise financière était prévue. Trop de papiers et de lettres sont encore enfouis dans les archives privées et publiques pour que les jugements portés sur cette étrange personnalité soient définitifs.

M. Missoffe met à son crédit la fondation de la Belgique; il ne faut pas oublier qu’il présenta aussi un projet de partage. En 1832 encore, devant la lenteur de la conférence de Londres à faire évacuer la citadelle d'Anvers occupée par Guillaume 1er, la reine Louise-Marie écrivait à sa mère: « Si le vieux (Talleyrand) n'avait pas reçu de l’argent de la Hollande, il y a longtemps que tout cela serait fini ». Léopold 1er n'avait pas une plus grande confiance en l'ambassadeur de son beau-père à St-James. L'histoire reste à écrire du rôle réel que joua à ce moment le vieux prince. Personne ne semble s'y être fié; le roi des Pays-Bas de son côté, voyant arriver à La Haye le nouveau ministre de France Durand de Mareuil, disait à l’un de ses conseillers: « Je lui trouve un air de suffisance qui m’a déplu. On reconnaît en lui l'école de Talleyrand et il a toujours l'air de parler au nom de Bonaparte ».
La contribution de M. Michel Missoffe à l'histoire du Diable boiteux est précieuse. Le temps n'est pas encore venu, pourtant, de voir clair dans toutes ses diableries.

(1) « Le Cœur secret de Talleyrand ». Librairie Académique Perrin. Paris.