Talleyrand et le château de Bouges

André Beau
Président d'honneur de l'association "Les Amis de Talleyrand"

Auteur de deux ouvrages sur Talleyrand, homme privé et son entourage - "Talleyrand. chronique indiscrète de la vie d'un Prince - Consulat, Empire, Restauration. Royer 1992 - "Talleyrand. L'apogée du sphinx, la Monarchie de Juillet " Royer 1998


Très certainement, le Prince de Talleyrand, tout auréolé de ses succès diplomatiques, rentre de Vienne, en juin 1815, l'esprit troublé par sa jeune nièce par alliance, laquelle n'est encore que comtesse Edmond de Périgord.

Pourtant, Mme de Périgord qui a accompagné le diplomate tout au long de son séjour en Autriche, n'est pas du voyage de retour à Paris, entamé le 10 juin: Dorothée a quitté Vienne huit jours auparavant en direction de la Prusse pour, paraît-il, visiter les terres de sa famille. Plus sûrement pour retrouver, loin des regards curieux, le jeune et fringant major autrichien Clam-Martinitz, l'une de ses conquêtes dans l'ambiance des fêtes qui scandèrent le déroulement du fameux Congrès.

M. de Talleyrand, lui, est inquiet.

Cependant, à la mi-juillet, Dorothée de Périgord, rentre enfin et s'installe chez son "bon oncle" en l'hôtel du 2, rue Saint -Florentin. Clam n'est pas loin puisqu'un duel a lieu entre l'amant et le mari de la jeune femme, née princesse de Courlande.

En octobre, Clam repart. C'est alors au tour de notre Dorothée de se lancer à sa recherche. Elle y parvient, à Venise, puis à Vienne où, brusquement, intervient une rupture définitive, le 22 janvier 1816, alors que Dorothée se sait enceinte.

San doute par dépit amoureux et passablement désemparée, Dorothée, 23 ans, se rapproche de son oncle, 62 ans, lequel parvient aussi à surmonter une période dépressive remarquée par bon nombre de ses contemporains… Nouvelle victoire diplomatique de la part du Prince? Vraisemblablement. Et M. de Talleyrand ne saurait ignorer la position "intéressante" dans laquelle se trouve sa nièce, laquelle accouchera , en septembre 1816, à Bourbon-l'Archambault, d'une petite fille, dans des conditions quelque peu rocambolesques.

Bref, de plus en plus dominateur, le Prince sait aussi que sa nièce, contrairement à ses trois sœurs, reste la seule à ne pouvoir se parer d'un titre de duchesse. Qu'à cela ne tienne :eu égard aux services rendus au roi de Naples, Ferdinand 1er, lors des transactions du Congrès de Vienne, le prince de Talleyrand obtient pour lui même et simultanément, pour ses neveu et nièce, le titre de duc de Dino. Voici donc Dorothée, duchesse de Dino, dès le 2 décembre 1817. C'est sous ce titre qu'elle passe à la postérité avec son impressionnant capital de beauté, d'intelligence et de savoir- faire en toutes occasions. Pendant ce temps, le duc Edmond ne cesse de mener une vie légère et dispendieuse, surtout depuis que son oncle l'a fait nommer général de brigade. Pourtant, ses frasques ne cessent d'être un sujet de préoccupation pour le Prince.

Mais ce dernier ne saurait oublier sa chère Dorothée qu'il comble de prévenances.

C'est ainsi que l'on peut se poser sérieusement la question si ce n'est pas à l'intention de Mme de Dino que, le 31 janvier 1818, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, acquiert en l'étude de Me Valençon, notaire à Valençay, l'importante terre de Bouges et son élégant château pour la somme de cinquante mille francs. Pour nous, la réponse est positive.

Les vendeurs sont Anselme-François-Marie, marquis de La Roche-Dragon, colonel de cuirassiers et Anastasie, sa sœur, épouse de Gabriel de Montaigu.

C'est en 1759 - Talleyrand avait alors 5 ans, que le Fermier Général Charles Leblanc avait pris possession du domaine et décidé bientôt la construction de la demeure. Pour son plus grand plaisir et celui de son épouse, Marie-Anne Godard de la Verdine, une authentique berruyère. Heureux temps que celui des fermiers généraux, bien que, très vite, l'ascension sociale de M. Leblanc de Marnaval fût suivie d'une chute brutale. Lorsque Bouges fut acheté par le marquis de La Roche-Dragon, en 1781, le château était achevé depuis une dizaine d'années.

Mais revenons à l'année 1818, date officielle de l'entrée de Bouges parmi les annexes de son grand voisin, Valençay.

La séparation de biens des jeunes époux Dino (ils avaient à peine 9 ans de mariage) est prononcée contradictoirement le 24 mars 1818. date certaine, nécessairement précédée d'une période procédurière. Comment ne pas supposer, dès lors, avec quelque vraisemblance, que Bouges n'est ni plus ni moins un cadeau précieux de l'oncle à sa nièce. Les dates semblent parler d'elles-mêmes si l'on admet l'intention de vie commune, patiemment envisagée par l'un et l'autre au cours des années 1816 et 1817. Sans doute, rêvée par le Prince lui-même dès 1815.

Il n'empêche, aucun des écrits connus à ce jour, du Prince et de Dorothée ne cite Bouges d'une quelconque manière. Et seul de leurs contemporains, le comte André de Castellane, le père du Maréchal, évoque dans ses Souvenirs, rapportés par sa petite-fille, la comtesse de Beaulaincourt-Marles, une visite à Bouges en compagnie du maître des lieux le 20 octobre 1819 : "J'ai vu que ce château consistait en un pavillon bâti à l'italienne comme neuf, charmant dans tous ses détails, meublé par lui complètement… sans qu'il y ait encore couché ." De ce dernier propos, nous avions déduit que Bouges se trouvait relégué au rang de garde-meuble de Valençay

Or depuis cette supposition, toute gratuite, un document particulièrement intéressant est tombé sous nos yeux. Quelques jours après la visite de M. de Castellane , le 1er novembre 1819, M. Mallet, concierge du château depuis le 2 août précédent, certifie véritable un "Etat général des meubles existants dans les appartements du château de Bouges". Cet inventaire fait suite à celui dressé par M. Bourgognon, tapissier, "dans le mois de septembre 1818". Malheureusement, comme souvent en pareil cas, la décoration murale n'est pas rapportée, seul, le détail du contenu du cabinet jaune cite " 2 gravures avec leur cadre en bois doré". Cependant, on remarque dans la salle à manger plusieurs séries de verre marqués "T", 24 couverts en argent marqués "B" ( Bouges … ou Bénévent), des cuillères à ragoût marquées "Bouges", 24 petites cuillères à café marquées "Bouges", 1 table en bois de noyer à 8, ses roulettes en cuivre et 8 rallonges ; dans la chambre à coucher de Mme la Duchesse, 1 lit en fer à 2 dossiers, 1 commode à tombeau, marbre Ste Anne, 1 secrétaire plaqué bois de rose, marbre idem, 1 encoignure plaquée bois de rose, marbre rouge , 1 meuble en bois d'acajou couvert en étoffe de soie bleue,… deux bergères, six fauteuils et six chaises, 1 écran couvert de soie bleue, 1 table ronde, forme de guéridon , avec galerie et marbre; dans le salon orné de glaces, (des) meubles en velours jaune, clous dorés et bois peint, une pendule "sujette" du nom de Le Roi, horloger, 6 fauteuils, 6 chaises, 2 bergères, 2 canapés en forme de cabriolet, 2 jardinières en tôle vernies et dorures représentant la Renommée, divers luminaires ; dans la chambre à coucher de S.A. Monseigneur le Prince de Talleyrand, 1 couchette à 2 dossiers garnie, 1 matelas double, 1 baldaquin bois peint, 6 fauteuils en tapisserie, 1 bureau noir, 1 encrier, une écritoire, 1 secrétaire en bois de rose plaqué, 1 commode à tombeau à 2 tiroirs, etc….Il y a aussi, une chambre de maître ornée de glaces et une salle de billard à gauche de la dite chambre avec un mauvais billard et 10 mauvaises queues.

Ce n'est là qu'un aperçu d'une énumération très complète à laquelle s'ajoute celle concernant de nombreuses chambres annexes, des locaux de service et autres commodités.

Suit la liste des objets enlevés par ordre ou cassés depuis l'intervention du concierge signataire, à savoir :

- 1 glace, le 23 septembre, suivant reçu de M. Couchault;
- 1 serre papier en bois d'ébène , dont madame la Duchesse a disposé;
- 1 saucière, cassée par M. Chevalier, cuisinier (celui-là même qui avait suivi Talleyrand à travers toute l'Europe et manifestement présent à Valençay) le 30 octobre;
- 1 verre de table marqué "T" le même jour (de fait, l'Inventaire n'en signale que 23).

Le "départ" du presse papier montre bien que Mme de Dino pouvait se croire chez elle à Bouges. Mais comment n'a-t-elle jamais pris plaisir à évoquer ce lieu paisible, alors que, constamment, Valençay revient sous sa plume? Mystère !

Arrive 1820 - C'est cette année là que se situe l'événement le plus secret et le plus controversé de la vie de notre intrépide Duchesse. Sa petite fille Pauline, née le 29 décembre 1820, est-elle la fille adultérine du Prince ? Bien des auteurs répondent par l'affirmative … Mais aucun n'est en mesure de prouver qu'il n'y ait pas eu un rapprochement temporaire des époux légitimes comme tend à le faire savoir l'Almanach des 25.000 adresses pour les années 1820 et 1821, peut-être inspiré à l'occasion par le Prince lui même. Les témoignages les plus troublants émanent de feu le chanoine Ferdinand Renaud, curé de Saint Charles-de- Monceau, qui croyait à la réalité de la chose sur le rapport qui lui en avait été fait par un confident de Mgr Dupanloup, d'une part, et de feu l'abbé Mugnier, pour l'avoir écrit dans son Journal, paru en 1985, d'autre part.

Toujours est-il, qu'en août 1824, Talleyrand achète à Mme Duras, l'amie de Chateaubriand, la propriété du Petit-Andilly, près de Montmorency et donc de Paris. Là, Mme de Dino retrouve dans son voisinage immédiat, un ardent défenseur de la cause grecque, le sémillant Théobald Piscatory qui, lui aussi, devient son amant au point de la rendre mère d'une petite Antonine-Dorothée, née à Bordeaux, le 10 septembre 1827.

Entre temps, et c'est ce qui nous intéresse le plus, le 6 novembre 1824, une convention a constaté la séparation de corps définitive des époux Dino.

Et puis, en avril 1828, Dorothée choisit d'acheter pour 400.000 francs un château bien à elle : celui de Rochecotte, en Touraine, non loin de Langeais. La voici chez elle. Mais est-ce une coïncidence, à 33 km de là, Antoine Piscatory, le père de son amant, achète à Chérigny, le château de Chenu. Talleyrand n'en fera pas moins de longs séjours à Rochecotte.

Bouges ne pouvait suffire à fidéliser totalement Mme de Dino dont le dévouement à son oncle restait sans limite hormis celui des sens. Et Dorothée restera en perpétuelle recherche de sérénité jusqu'à sa mort, à Sagan en 1862.

C'est vraisemblablement, lorsqu'il eut compris que sa tendre nièce avait sans cesse besoin d'exutoire, nonobstant son rôle de maîtresse de maison incomparablement tenu, que M. de Talleyrand se résigna à se débarrasser de Bouges, devenu effectivement sans objet. La date précise n'a pas encore été retrouvée mais il semble bien que ce soit en 1826, que le domaine passe à M. Antoine Achille Masson, l'ancêtre des Montalivet.

Lorsqu'en 1836, Mme de Dino rédige sa Notice sur Valençay, parue seulement , en 1848, dix ans après la mort du Prince, elle consacre le dernier chapitre aux "châteaux voisins": ce sont Saint-Aignan, Châteauvieux, Selles-sur Cher, Beauregard (près Chabris), Beauregard (près Cellettes), La Tour du Breuil, La Moustière, Langé et, pour finir, Entraigues.

A l'époque, Bouges et ses charmes sont définitivement sortis de la mémoire de Dorothée, Princesse de Courlande, duchesse de Dino, puis de Talleyrand et plus tard, de Sagan.

Son ombre gracieuse n'en accompagne pas moins celle, claudicante, du prince de Talleyrand, par les salons et les bois toujours présents de Valençay mais aussi de Bouges.
 
 

Blois, Juillet 1999