Un souvenir du cabinet de curiosités de Talleyrand

par André BEAU et Marc du POUGET*

Lors d’une visite au château de Valençay, on peut remarquer un portefeuille en maroquin rouge, décoré d’arabesques en façade, comportant au dos, entouré d’une guirlande, surmonté de 8 étoiles et posé sur un croissant, le chiffre CMT en lettres anglaises, brodé à l’identique de la totalité du décor, en fils de soie blanche, correspondant au nom de Charles Maurice de Talleyrand.

En soulevant le rabat, décoré à sa partie supérieure d’une inscription en caractères coufiques, on constate que l’objet est doublé de soie verte et comporte l’inscription « CONSTANTINOPLE . 1806».

Si Talleyrand fut pressenti pour être le représentant du Directoire près la Sublime Porte au moment de l’expédition d’Egypte en mai 1798, poste qu’il négligea d’accepter malgré le désir qu’en avait exprimé le général en chef Bonaparte, comment se fait-il que ce curieux objet se retrouve à Valençay ? Il était manifestement destiné au ministre des Relations extérieures, et apparemment parvenu à son bénéficiaire avec un certain retard ?
D’ailleurs, nous savons que le ministre abandonnera ses fonctions le 9 août 1807, fonctions qu’il avait honorées une première fois du 16 juillet 1797 au 20 juillet 1799, puis reprises, le 22 novembre 1799.

L’explication se trouve dans la Notice sur Valençay (1848), oeuvre de sa nièce, la duchesse de Dino, qui nous indique, page 44, à propos d’une collection de 28 portraits en miniature de souverains, alors conservée à Valençay, dans une annexe de la bibliothèque du donjon : « le plus remarquable… est celui du sultan Sélim, qui, à une époque où rien encore n’était innové en Turquie, se fit peindre en secret pour M. de Talleyrand, et lui envoya ce portrait par le général Sébastiani ». Mme de Dino exagère quelque peu, car nous connaissons un portrait de Sélim III, rapporté de Constantinople par Caulaincourt, en 1797, reproduit par Maurice Herbette dans Une ambassade turque sous le Directoire (Paris, Perrin, 1902).

Nommé ambassadeur comme tant d’autres militaires sous l’époque impériale, Sébastiani eut connaissance de son affectation à Constantinople le 2 mai 1806, et y restera jusqu’à la mort du sultan, assassiné en 1808.

Le portefeuille qui nous intéresse contenait au départ la miniature dont il vient d’être question, laquelle fut adjugée 155 francs à un inconnu, lors de la vente « Valençay »de mai-juin 1899 , n° 155 du catalogue, sous la fausse appellation « Le Sultan Sélim II ».
Pour évoquer la collection du prince de Talleyrand, il ne nous reste plus qu’une gravure et un portefeuille de maroquin rouge.

*REVUE DE L’ACADEMIE DU CENTRE pp 184et 185


voir aussi : Quand le prince de Talleyrand transformait l’or… en bronze : les bronzes d’ornement du château de Valençay