Le Petit Théâtre de Valençay 

André Beau
Président d'honneur de l'association "Les Amis de Talleyrand"


"Si vous avez un théâtre à Valençay et que vous " fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal...", Ainsi s'exprime l'empereur Napoléon Ier, lorsqu'il confie au prince de Bénévent, en mai 1808, la garde des Infants d'Espagne dans son château de Valençay.

De fait, il n'y a point de théâtre à Valençay, où, cependant, on commence à se distraire en se donnant au salon des spectacles de comédie, tel, durant l'été 1808, Le Sourd, ou l'Auberge pleine, en présence de Talleyrand.

Au printemps de 1809, le (premier) gouverneur du château, M. d'Arberg, décide donc d'en construire un, lequel, sans grand caractère extérieur, se trouve toujours à la gauche de l'entrée principale du Parc, avec un accès principal par péristyle donnant sur le parc lui- même (restauré, celui-ci a néanmoins perdu ses 2 vases "Médicis").

L'inauguration a lieu le 30 mars 1810, en présence des princes Ferdinand, Don Carlos et, leur oncle, Don Antonio. Pierre Berthémy, le nouveau gouverneur du château, est là également. Talleyrand n'est pas là. On donne rien moins qu'une comédie en 3 actes, en prose, mêlée de musique, paroles de Marsollier, intitulée Camille ou le souterrain. Au cours de la représentation, le prince Ferdinand glisse à l'oreille de Berthémy . "C'est la première fois que je vois l'opéra, nous avons reçu une singulière éducation à Madrid; on ne nous apprenait rien et on ne nous montrait rien."

Ainsi, au fil des jours, et durant 4 ans encore, les augustes prisonniers peuvent-ils se distraire, sinon s'instruire. Mais quels artistes ont l'honneur de se produire devant eux ? Le plus souvent des troupes de comédiens ambulants. Quant aux grands noms cités parfois : Mlle George, la Grassini, Garat, Talma ou Vestris, nous n'en avons retrouvé aucune trace tangible. Seul, et beaucoup plus tard, apparaît le nom du grand Bénard, dit Fleury. Ce qui ne signifie pas pour autant que les interprètes alors en renom n'ont pas fait le déplacement de Valençay, mais la preuve ?

Le plus souvent, les "acteurs" sont les occupants du château lui-même, fidèles en cela à une pratique courante dans les grandes maisons. A partir de la Restauration, on voit Mme de Dino, suivie de sa fille Pauline de Périgord, de Mme Jules d'Entraigues, du médecin, du précepteur, du bibliothécaire et autres habitués se risquer sur les planches. La partie musicale est assurée par le ou les artistes présents, tel John-Ladislav Dussek, de 1808 à 1812 au plus tard, de Sigmund von Neukomm, de 1810 à au moins 1830, de l'obscur Joseph Mengal, artiste belge alors en renom, lequel dédia au Prince de Talleyrand, le 5 août 1818, un opéra-comique intitulé Une nuit au Château. En 1837, à l'occasion de la fête de la Saint-Maurice, on joue en l'honneur du prince, deux vaudevilles et une scène des Femmes savantes. Précisons même, qu'en janvier 1838, le régisseur du domaine procède au règlement de factures arriérées de " 3 flacons d'eau de Cologne pour la salle de spectacles" ainsi que pour "fournitures de perruques". Quant aux pianos, ils sont accordés régulièrement par M. Bauer, de Blois.

Le volumineux recueil manuscrit, intitulé Théâtre du Château de Valençay qui, en 1980, part de la table du Grand Salon pour une destination ignorée, donne toutes les pièces jouées sur la scène du petit théâtre, de 1817 à 1837. Il précise même que l'inauguration, la vraie, a lieu le 4 novembre 1817. Le prince de Talleyrand est-il présent ? Certainement pas car le journal Le Moniteur, du 30 octobre 1817, signale le retour du Prince à Paris et Talleyrand reçoit à dîner, 2, rue Saint-Honoré, précisément le 4 novembre.

Quoi qu'il en soit, un inventaire, daté du 9 août 1822, nous donne une idée tout à fait précise de ce petit bijou de style Empire mâtiné de Louis XVI, orné de peintures à fresque où l'artiste a voulu entourer Apollon de ses Muses, dont il manque Clio (ce qui est un comble !), Polymnie et Uranie. Cet inventaire nous dit :

Le même inventaire nous conduit ensuite au cabinet des quinquets (16 pour le devant du théâtre, 6 plaques de fer blanc pour ces mêmes quinquets, 28 quinquets qui se placent sur le théâtre derrière les coulisses, 6 quinquets à pompe, pour les corridors, 2 lanternes manchon servant au perron du foyer sur le parc, 1 lanterne carrée pour l'entrée près la cour circulaire; ainsi que divers petits articles (toutes choses disparues, à l'exception d'un quinquet).
Puis vient la description du Foyer proprement dit, de la première chambre ouvrant sur le Foyer(... 2 pots de nuit en porcelaine, dont un rond et un oval (sic), de la deuxième chambre ouvrant sur le Foyer(... 2 pots de nuit en fayence, un rond et l'autre ovale), de la troisième chambre ouvrant sur le foyer (mêmes détails que pour la 2ème). Sous l'escalier ... un poêle en fayence,... 3 pots de nuit en fayence dont un ovale, un autre en porcelaine, cassé. L'inventaire se termine par les première et deuxième chambres au 1er étage et le cabinet à côté.

On remarque qu'aucun mobilier de literie proprement dit, n'est mentionné.

Bref, ce précieux document, conservé dorénavant aux Archives départementales de l'Indre ne laisse pas d'être intéressant ( Dossier 66 J 273).

Les mêmes archives conservent quelques uns des livrets utilisés par les interprètes amateurs. Citons, au hasard:

Le Barbier de Séville, de Beaumarchais;

L'amant bourru, de Monvel;
Les Ricochets, de L.B. Picard, membre de l'Institut;
Les Originaux, de Fagan;
Le Legs, de Marivaux;
Le voyageur, de Sewrin;
A ces quelques comédies, s'ajoutent des vaudevilles, tels:

Le Berceau du prince ou les Dames de Bordeaux, de Désaugiers, Gentil et Brezin;

La Haine d'une femme ou le jeune homme à marier, de Scribe;
Le plus beau jour de la vie, également de Scribe;
et puis, quelques tragédies, comme:

Germanicus, d'Arnault;

Werther, ou les égarements d'un coeur sensible, de Georges Duval et Rochefort;
La mort du duc d'Enguien(sic), d'un Anonyme, mais on ne trouve pas Talleyrand dans la distributionů
Dans la seconde moitié du XIXème, l'activité du petit théâtre paraît s'effilocher. On trouve cependant trace de La France dramatique, comédie de Hoffman, publiée en 1856, et interprétée à Valençay, par la princesse de Sagan, le duc de Valençay et la comtesse de La Roche-Aymon.

Toutes ces indications ressortent de la consultation des Archives de l'Indre, dossiers 66 J 129 à 135.

Plus près de nous, des divertissements ponctuels ont lieu dans ce même cadre. Ainsi, le "Grand Concert" offert par la Société de Tir "La Française", le 24 février 1912.

Bientôt, d'autres tirs se font entendre.

Et, pour plusieurs décades, le théâtre de Valençay se mue en salle des ventes des coupes de bois de la Terre de Valençay. En 1938, j'assiste à ce curieux spectacle, car c'en est un, ces fameuses enchères descendantes, là où les acheteurs potentiels, s'épient de l'ťil et de la voix.

Peu après l'acquisition du château et de ses dépendances immédiates par l'Association de Gestion du Château de Valençay, d'utiles restaurations sont entreprises dans le petit édifice qui ne comporte environ que 150 places. Ce qui rend la salle difficile à rentabiliser. Quelques tentatives ont été osées jusque vers 1995, avec succès, certes, mais peu compatibles avec les pratiques commerciales de notre temps.

Souhaitons que le beau lustre en cristal qui orne la salle du petit théâtre, protège longtemps encore de ses reflets, ce charmant et discret endroit.
 
 
 

1er octobre 2000

Nos remerciements pour la composition de cette étude vont tout spécialement à Marc du Pouget, directeur des Archives départementales et du Patrimoine historique de l'Indre, lequel a su rapatrier le Chartrier de Valençay, à Châteauroux et nous faciliter la consultation des dossiers cotés "66 J", source principale de nos recherches.