LE CONGRES DE VIENNE, de Jacques-Alain de Sédouy

(Dénigrement, mode d’emploi.)

 

Jacques Brun

 

 

Un livre de Jacques-Alain de Sédouy sur le Congrès de Vienne vient de sortir. (1)

Cet ancien ambassadeur a déjà écrit un livre sur Chateaubriand ; si ses sympathies vont vers celui-ci, il aurait été étonnant qu’il porte Charles-Maurice dans son cœur ….

Il ne nous apprend rien de nouveau sur le Congrès lui-même mais annonce dès les premiers mots de son avant-propos qu’il faut « tordre le cou  à la légende et à l’idée reçue» selon lesquelles ce serait grâce au « prince des diplomates » Talleyrand que la défaite de 1814 n’a pas été plus sévère pour la France.

Il le répète dans sa conclusion et, sur la couverture et aux détours de tous ses chapitres, il ne manque pas de l’égratigner de belle façon.

Toute polémique est antitalleyrandienne. Les propos de Jacques-Alain de Sédouy ne sont pas les premiers du genre. Nous imaginons le sourire qu’aurait eu Charles-Maurice s’il les avait entendus…

Toutefois, cet auteur va intervenir le 12 septembre 2003 à Vichy aux journées d’études du Souvenir Napoléonien qui l’a également programmé pour une conférence avec signature le 10 janvier 2004. Tachons donc de mettre un peu les choses au point.

Passons sur les appréciations parsemées dans le livre: Talleyrand était nonchalant (p.16), intriguant (p. 29), dissimulateur (p.106), jouant le double jeu (p.108), traître (p. 109), fanfaron (p.220), etc.

Une première critique concerne le traité de Paris du 30 mai 1814. J.A de Sédouy « enrage qu’une politique nationale n’ait pas été menée en essayant de conserver à la France les frontières naturelles que la Révolution lui avaient acquises » (p.11). C’est oublier la situation réelle ou se trouvait notre pays battu à plate couture. Ce traité de paix, négocié et signé en moins de deux mois, est l’un des chef-d’œuvres de Talleyrand. J.A. de Sédouy oublie que l’un des premiers actes de Napoléon après le retour de l’île d’Elbe a été d’en proposer la ratification aux puissances alliées. On ne refait pas l’Histoire mais, si nous en étions restés à ce traité, les chevaux de Saint-Marc seraient encore sur l’arc de triomphe du Carrousel.

Une autre critique de l’auteur porte sur le congrès de Vienne. Selon lui (4ème page de couverture), ce serait une idée reçue de croire que Talleyrand y avait redonné sa place à la France. Cela est une évidence car tous les résultats en faveur de la France, obtenus tant par le traité de Paris qu’au Congrès, ont été annulés par les Cent Jours.

Mais c’est l’action même de Talleyrand au Congrès que J.A. de Sédouy voudrait remettre en question. Selon lui ; il s’y est mis dans le sillage de l’Angleterre sans chercher à mener une politique qui tienne compte de nos intérêts nationaux (p.276).

Il oublie que la France napoléonienne avait été battue, presque anéantie. Grâce au traité de Paix du 30 mai, Talleyrand ne vint pas à Vienne en vaincu mais d’égal à égal. Indésirable au début, il a réussi, par son adresse, à se rendre indispensable aux quatre puissances.

Par l’application constante du principe de la légitimité qu’il avait lui-même édicté dans ses instructions, il a influencé et même contrôlé le déroulement du congrès. Il a évité la suppression de la Saxe et limité l’ambition naissante et haineuse de la Prusse. Il y a posé les bases de ce qui deviendra l’entente cordiale avec l’Angleterre sans s’asservir à celle-ci.

Mais c’est la paternité de ce principe de la légitimité opposée aux droits de conquêtes que J.A. de Sédouy tente d’enlever à Talleyrand (p.167). Il qualifie ces principes qui font l’objet des instructions emportées à Vienne, de « petit chef d’œuvre de diplomatie » mais, par une restriction mentale, il n’indique pas que ce « chef d’œuvre » est de Talleyrand. Il a été, dit-il, « rédigé » par La Besnardière et « signé » par Louis XVIII.

C’est méconnaître la manière de travailler de Talleyrand telle qu’elle a été mentionnée par de nombreux témoins (Vitrolles, Pingaud, etc). Citons ce qu’a écrit Albert Sorel à ce sujet (2):

« Talleyrand était un faux paresseux. Il travaillait beaucoup à sa manière ; il a beaucoup écrit. Peu de ministres ont laissé aux archives autant d’autographes. Mais ces autographes sont de valeur très diverse. Tantôt en hâte, entre deux visites, il jetait ses idées sur le papier ; cette première version était parfois diffuse, interrompue, pleine d’incises et de renvois, traversée de phrases entortillées, lourdes même et semées de néologismes : Talleyrand faisait mettre ce brouillon au net par un secrétaire, un faiseur, comme il disait, puis il le reprenait, le corrigeait, l’émondait, y donnait la forme définitive et le recopiait. Tantôt il causait devant un secrétaire et lui faisait résumer la causerie, qui devenait une ébauche sur laquelle il travaillait. Tantôt, enfin, il dictait. Il dictait, parlait, écrivait, non en orateur ou en littérateur, mais en homme d’Etat, c’est-à-dire avec assez de dédain de la composition et peu de souci de la rhétorique. Il coupait, raturait, surchargeait les minutes, laissant au secrétaire le soin de rectifier les transitions et d’établir les raccords, sauf à polir lui-même le tout lorsqu’il en aurait le loisir. »

Tous ces « faiseurs » étaient d’un dévouement exemplaire. Ils avaient leurs spécialités : Pingaud pour les finances, Desrenaudes pour l’instruction publique, d’Hauterive et La Besnardière pour ce qui concernait la politique. Ce que nous appellerions aujourd’hui l’ambiance de travail, était particulièrement agréable si nous en croyons Villemarest qui fit partie de son secrétariat jusqu’en 1807 (3).

Cette façon de travailler est celle d’un « grand patron » se ménageant le temps de « penser ses problèmes ». Le Nôtre ou La Quintinie piochaient-ils eux-mêmes les jardins de Versailles ?

Pour conclure sur ce livre, comment expliquer cette propension de certains à diminuer le mérite de Charles-Maurice même contre l’évidence ? Après tout, s’il avait été la potiche qu’il cherche à nous montrer, comment expliquer que Napoléon, pendant les Cent Jours, ait missionné Montrond à Vienne pour lui demander de revenir aux affaires à Paris ?

 

 

11 août 2003