Balade sur les traces de Talleyrand, de Saint-Quentin à Reims en passant par Pont-de-Sains

Le 2 novembre 2009, Pierre Guimbretière

Saint-Quentin

Le président de l’association « Les Amis de Talleyrand », vermandois depuis bien des lustres, s’est acharné à trouver quelques traces laissées par Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord dans la ville ou ses environs. Il donne les renseignements suivants dans son rapport moral présenté lors de l’assemblée générale de l’association tenue à Lesdins près de Saint-Quentin le 17 octobre 2009. (on trouvera le compte rendu complet de l’assemblée sur le site de l’association)

« Le 24 février 1790, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, qui avait prêté serment à la constitution civile du clergé, sacre en l’église de l’Oratoire à Paris plusieurs évêques constitutionnels dont un curé de Saint-Quentin, le curé de l’église St-Jean de cette ville, en la personne de Claude-Eustache Marolles qui devint évêque de Soissons. Cette consécration par un évêque jureur fit d’ailleurs scandale auprès du clergé réfractaire, et fut l’objet d’une très importante cérémonie, en présence de mille hommes de la garde nationale, commandée par La Fayette en personne. En fait, Talleyrand peut être considéré comme un promoteur de la liberté des cultes en France. Mais son oncle, l’archevêque Alexandre-Angélique le désapprouva et publia deux ordonnances contre cette élection. Il émigra à Aix-la-Chapelle et Louis XVIII, en exil à Mittau près de Riga, l’appela auprès de lui.

Par la suite, Charles-Maurice aurait eu l’abbaye du Mont St-Martin à quelques Kms de Saint-Quentin. Des recherches sont en cours à ce sujet. L’acte de mariage de Charles-Maurice avec Catherine Worlée mentionne bien la présence comme témoin de son ami Radix de Sainte-Foy demeurant au Mont-Saint-Martin. Et certains ouvrages mentionnent Talleyrand comme propriétaire du Mont-Saint-Martin par l’intermédiaire d’un homme de paille, dénommé Radix de Sainte Foy. Cette abbaye, qui aurait appartenu à Talleyrand, servit à héberger des prisonniers russes en 1808-1809, réquisitionnés comme terrassiers pendant la construction du canal de St-Quentin, inauguré par l’empereur en 1810. Il est venu en personne avec sa cour à Lesdins pour cette inauguration, en compagnie de Marie-Louise qu’il venait d’épouser. Talleyrand était-il du voyage ? Des recherches sont à faire à ce sujet »

On peut ajouter qu’Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, son oncle, avait été abbé commendataire en particulier de l’abbaye de Saint-Quentin-en-l’Isle

Il faut rappeler que Saint-Quentin, ville trop méconnue, mérite une visite attentive car elle recèle des trésors artistiques : un hôtel de ville de plus de 500 ans avec de belles sculptures, un beffroi qui chante des ritournelles, un musée Antoine Lecuyer qui conserve les pastels de Maurice-Quentin de la Tour, une grand place qui devient plage en été, des maisons reconstruites dans le style art déco et une grande collégiale qui a honoré au cours des siècles la ville de Saint-Quentin.


Pont-de-Sains

La terre de Pont-de-Sains, proche d’ Avesnes et de la frontière belge, avait été achetée le 18 octobre 1801, conjointement par Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord et Catherine Grand, à un banquier belge Michel Simons qui était en relations d’affaires avec Talleyrand. Il s’agissait probablement plus d’un placement financier que de l’achat d’un beau domaine. D’après la duchesse de Dino citée par le docteur Guy Rérolle « … ce n’est rien que la maison d’un maître de forge placée entre un étang et une usine, entourée d’une prairie et d’immenses forèts…. ».

Une gravure posée sans apprêt sur le manteau d’une cheminée d’un des salons représentante ce que pouvait être cette propriété à l’époque de sa splendeur : un chemin serpentant du haut de la gravure où est représenté « le temple » sépare la grande bâtisse à droite, « le château » disparu probablement depuis longtemps et des bâtiments industriels cachés en partie par les deux tours rondes du portail.
La photo habituelle de ces tours rondes encadrant un portail massif pourraient laisser croire que ce sont là les seuls restes d’une propriété en ruine. Il n’en est rien, derrière ce portail subsistent face à une grande pièce d’eau de beaux bâtiments qui ont servi de lieu d’habitation à la dernière propriétaire et, maintenant, de salles pour des bureaux et les réunions de l’association qui a racheté la propriété en 1923.
Ainsi qu’on le verra par la suite, cette association s‘occupant d’enfants en difficulté a connu et connaît toujours de nos jours une expansion importante : Pont-de-Sains n’est pas en ruine, au contraire c’est un des biens de Talleyrand qui connaît une magnifique destinée.

En 1826, la princesse de Talleyrand abandonne ses droits à son ex-mari contre une majoration de sa pension. Elle pourra ainsi s’installer dans des demeures plus agréables, à Londres en particulier. Par héritage, ce bien demeure dans la famille de Castellane qui le vend en 1918.
A l’origine on pouvait se rendre au temple de l’amour en barque ; il existait en effet un petit étang aujourd’hui comblé. Ce temple possédait 4 colonnes en marbre rouge installées par Talleyrand qui les aurait rachetées pour orner ce temple dont on ignore à qui il est dédié. Après la guerre de 1914 pour faire face à des besoins d'argent, les colonnes de marbre du petit temple sont vendues en Amérique ; après une longue période d’abandon il est restauré par l’association qui gère le domaine de Pont-de-sains en 1987.
Le domaine a été acheté à la dernière propriétaire, en 1975, par « la Maison des enfants de Trélon » qui en a fait un « Centre d'aide par le travail ».

La terre du Pont-de-Sains a été achetée en 1975, par l’association « la Maison des enfants de Trélon ». Cette association accueille depuis de nombreuses années des enfants et adultes handicapés ; tous ont une activité salariée soit au Centre de loisirs voisin du Bol Vert géré par l’association depuis de nombreuses années soit au « Centre d'aide par le travail de la ferme de Pont-de-Sains ».

« Le Centre d’aide par le travail de la ferme de Pont-de-Sains »

Le directeur se réjouit de nous accueillir maintenant dans la partie « ferme » de cette ancienne propriété de Talleyrand, dont nous venons de visiter les bâtiments en sa compagnie. Il nous raconte combien il a fallu de persévérance depuis plus de 25 ans pour faire face à bien des vicissitudes avant que cette terre à l’abandon ne devienne une florissante exploitation agricole.
On découvre alors avec étonnement un grand domaine produisant tous les produits du terroir que ce soit en plein champ ou sous d’immenses serres : des fleurs, des légumes mais aussi une laiterie et une fromagerie produisant le fameux fromage de Maroilles.

Le Centre du Bol Vert

Ensuite direction Trélon, au centre du Bol Vert, appartenant à la même association que la ferme. Cette friche industrielle du 18ème et 19ème est devenue un complexe touristique qui fait partie maintenant du patrimoine historique de l'Avesnois.

Déjeuner dans une ancienne verrerie où l'on soufflait les flacons de champagne, avec, en entrée,"une flamiche aux poireaux gratinée au Maroilles, puis, visite de l’« hôtel des verriers » installé dans la maison du maître verrier qui conserve de beaux plafonds et possède 10 chambres 2 étoiles.

Après un tour complet des murs en brique rouge de ce petit site si bien restauré on ne peut être qu’être admiratif devant l’ampleur des travaux qu’il a fallu mener à bien pour sauver ce village autrefois plein d’activité mais laissé à l’abandon depuis de longues années. Il connaît désormais un renouveau grâce à l’obstination des dirigeants de l’association et est, maintenant, reconverti en un centre de loisirs apprécié de l’Avesnois.

On ne peut trouver meilleure conclusion que de citer quelques lignes du site de l’association. « À l’abri de murs façonnés par l’histoire ouvrière locale, de nouvelles activités ont investi les lieux. Les rires des repas de fêtes s’élèvent dans la salle où résonnaient les machines-outils alors que le voyageur chanceux trouve le logis là où résidaient les maîtres, propriétaires de la verrerie. Aujourd’hui, c’est tout l’Avesnois et son patrimoine historique et architectural qui reprend vie quand pierres bleues, plafonds en voucettes, arcades de briques, poutres et poulies se métamorphosent en un lieu d’accueil à l’identité singulière »

Saint Thierry

C’est vers l’an 500 que Thierry, disciple de Saint Rémi, établit à la demande du grand archevêque de Reims un monastère sur les collines du Mont d’HOR. Au fil des siècles, le monastère se développe, connaît des phases de difficultés et même de décadence suivies toujours de renouveau. Il disparaît en 1777 suite à sa suppression décidée pour « procurer un palais de plaisance à Mgr de Talleyrand-Périgord archevêque de Reims ». Il renaît de ses cendres deux cents ans plus tard, en 1967, avec l’arrivée des sœurs bénédictines.

Les Amis de Talleyrand venus visiter ce lieu sont reçus très chaleureusement par une des sœurs qui leur conte la longue vie de ce lieu, mentionnant, avec indulgence, qu’il y a eu une période où l’endroit n’avait plus guère de caractère religieux. C’est précisément cette période qui suscite l’intérêt de l’association. Très courte, moins de quinze ans, elle a vu la destruction de ce monastère et l’érection d’un château de plaisance sur le site même du monastère.

C’est Mgr de Talleyrand-Périgord qui fit détruire une bonne partie des bâtiments. En 1778, l’église fut presque complètement rasée de même que le cloître. Seuls subsistèrent la partie centrale de la conciergerie et le porche d’entrée. Les travaux de construction du château allèrent bon train et, en 1779, l’archevêque put s’installer dans ses meubles ; de ses jardins en terrasse, il jouissait d’une vue superbe sur la ville de Reims.

L’archevêque de Reims pouvait alors recevoir amis et famille dont Charles-Maurice. Talleyrand résidait alors à Paris mais il bénéficiait d’un appartement dans le château de Saint Thierry car il venait souvent rendre visite à son oncle espérant son aide pour conquérir un évêché.

C’est à l’occasion d’une de ses visites, en octobre 1783, qu’apprenant le passage à Reims de trois jeunes anglais, il leur offrit l’hospitalité dans l’appartement que son oncle avait mis à sa disposition à Saint Thierry. Parmi ces visiteurs anglais, il y avait William Pitt. Talleyrand passa plusieurs semaines en leur compagnie avant qu’ils ne continuent leur voyage.

Le palais de l’archevêque fut confisqué par les révolutionnaires et vendu. Mgr de Talleyrand-Périgord partit en exil ; il tint un moment compagnie à Louis XVIII dans le lointain Mittau chez le duc de Courlande. A son retour en France, il devint cardinal et archevêque de Paris en 1817.

La cathédrale Notre Dame et le palais archi-épiscopal et royal du Thau

Diaporama

Agrandie, restaurée au cours de siècles, la cathédrale de Reims dispose d’une très riche statuaire .Il s'agit de l'une des réalisations majeures de l'art gothique en France.
Bombardée dès les premiers jours de la guerre de 1914, elle ne fut restaurée complètement qu’après la seconde guerre mondiale. Elle est inscrite, avec le palais du Thau qui la jouxte, sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco

En mémoire du baptême de Clovis à Reims en 496, l’usage s’instaure au XIéme siècle d’y sacrer les rois de France. Le dernier fut Charles X en 1825
En 1775, dans cette cathédrale même, une des premières cérémonies auxquelles assista Charles-Maurice, tout jeune sous-diacre, fut le sacre de Louis XVI. Son père Charles-Daniel y officia comme un des « Otages de la Sainte Ampoule ». Son oncle Alexandre-Angélique, pas encore archevêque de Reims, mais coadjuteur de Mgr de La Roche-Aymon, assista ce dernier. Plus que la mention de cette cérémonie exceptionnelle ce sont des souvenirs purement personnels que Charles-Maurice évoque dans ses Mémoires : ses liaisons « avec plusieurs femmes que leurs avantages rendaient remarquables et dont l’amitié n’a pas cessé de jeter du charme sur sa vie : la duchesse de Luynes, la duchesse de Fitz James et la comtesse de Laval… »

Le palais archi-épiscopal et royal du Thau qui jouxte la cathédrale, plusieurs fois reconstruit, réaménagé et agrandi fut pendant plusieurs siècles la demeure des prélats de Reims; il était aussi le lieu de résidence des rois à l'occasion de leur couronnement. L’ensemble, exceptionnel, est constitué d’une dizaine de salles dont les plus remarquables sont les suivantes :
- La chapelle palatine (1207). Dans la chapelle basse est notamment conservée une partie du jubé de la cathédrale datant du XVe siècle. La chapelle haute donne une impression de grande légèreté.
- La salle du Tau. Dans cette grande salle gothique se déroulaient le lever et l'habillage du souverain avant la cérémonie du sacre, ou encore le banquet donné, après le sacre, pour plusieurs milliers de personnes.
- Le musée de l'oeuvre. Il conserve d'importants éléments sculptés provenant de la cathédrale, des tapisseries flamandes représentant l'histoire de Clovis, ainsi que le trésor constitué d'objets du sacre et de Précieuses pièces offertes par les rois et les reines de France (source : http://palais-tau.monuments-nationaux.fr/)
C’est dans cette demeure majestueuse que son oncle Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, devenu en 1977 titulaire du siège archiépiscopal, accueillit Charles-Maurice, patronnant efficacement les premiers pas de son neveu qui souhaitait poursuivre sa carrière ecclésiastique à Reims pour bénéficier de la protection de ce haut personnage.
Le docteur Guy Rérole apporte quelques précisions sur cette période qui allait mener, en accéléré, Charles-Maurice à la prêtrise L’archevêque obtint l’excardination de son neveu, alors jeune-sous-diacre, du diocèse de Paris, et son incardination au diocèse de Reims le 17 septembre 1779, date à laquelle lui fut conféré le diaconat dans la chapelle palatine du palais. Trois mois plus tard, le 18 décembre 1779, l’abbé de Périgord était ordonné prêtre dans le même sanctuaire.
Chapelain, abbé commanditaire, vicaire général, Talleyrand n’avait plus rien à attendre de ce diocèse, il préféra revenir à Paris.


N.B : ce document présente les principaux sites visités par les membres de l’association Les Amis de Talleyrand en y soulignant la présence de Talleyrand dans ces lieux. Cette balade a été effectuée à l’occasion de la tenue de leur assemble générale à Lesdins près de Saint-Quentin, le week end du 16 au 18 octobre 2009. Pour de plus amples informations sur les lieux visités, il est fortement conseillé de se reporter au remarquable guide des sites talleyrandiens qu’est le livre du docteur Guy Rérolle « Talleyrand souvenirs actuels » Editions Clea.