Casanova, à Mittau, chez le duc de Courlande

OGERAU – SOLACROUP*
ogsoladevie@aol.com

En tant que   Casanovien ” passionné, et ce depuis des année, ce qui ne m'empêche nullement d'être un adhérent enthousiaste des ” Amis de Talleyrand “, le plus grand diplomate et homme d'esprit que la France ait jamais connu, j'ai relu les superbes  ” Mémoires de ma Vie “, écrits en Français par Giacomo CASANOVA, dit le chevalier de Seingalt, et publiés à Paris en 1880, par  Garnier frères. Cet ouvrage est une véritable mine de renseignements sur cette période, en raison du talent de conteur de Casanova.

Pourquoi cet article, me direz - vous ?

 Pour deux raisons, dont la première est évidente : en effet, la présence de Casanova sur les terres du duc de Courlande n'est pas le fait du hasard, mais bien d'une brillante introduction, telle que notre “héros” savait les obtenir, et qui lui permit de fructueux entretiens avec le duc de Courlande, lequel lui confiera une mission de confiance, sur ses terres. Des décennies plus tard, comme par un ” caprice du destin “, Dorothée de COURLANDE s'alliera avec le neveu de Charles - Maurice de TALLEYRAND, puis quelques années plus tard, viendra habiter avec notre Grand Diplomate, dans son magnifique château de Valençay.

La seconde raison de cet article est plus subtile  : en effet, bien que Casanova  ( 1725 - 1798 ) fut de vingt - neuf ans l'aîné de Talleyrand  ( 1754 - 1838 ), il n'aurait pas été impossible que les deux hommes se fussent rencontrés, non en  Courlande, où Talleyrand ne se rendit jamais, mais à Paris ou à Londres que nos deux ” héros ” connaissaient de longue date.  Bien que d'origines très différentes, les deux hommes ont des points communs. Tous deux reçurent les  ” Ordres  Mineurs “, et tous deux en conçurent de l'aigreur : Talleyrand qui plus tard fut évêque et eut ce mot fameux : “On a voulu que je sois prêtre : en s'en repentira !”, tandis que Giacomo Casanova, révolté par sa modeste condition d'origine, avait considéré que l'état de prêtre ( auquel on le destinait ) était une offense à son intelligence et à son ambition de connaître les hautes sphères de la Société.

Nous savons tous, comment l'un et  l'autre se débarrassèrent de  “cet encombrant vêtement”….. il est vrai que  Talleyrand fut tout de même évêque d'Autun, alors que Casanova eut le courage  de  “  jeter sa soutane aux orties”,  bien avant ses voeux perpétuels….
L'autre point commun - et non des moindres - entre  ces deux hommes d'exception  est leur  formation littéraire classique, que chacun développa de façon extraordinaire : d'une part, Casanova qui, chose incroyable ( car certains de ses cadets étaient de véritables ignares...),  s'était formé lui - même avec une fabuleuse compréhension et mémoire des textes les plus longs et complexes  ( Casanova était capable de citer l'Arioste, de bout en bout, ce qui n'est donné qu'à très peu de personnes au Monde !  ) mais aussi un éclectisme dans ses innombrables lectures qui étonnaient ses contemporains; tandis que  Talleyrand, dont le goût pour la lecture était connu et ancien  ( au petit séminaire de Saint Sulpice, à Paris, le jeune séminariste  Charles - Maurice  de Talleyrand passait le plus clair de son temps à lire dans la bibliothèque du séminaire, quand…. il ne sautait pas le mur… pour aller retrouver ses tendres amies, actrices, et qui habitaient les rues avoisinantes … ).

Bien d'autres  points  rapprochent des deux hommes  : comme la passion du jeu et des cartes, la passion de convaincre dans les plus hautes sphères  ( sans que Casanova ait jamais pu atteindre le niveau d'exception qui fut celui de Talleyrand pendant toute sa vie ), mais aussi leur infatigable  énergie qui leur permettait de parcourir - à tous deux, dans des périodes cependant différentes - l'Europe de long en large pour parvenir à leurs fins  : Diplomatiques pour Talleyrand, culturelles et curieuses de tout  pour Casanova.
Il ne faudrait pas oublier  ( au risque de choquer les derniers pudibonds de France…. ), non plus, ce volet plus intime, qui est commun aux deux hommes et qui les marqua pour la vie  : leur amour effréné des femmes, malgré les apparentes différences de leurs comportements amoureux à leurs égards. En effet, contrairement à une légende tenace  ( qui provient, sans doute, de ceux qui n'ont jamais lu  Casanova … ), Giacomo  Casanova n'était nullement une “bête de sexe”  ( comme nous dirions de nos jours ! ! … ). Bien au contraire, il considérait que nulle belle figure ne pouvait l'intéresser, si la beauté de l'âme et l'esprit de sa future conquête n'étaient au rendez-vous….  ( qui pourrait en dire autant… de nos jours..? )

Talleyrand, de son côté, était essentiellement un  ” cérébral”, en ce qui concerne ses aventures amoureuses, et il fut toujours fidèle, en pensées, à celles qu'il avait aimées  ( à l'exception de quelques - unes, contre lesquelles il garda toujours  de tenaces rancunes…. ). Casanova était de même et revoyait d'anciennes conquêtes, avec  ” transport et émotion “  (comme l'on disait alors ), même si les deux amants ne s'étaient pas revus depuis des années. En revanche, Casanova, tout comme  Talleyrand, devenaient intraitables et rancuniers, au point de se venger des années après, contre celles qui les avaient humiliés ou trahis.

Bien entendu, il est évident que les deux hommes avaient de profondes différences, car d'un côté Talleyrand était un aristocrate de très ancienne Extraction, alors que  Casanova s'était fait lui - même, avec une surprenante intelligence et persévérance.
Dans d'autres domaines, ils différaient sensiblement  : Autant  Casanova était un extraordinaire  linguiste, car il ne parlait pas moins de sept langues  ( sans oublier les dialectes locaux de sa  Vénétie natale ), tandis que Talleyrand fut le Maître incontesté de la Langue Française, et qu'il n'apprenait des rudiments de langue étrangère que lorsqu'il ne pouvait faire autrement….

En conclusion de cette longue introduction, cependant nécessaire pour donner le cadre des  “Mémoires de ma Vie”, par  Giacomo  Casanova  ( écrits en Français, et publiés à Paris en 1880, chez  Garnier Frères ), je me suis  amusé à imaginer le dialogue qui aurait pu avoir lieu, entre  Talleyrand  et Casanova, si les deux  hommes s'étaient rencontrés……
 Je suis persuadé  - mais cela n'engage que moi -  que  les deux hommes se seraient  “reconnus et compris”, car l'un et  l'autre  avaient cette faculté  extraordinaire de s'adapter et de reconnaître le meilleur, chez leurs interlocuteurs.

Un des plus bels exemples, à ce sujet, provient d'une citation de Talleyrand, que d'aucuns considéraient comme un personnage plein de morgue et de suffisance, malgré son esprit que NUL ne  lui  contestait, et qui pourtant eut cet admirable mot :
Un jour qu'une personne sollicitait le Prince pour avoir son avis sur  un jeune homme que l'on destinait à une demoiselle de bonne Maison, la réponse du Prince de Talleyrand fut lapidaire :
Il ne demanda pas  de quelle famille était ce jeune homme, ni s'il “avait du  Bien”, ni s'il était gentilhomme, car la réponse fusa, laconique :
” est-ce quelqu'un ? “…… fut la seule réponse du  Prince….

Une leçon à méditer, pour tous les faux - semblants  et  faux - titrés qui envahissent nos vestibules !


 On trouvera ci-dessous une copie intégrale du passage des  “Mémoires de ma Vie “, par Giacomo  Casanova et qui  relate  sa mission, en juin 1764, pour le duc de Courlande. Ces Mémoires, écrits en Français ont été d'abord publiés en Anglais, puis en Français, à Paris en 1880  chez  Garnier frères, ce qui fait qu'ils sont tombés  - depuis bien longtemps - dans le domaine Public, pour la plus grande joie des  “ Casanoviens ” passionnés.

* OGERAU - SOLACROUP,
Historien et Editeur  de Monographies Familiales
Membre  des  ” Amis de Talleyrand “
Conservateur  du  ” Fonds   d'Archives  Ogerau  - Solacroup “
adresse du Site  : http://ogsoladevie.unblog.fr

 

 

Extraits des  ” Mémoires de J. CASANOVA  de  SEINGALT, écrits par lui - même “  ( Edition  Garnier Frères,  Paris 1880, Tome  VII, Chapitre  V, pages   128  à 132 ).


” En  juin 1764, m'étant rendu à la Cour  à l'heure indiquée, Monsieur de KAISERLING  me présenta tout de suite à la duchesse de COURLANDE, et celle - ci au duc qui était le célèbre BIRON, ancien favori de l'Impératrice  Anna IWANOWNA, Régent de Russie après la mort de cette souveraine, et puis condamné à passer vingt ans en Sibérie. Le duc de COURLANDE avait six pieds de haut, et on voyait encore les traces qui annonçaient qu'il avait été très bel homme; mais la vieillesse qui détruit les plus belles formes avait déjà appesanti sur lui sa dure main de fer. J'eus avec lui, le surlendemain, une longue conférence.

Le lendemain, je dînai chez Monsieur de KAISERLING et je consignai  Lambert  ( Note 1 ) à un marchand juif, pour le faire habiller décemment.

Le surlendemain, je dînai chez le duc, où je ne trouvai que des hommes. Le vieux Prince me faisant toujours parler, le discours vers la fin du dîner, tomba sur les richesses du pays qui consistent particulièrement en minéraux et en demi-minéraux. Il me passa par la tête de dire que ces richesses dépendaient de l'exploitation et qu'elles pouvaient devenir précieuses. Pour justifier cette assertion, je me trouvai engagé à parler sur la matière, comme si j'en eusse fait ma principale étude. Un vieux chambellan, qui avait la régie de toutes les mines de la COURLANDE  et de la SEMIGALLE, après m'avoir laissé débiter tout ce que l'enthousiasme m'avait mis dans l'esprit, entra lui - même en matière, me fit des objections, et approuva tout ce que le hasard m'avait fait dire de raisonnable sur l'économie d'où dépendait toute l'utilité de l'exploitation.

Si, quand je commençais à parler en connaisseur, j'avais réfléchi que je pouvais avoir affaire à connaisseur, j'aurais certainement dit beaucoup moins; car j'étais passablement ignorant sur la matière; mais j'y aurais perdu, car je n'en aurais pas imposé, et le duc de COURLANDE se mit en tête que j'en savais bien plus que je n'en avais dit.

Aussi, dès que je fus seul avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, au sortir de table, il me pria de lui accorder quinze jours, si je n'étais pas pressé de me rendre à Pétersbourg. M'étant déclaré à ses ordres, le duc me mena à son cabinet, où il me dit que le chambellan qui m'avait parlé me conduirait dans tous les établissements qu'il avait dans ses duchés, où j'aurais la complaisance d'écrire toutes les observations sur la régie économique. Ayant consenti à sa proposition, mon départ fut fixé au lendemain.

Le duc, ravi de ma facilité, fit appeler le chambellan, lui donna ses ordres en conséquence, et nous convînmes qu'au point du jour il viendrait me prendre à ma porte avec une voiture à six chevaux.

Rentré chez moi, je fis mes préparatifs, et j'ordonnai à Lambert d'être prêt à m'accompagner avec son étui de mathématiques; puis l'ayant informé de l'objet de mon voyage, il me promit de me serir de son mieux, quoiqu'il fût tout à fait étranger à la science administrative et à celle des mines.

Nous partîmes à l'heure indiquée, avec un domestique sur le siège et deux autres à cheval qui nous précédaient armés jusqu'aux dents. Nous changions de relais toutes les deux ou trois heures, et le chambellan ayant fait une riche provision de bons vins, nous nous rafraîchissions quand l'envie nous en prenait.

Notre tournée dura quinze jours, et nous nous arrêtâmes à cinq établissements de cuivre ou de fer. Je n'avais pas besoin d'être connaisseur pour écrire partout quelque chose; il me suffisait de bien raisonner, et spécialement sur l'économie, qui était l'article principal que le duc avait en vue. Ici, je conseillais des réformes qui me semblaient utiles, là je démontrais une augmentation de main - d'oeuvre pour améliorer le revenu.
Ailleurs, dans une mine surtout, où l'on employait trente hommes de peine, j'ordonnai la construction d'un canal fort court, et qui, puisant à une petite rivière toujours courante et assez élevée, suffirait au moyen d'une simple écluse à faire tourner trois roues qui permettraient la suppression de vingt travailleurs.

 

Lambert, sous ma direction, traça parfaitement le plan de l'ouvrage, mesura les hauteurs, dessina l'écluse et les roues, et plaça les témoins de l'élévation du terrain à gauche et à droite tout le long du canal projeté. Au moyen d'autres canaux, je desséchais de grandes vallées pour y recueillir en plus grande abondance des soufres et des vitriols dont les terres que nous examinions étaient fort imprégnées.
Je retournai à Mittau enchanté de ma tournée et d'avoir pu être utile, sans en imposer, mais en raisonnant; je l'étais aussi de m'être découvert un talent que je ne me soupçonnais point.

Je passai le lendemain à mettre au net les observations que j'avais faites, et à faire copier en grand les dessins qui devaient en faire partie.
Le surlendemain, j'allai porter le tout au duc  de  COURLANDE qui s'en montra très satisfait, et comme je pris en même temps congé de lui, il me dit qu'il me ferait conduire à Riga dans une de ses voitures, et qu'il me donnerait une lettre pour le Prince Charles  (  Note  2 ), son fils, qui s'y trouvait en garnison.

Le bon et sage vieillard me dit à la fin de lui dire sans compliment si je préférais un bijou ou sa valeur en numéraire. “Prince, lui dis - je, d'un sage tel que Votre  Altesse, j'ose accepter de l'argent, cela pouvant m'être plus utile que des bijoux “. Aussitôt, le duc me remit sur son caissier un billet de quatre cents  Albertsthalers, que je reçus à l'instant en beaux ducats monnayés à Mittau, l'Albertsthaler valant  un demi - ducat.

Après avoir baisé la main de la duchesse, j'allai dîner pour la seconde fois avec Monsieur  de KAISERLING.
Le lendemain, mon jeune chambellan vint me porter la lettre du duc, me souhaiter un bon voyage, et m'annoncer que la voiture de la Cour était à ma porte. Je partis fort content avec mon bègue Lambert, et j'arrivai à  Riga à midi, et je m'empressai d'envoyer au  prince  Charles la lettre de son père dont j'étais porteur “.

Par  Giacomo   CASANOVA, chevalier  de  SEINGALT,   (  Note  3  )
écrit au château de Dux, en  Bohême, de 1791  à  1798

NOTES


( 1 )   Lambert était un assistant que Casanova avait rencontré, et dont le grand et unique talent  - selon CASANOVA - était  la   “science des mathématiques “ 
( 2 )   Charles - Ernest  de  BIRON  ( 1728 - 1801 ) était le fils du duc de COURLANDE. Il était major général de l'Infanterie Russe, en 1762; puis il mena une vie très mouvementée. On le retrouve à Vienne, en 1766, puis à Paris  en 1768  ( où, pour une sombre affaire de traites… d'ailleurs jamais élucidée,  il fut enfermé à  la Bastille ), puis en Allemagne, et enfin en Pologne. Grand joueur et voyageur infatigable, tout comme l'était Casanova, il fut en relation suivie avec ce dernier. A la fin de sa vie, et contraint de renoncer à la succession de COURLANDE, il mourut en Prusse. Charles - Ernest  de  BIRON est l'ancêtre d'Ernst - Johann Biron, qui de nos jours habite Munich.
( 3 )  Si CASANOVA  était bien  ” chevalier Romain “, car sa Sainteté le Pape l'avait effectivement décoré de “L'Ordre de l'Eperon d'Or “, le nom  de  SEINGALT  était,  en revanche, un nom que  Casanova avait créé de son propre chef et qu'il utilisa de façon courante, à partir de 1760. CASANOVA  se servait de ce nom d'usage, en l'alternant avec son propre patronyme, en fonction des villes  ou des Pays où il se trouvait.