Il faut reparler d’Adolphe Thiers.

Eric Schell

 

Le journaliste Georges Valance vient de donner chez Flammarion (octobre 2007) une intéressante biographie de l’homme d’Etat Adolphe Thiers (1797-1877) sous titrée «  Bourgeois et Révolutionnaire » avec une citation de couverture de Gustave Flaubert : « Personne n’a résumé comme lui la France ».


En effet, ce jeune méridional de 1, 55 mètre débarquant à Paris après ses études de droit arrivera à la politique par le journalisme militant. Premier ministre de Louis Philippe, libérateur du territoire après la victoire prussienne puis fondateur de la IIIème République , il sera un inlassable constructeur de régime et démolisseur de ministères , laissant déjà Talleyrand  qui parraine ses débuts libéraux contre le régime de Charles X , avec ce mot admiratif : «  Ce gamin a le feu sacré ! »


Si Adolphe Thiers est « plus arrivé qu’arriviste » pour reprendre une autre formule de Talleyrand, avouons notre amusement à voir évoluer cet apprenti bourgeois qui aime l’argent, les femmes, au point d’en abriter trois sous son toit, et le pouvoir, dans son bel hôtel particulier de la place Saint Georges incendié sous la Commune.
Est –il le fils spirituel et politique de Talleyrand ? Sa longue liaison sous la monarchie de Juillet avec la duchesse de Dino pourrait le laisser croire, mais Thiers n’aura  pas assimilé toutes les subtilités diplomatiques de son maitre, si bien que Georges Valance consacre deux chapitres de son ouvrage à ce «  Talleyrand manqué »  en particulier vis-à-vis de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Algérie.


Restent pour lui ses talents d’historien à travers deux grands ouvrages, autrefois dans toutes les bonnes bibliothèques, que je vous engage à relire «  l’histoire de la révolution française » et «  l’histoire du consulat et de l’empire ».
Thiers incarne le XIXe siècle comme Talleyrand avait sublimé le XVIIIe finissant. Il évolue d’un monarchisme parlementaire à un républicanisme conservateur, tout en restant avec constance à l’écart du Second Empire.
Il refondera la République après le désastre de Sedan, et son nom illustrera dans toutes les villes de France des places, des avenues, des boulevards…jusqu’ à l’oubli, ce purgatoire de la mémoire collective qui ne lui pardonne pas la répression de la Commune à Paris.


Thiers est un bourgeois qui a connu tous les épisodes révolutionnaires de son siècle, il sait comment les journées de 1830 puis de 1848 ont renversé les régimes des Bourbons et des Orléans. Il a décortiqué et écrit sur toutes les émeutes de rue de la Grande Révolution. Il en sera le fossoyeur, jusqu’ à en pleurer, n’étant pas sanguinaire. Se souviendra-t- il alors de ce conseil donné  jadis par son maitre : « Voulez vous être un homme ? Ayez beaucoup d’ennemis ! »
Les amis de Talleyrand doivent lire et méditer la vie et l’œuvre d’Adolphe Thiers, ce petit homme énergique et extraordinaire, aussi bourgeois que Talleyrand était aristocrate, mais à qui il finira  par passer le flambeau, et qui deviendra pour Balzac le modèle du Rastignac de sa « Comédie Humaine ». 

Eric Schell
Mai 2008 .

« Thiers, bourgeois et révolutionnaire » par Georges Valence, Éditions Flammarion, 2007, 446 pages, 26 euros