Le mariage avec Mme Grand... un des mystères de la vie de Talleyrand

Daniel CHARTRE.

Talleyrand à beaucoup aimé les femmes. Il aimait les séduire et conquérir leurs faveurs. Il avait allègrement butiné ces fleurs de la haute noblesse, dont les noms sont abondamment divulgués dans les biographies : MM de Waresquiel, Castelot, Orieux, Madelin, Lacour-Gayet, Bordonove, pour ne citer que les plus importantes.

«En amour, (disait-il), il n’y a que le commencement qui soit charmant. Je ne m’étonne pas que l’on trouve tant de plaisir à recommencer si souvent » (Source G Lacour-Gayet : Talleyrand Editions Payot).

De tels propos ne sont absolument pas ceux d’un homme songeant à s’engager par les liens du mariage à être fidèle ; à ce sujet, il disait d’ailleurs : «C’est une si belle chose que le mariage qu’il faut y songer toute sa vie».  C’est une façon cynique et élégante de dire qu’il ne s’y risquerait point. Tout donc indique que sous l’ancien régime il ne se serait point marié, s’il n’avait pas été contraint par les circonstances à entrer dans les ordres. Il serait plus que probablement devenu la version française du Prince de Ligne.

Quelles sont donc les raisons qui ont poussé Talleyrand à contracter des liens pour lesquels il n’avait apparemment  aucune inclination ?

Même  le sujet de son mariage, de sa vie matrimoniale et le décès de son épouse n’y sont pas abordés. C’est la lecture de ses mémoires qui nous donnera des informations susceptibles  de comprendre pourquoi.

Certains biographes de Talleyrand mettent en doute la sincérité de ses mémoires, notamment ses propos sur son infirmité et les conséquences qu’elle  eut sur son devenir, en particulier sur ce  que M de Waresquiel appelle sa «vocation ecclésiastique  forcée», et que cette première partie de ses mémoires n’aurait été rédigée que pour justifier  nombre des actes répréhensibles de sa vie.

Ils dénoncent la crédulité des contemporains et des historiens et biographes du prince qui ont pris ces lignes concernant sa jeunesse  pour argent comptant, sans chercher à les remettre en question accréditant ainsi  ce qui ne serait qu’une légende forgée par Talleyrand  pour rejeter sur  les circonstances la responsabilité de ses actes.

Le procès d’intentions qui lui est fait est contestable.

S’il est vrai que ses propos sont parfois entachés d’erreurs, silences et omissions.  Je crois que le passage relatif à son infirmité est sincère.

On ne dira jamais assez  que c’est  son infirmité, qu’elle soit congénitale ou accidentelle qui est la cause de tout ce qui est arrivé.

- Sans elle il  n’aurait pas été spolié de son droit de primogéniture sur l’héritage familial (fortune, rang titres et avantages).

- Sans elle il aurait pu choisir librement sa voie et son mode de vie : II aurait pu faire une carrière brillante dans le métier des armes ou bien briguer une charge à la maison du roi ; ou, pouvant librement s’adonner à sa passion pour la politique être un ministre de ce roi faible que fut Louis XVI et éviter par ses conseils avisés, avant et pendant les états généraux, que la monarchie, ne s’aliène l’ensemble des corps sociaux et ne soit mise à bas ; ou tout simplement il aurait pu être un brillant courtisan oisif qui, comme son oncle le cardinal archevêque de Reims, aurait pris le chemin de l’émigration et n’aurait peut-être pas rencontré et servi Napoléon.

- Sans elle il aurait pu peut-être fonder une famille, avoir des enfants et des descendants légitimes directs qui seraient nos contemporains.

- A cause d’elle ses parents l’ont poussé, à son corps défendant vers la cléricature

- A cause d’elle, en réaction à cette violence qui était faite à ses aspirations et à sa nature profonde au nom de «convenances sociales» (Talleyrand, Mémoires),  il mena la vie mondaine et licencieuse d’un abbé libertin, ce qui déplaisait fort au Roi et a bien failli l’empêcher d’accéder à la dignité épiscopale.

 - A cause d’elle,  la frustration et de l’injustice  qu’il subissait  ont provoqué chez lui, à la faveur  de la révolution, le désir de faire cesser  l’iniquité de la société de l’ancien régime et aussi une colère froide qui l’a poussé à se venger de cette société qui en avait fait un prêtre malgré lui, en prenant une part active à l’abolition des privilèges dont le clergé et la noblesse jouissaient abusivement,  son abandon du clergé et le vente des biens de  celui-ci et sacré évêques des prêtres qui avaient prêté serment à la constitution.

- A cause d’elle et pour s’échapper du carcan de l’église dans lequel il se sentait  prisonnier, il a contracté un mariage indigne de son nom et de son rang.

Pourtant les  perspectives d’une  carrière ecclésiastique honorable  étaient envisageables pour peu  que la vie de Charles-Maurice soit conforme à celle que le roi Louis XVI attendait de son clergé.

S’il avait accepté une situation enviable et adopté une conduite conforme à l’éthique de la société de cour sous Louis XVI, qui n’interdisait pas aux enfants de la noblesse entrés en religion de mener une vie mondaine à condition qu’elle fut exempte de toute licence, il aurait  obtenu la crosse et coiffé la mitre épiscopale beaucoup plus tôt.

Il aurait pu, grâce à ses qualités et sa compétence en économie entrer au conseil du Roi et probablement obtenir le chapeau de cardinal.

Son nom aurait pu s’ajouter  à la liste des cardinaux ayant grands serviteurs de l’état tels Richelieu et Mazarin ,  Dubois pendant la régence, Fleury sous Louis XV, Loménie de Brienne sous Louis XVI,  ou connaître une  vie aventureuse et mouvementée comme celles des cardinaux de Retz (dont il avait lu les mémoires avec beaucoup d’intérêt) ou de Bouillon entrés en rébellion contre Louis XIV.

Mais ces spéculations sont vaines. Le dicton : «Avec des si on mettrait Paris en bouteille.» prend ici toute sa valeur tant il est vrai qu’à force de suppositions tout est possible.

 C’est bien  son aversion  profonde pour l’état religieux et son désir farouche de s’en affranchir et de couper les ponts qui ont poussé Talleyrand à se marier.

L’hypothèse qui prévaut est que c’est Napoléon qui aurait contraint Talleyrand à se marier. La vie de libertin que son ministre des relations extérieures menait parallèlement à sa vie politique irritait Napoléon.

Il souhaitait que son entourage mène une vie digne pour ne pas porter atteinte à la respectabilité de son gouvernement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Le premier consul, soucieux de la respectabilité de son entourage et en particulier de celle du chef de son corps diplomatique s’est mis en tête, probablement dès son accession aux plus hautes fonctions, de mettre de l‘ordre dans la vie privée de son ministre.

La haute noblesse d’Europe était dans son immense majorité très attachée à la valeur des sacrements religieux. Avoir pour représentant un ancien évêque qui fut un personnage en vue de la Révolution et  menant une vie dissolue, risquait de créer un apriori défavorable pour négocier avec des nations conservatrices très à cheval sur les faits de religion.

Une hostilité des négociateurs étrangers vis-à-vis de leur interlocuteur français risquait fort de peser négativement sur l’issue de tractations. Pour lever cette hypothèque il lui enjoignit de faire cesser ce scandale.

Talleyrand avait tout à perdre en ne se pliant pas à la volonté du nouveau maître de la France. C’était la seule solution pour éviter de perdre son crédit, son poste et son influence sur Napoléon. Il risquait, de perdre une place prestigieuse avec les avantages en natures considérables liés à la fonction, sans oublier les à-côtés pécuniaires et autres ‘’les douceurs’’ compléments occultes non négligeables pour soutenir un train de vie digne de son rang et de son nom.

Napoléon lui avait d’abord proposé de lui obtenir le chapeau de cardinal. Comprenant que son ministre ne voudrait jamais  réintégrer le clergé,  et à défaut de lui faire réintégrer le clergé,  Napoléon harcela le Saint-Siège jusqu’ à ce qu’il obtienne un bref pontifical rendant Talleyrand à la vie laïque, ce qui lui permettrait de faire pression sur lui  pour le forcer à de  mettre fin au scandale que causait  sa vie en concubinage avec Catherine Grand en se mariant. 

Bonaparte en profita pour faire publier un arrêté consulaire qui établissait que ce document permettait à Talleyrand de se marier. C’était une interprétation extensive et  abusive du texte pontifical. Si celui-ci autorisait, en effet, l’ancien évêque d’Autun à vivre en simple particulier, il ne relevait absolument pas de ses vœux sacerdotaux.

L’obtention du bref papal le libérant de la tutelle de la religion ne pouvait que combler d’aise Talleyrand. Il n’a jamais fait mystère du fait qu’il était entré contre son gré dans les Ordres.

« Toute ma jeunesse a été conduite vers une profession pour laquelle je n’étais pas né.» (Talleyrand, mémoires). Notons ici que Talleyrand dit «je n’étais pas né» et non je n’étais pas fait. Cela a son importance.

Elle traduit toute sa rancœur vis-à-vis d’une famille qui, en raison de son infirmité, l’a spolié de la primauté sur les biens et les titres  que lui conférait, son aînesse. Peut-être se serait-il plus facilement résigné si le premier né de la famille, Alexandre de Talleyrand-Périgord (1752-1757) avait vécu, le destinant automatiquement selon les usages de la noblesse à une carrière dans le clergé.

Une fois délivré du carcan de la prêtrise, Talleyrand voulut couper définitivement, irrémédiablement, les ponts avec l’état ecclésiastique en se mariant. Ce qui surprend, c’est le choix de la personne avec qui il a choisi de convoler.

Avant de rencontrer Mme  Grand, sous le Directoire,  Talleyrand  a tout d’abord songé à se marier dans son milieu.

Dans ses mémoires, la comtesse de Boigne écrit : «une anecdote peu connue, c’est que Monsieur de Talleyrand eut fort le désir d’épouser Madame de Buffon (Note de l’éditeur Il s’agit de Marguerite de Bouvier de Cepoy, comtesse de Buffon (1767-1808) qui était la belle-fille du Naturaliste).

Sa tante, la vicomtesse de Laval, s’employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa répugnance à devenir la femme d’un évêque. « (Mémoires de la comtesse de Boigne Tome 1 p 233-234, Collection Le Temps retrouvé Mercure de France).

Ces quelques lignes éclairent d’un jour nouveau les raisons du mariage de Talleyrand avec une personne bien au-dessous de sa condition.

Hélas même si le pouvoir de la religion avait été considérablement amoindri par la révolution, il n’en continuait pas moins à exercer une forte dictature morale sur les esprits. Qu’on ne s’y trompe pas, avoir des relations intimes avec un prêtre n’a jamais arrêté les dames. Talleyrand en parlait en connaissance de cause avec ironie : «Les abbés ont cet avantage pour les femmes qu’elles sont sûres du secret et que leur amant peut leur donner autant d’absolutions qu’elles ont péché avec lui. »

Mais de là à se marier avec un prêtre, et plus encore avec un évêque, il y a un pas que bien peu ont osé franchir. Elle savait que tout mariage avec un prêtre, même s’il était  rendu à la vie laïque, n’avait  aucune valeur canonique, et que celle qui oserait convoler avec un homme ayant reçu les sacrements sacerdotaux commettrait un péché mortel qui compromettrait irrémédiablement le salut de son âme.

La vicomtesse de Laval fut une des nombreuses maitresses de Talleyrand. Après la fin de leur liaison amoureuse, il était resté en excellents termes avec elle, comme il le restât avec la plupart d’entre-elles, à l’exception de Madame de Flahaut et Madame de Staël.

Mme de Laval ne ménagea pas sa peine pour convaincre sa nièce de convoler avec l’homme pour qui elle éprouvait toujours une tendre amitié. Ses efforts furent vains. Elle ne parvint pas à vaincre la répugnance de Mme de Buffon. Force fut donc pour Talleyrand de chercher à se marier avec une personne d’un rang social inférieur, mais qui n’aurait pas peur de braver les interdits moraux.

Cette anecdote, reprise par M de Waresquiel, prouve que la détermination de Talleyrand à couper les ponts d’une manière radicale est ancienne. Elle fait partie d’un plan dont la mise en œuvre débuta le 13 janvier 1791 lorsqu’il démissionna de son évêché d’Autun et dont l’étape suivante était de contracter mariage  pour en finir une bonne fois pour toutes avec son passé.

 

Catherine Grand Née Worlée était la maitresse du moment de Talleyrand. Elle n’était pas issue, loin s’en fallait, de la bonne société que fréquentait habituellement Talleyrand. C’était une aventurière.

Aux yeux de beaucoup de personnes, elle passait soit pour une, demi-mondaine, soit pour une courtisane (au sens péjoratif du terme), ou, au mieux, pour ce que l’on appelle de nos jours « une croqueuse d’hommes ».

Elle était à la recherche d’un époux lui assurant une position sociale. Ayant déjà encouru dans le passé, la réprobation publique du fait de sa vie sentimentale agitée, elle fit peu de cas de l’opprobre qu’elle encourait en se mariant avec un ancien évêque.

Cette superbe créature, comme nous le montre le portrait qu’en fit Madame Vigée-Lebrun, était grâce à sa rayonnante beauté, la personne idéale pour tenir le rôle de maitresse de maison du ministre des relations extérieures, qui joignait ainsi l’utile à l’agréable.

Même s’il avait causé beaucoup de tort pendant les premières années de la révolution à la classe sociale à laquelle il appartenait, ce grand seigneur, dont la lignée, affirmait-il,  était aussi  ancienne que celle des capétiens, (prétention contestée par beaucoup d’historiens et généalogistes depuis le XVIIième siècle,) a toujours été très pointilleux sur la qualité des alliances matrimoniales des membres de sa famille.

Ce mariage, d’un noble de haut lignage soucieux de son nom et de son rang, dont les fréquentations : amis, connaissances, maitresses, sont tous des gens de qualité, avec une roturière, à la moralité douteuse et sans fortune est incongru.

C’est l’impatiente exigence de Napoléon qui a forcé Talleyrand à contracter un mariage si peu flatteur. Faute de pouvoir, marier rapidement son ministre à une personne d’un rang convenable. Il força donc son ministre à épouser sa maitresse, une femme qu’il n’aimait pas  et dont il  tolérait difficilement la présence à sa cour.

Quelque part, il ne déplaisait sans doute pas à l’Empereur  de rabaisser la superbe de ce ministre qui lui en imposait tant avec son nom et sa prestance en le mariant avec une personne de basse condition. 

Il suffit de se rappeler les propos tenus par lui sur son épouse que Eric Schell a regroupés dans son opuscule et que nous retrouvons dans les ouvrages de MM Castelot, Orieux, Madelin, d’où lui-même dit les avoir extraits tels : «Elle est bête avec délices » ou encore «Il faut avoir aimé une femme de génie pour pouvoir apprécier le plaisir d’épouser une bête » pour écarter l’idée que le mariage de Talleyrand fut un mariage d’amour.

Le soulagement qu’il a exprimé devant sa nièce lorsqu’il apprît le décès de celle qui porta son nom, l’indifférence qu’il a poussé jusqu’à ne pas daigner assister aux obsèques, le désintérêt total qu’il a manifesté pour le choix et l’emplacement et l’entretien de sa sépulture, sont plus qu’éloquents.

Contre toute attente, le ménage fonctionna bien dans les premières années. Le couple Talleyrand vécut harmonieusement, affichant en public une entente parfaite. Ils reçurent tout ce qui comptait dans leur salon parisien ou à Valençay.

Mais bien qu’elle ne fut pas, comme beaucoup de personnes le prétendaient une personne sotte et ridicule, son esprit, c’est-à-dire une agilité et une finesse intellectuelle la rendant capable de faire promptement et avec à propos des réparties vives, brillantes, alliant dans un subtil dosage, humour et ironie, était, faute d’avoir reçu l’éducation et l’instruction adéquate, loin d’être à la hauteur du rang social dans lequel son mariage l’avait propulsée.

Ceci, ajouté à sa vanité qui ne connut plus de bornes lorsqu’elle devint princesses de Bénévent, fit d’elle un personnage dont Talleyrand supportait de plus en plus difficilement les ridicules, bien qu’il affectât de n’en rien en laisser paraître.

C’est l’infidélité de la princesse qui porta un coup fatal au couple quand elle prit pour amant le duc de San Carlos, membre de l’entourage des Princes espagnols assignés à résidence au château de Valençay par l’Empereur.

Cette liaison, lorsqu’elle fut connue par Napoléon, donna à celui-ci l’occasion d’humilier publiquement Talleyrand en ces termes :
-Napoléon : « - Vous ne m’avez pas dit que le duc de San Carlos était l’amant de votre femme ! »
-Talleyrand : « - En effet, sire, je n’avais pas pensé que ce rapport pût intéresser la gloire de Votre Majesté, ni la mienne. »

Cet affront public que certains historiens  situent lors de la célèbre scène du 28 janvier 1809, alors que d’autres la situent quelques temps plus tard, et l’humiliation qu’en éprouvât Talleyrand, est une des raisons qui  fit que celui-ci prît alors ses distances. 

Désormais, son épouse ne paraît plus à ses côtés. L'Empereur qui ne l’a jamais aimée, la bannit de sa cour. Talleyrand  s’estimant délié de son serment de fidélité devint l’amant d’Anne Charlotte Dorothée de Medem, mère, de Dorothée de Courlande, la toute jeune épouse de son Neveu Edmond de Périgord.

Pourquoi Talleyrand n’a-t-il pas divorcé ?

Rappelons que si sous l’ancien régime, le divorce était interdit, la révolution de 1789, par la loi du 20 septembre 1792 autorise le divorce pour deux causes : soit le consentement mutuel soit par la volonté unilatérale d’un époux par incompatibilité des mœurs.

En 1804, Napoléon, dans son code civil, ne le remet pas en cause, mais l’encadre strictement pour en éviter des interprétations abusives. Il est toujours autorisé, mais seulement par consentement mutuel ou pour faute de l’un des deux époux. L’infidélité de son épouse étant avérée et publiquement connue, rien ne s’opposait à ce que Talleyrand demande le divorce.

Pourtant il ne le fit pas alors qu’il en avait la possibilité.  Avait-il peur du scandale d’un prélat qui se marie puis divorce ?

Probablement pas. Talleyrand qui a toute sa vie bravé les interdits sociaux et moraux n’était certainement pas homme à être influencé par de telles considérations.

La peur de subir le courroux et les sarcasmes de l’Empereur ? Non. Talleyrand à toujours affiché le plus parfait dédain pour les quolibets et les railleries dont il est l’objet depuis très longtemps. «Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis quarante ans ; que me fait une goutte de plus ou de moins.» (Source Eric Schell Talleyrand ‘’En verve’’) dit-il un jour à Adolphe Thiers qui l’invitait à réfuter une calomnie.

Deux hypothèses peuvent être envisagées :

La première est que Talleyrand pensait qu’un divorce entraînerait obligatoirement le départ de son épouse du Château de Valençay où elle tenait le rôle d’hôtesse (Qu’elle avait pris fort à cœur en s’assurant du bien-être physique d’un proche des princes espagnols en exil) et de geôlière discrète, que Napoléon avait imposé aux Talleyrand.

Dans son message leur assignant cette tâche peu glorieuse Napoléon avait stipulé «Soyez-y rendu lundi au soir. Mon chambellan Tournon s'y rend en poste pour tout préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu’ils aient là du linge de table et de lit et de la batterie de cuisine. Ils auront huit ou dix personnes de service d'honneur, et autant ou le double de domestiques. Je donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur de la gendarmerie à Paris de s'y rendre et d'organiser le service de la gendarmerie. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sûr, cela n'aurait aucun inconvénient, puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller ».

Les termes de ce message en disent long sur les sentiments de l’empereur à l’égard de Talleyrand. Ils sont même blessants lorsqu’il parle du rôle que doit jouer la princesse de Bénévent. Vu le mépris de l’empereur vis-à-vis de l’épouse de son ancien ministre des relations extérieurs et le caractère infâmant du rôle qu’il lui attribue à demi-mots, on se demande pourquoi, en 1803, il a voulu que Talleyrand en fasse sa femme au lieu de patienter et de l’inciter à trouver une personne qui lui aurait paru plus convenable. 

Le divorce mettant fin aux fonctions de sa femme, Talleyrand devait redouter non sans raisons que l’Empereur lui ordonne de prendre la place de son épouse à Valençay. Cet éloignement de la capitale l’aurait isolé des milieux politiques et diplomatiques qui étaient vitaux pour lui car il y puisait ses informations et y répandait de plus en plus des propos de plus en plus défavorables à la politique impériale.

De son côté Napoléon y aurait trouvé avantage en empêchant un personnage puissant, en qui il voyait un conspirateur, de lui nuire. Entre deux maux : un éloignement du centre de la vie politique ou l’importunité d’une épouse infidèle, Talleyrand choisit le moindre.

Une autre raison peut être avancée :  

La seconde hypothèse qui  peut être avancée est  qu’un divorce annulant les liens d’un mariage qui est déjà considéré comme nul et non avenu par la religion,  aurait donné à  Napoléon la possibilité de faire pression sur lui pour le faire revenir à son service.

L’Empereur se rendait compte que l’absence de Talleyrand pour le conseiller, même si il ne suivait pas tous ses conseils et avis, lui faisait cruellement défaut. Son successeur au ministère des relations extérieures étai certes  un homme intelligent, intègre et dévoué ; mais il  ne jouissait pas de la notoriété et de la considération de Charles Maurice auprès des cours étrangères, ni de son impressionnant éventail de contacts et relations.

La dégradation de ses affaires aurait donc  pu pousser l’empereur à tenter de faire revenir Talleyrand  à de meilleurs sentiments et à réintégrer son gouvernement en lui offrant à nouveau de lui obtenir la pourpre cardinalice.

Ce danger peut avoir déterminé Talleyrand de préférer l’inconfort relatif d’un couple séparé à une promotion qui l’aurait ramené à un état  clérical qu’il rejetait violemment et dans lequel, à aucun prix il ne voulait revenir.

Il est fort probable que les considérations  qui viennent d’être énoncées, sont venues à l’esprit de Talleyrand et se sont conjuguées pour déterminer son attitude.  En s’abstenant de divorcer, il évitait le risque de donner à Napoléon la tentation de l’exiler à Valençay ou de le faire revenir  dans le giron de l’église en usant de moyens coercitifs.

Cette opportunité de divorcer  ne se représentera plus. En 1816 la restauration entraine la disparition du divorce. « Le divorce, considéré comme "un poison révolutionnaire", est aboli par la loi du 8 mai 1816, dite loi Bonald. « (Source Ministère de la justice).

Seule la nullité ou la séparation de corps restent possibles. Cette loi ôte définitivement à Talleyrand toute possibilité de mettre fin à une union qui au fil du temps lui est devenue pesante

Mais le temps passant, les sentiments de Talleyrand évoluent. Il vieillit. Même s’il a rompu avec l’église catholique romaine, il a toujours conservé la Foi. Il a rompu avec le clergé mais pas avec Dieu.

Même si dans le passé il a considérablement nui à l’église en la faisant spolier de ses biens, et en se montrant âpre et intransigeant lors des négociations des termes du concordat, il a toujours été très respectueux et très courtois vis-à-vis des ecclésiastiques, qu’ils soient simples prêtres ou prélats.

Il les recevait volontiers à sa table, et leur offrait même, à l’occasion, l’hospitalité en son château de Valençay.

C’est sous l’influence de sa nièce Dorothée de Dino qui s’est convertie après son mariage et qui est devenue une croyante zélée, qu’il entame lentement, doucement un rapprochement. Il sait qu’inéluctablement la vie s’arrêtera un jour et il songe au salut de son âme.

Avec l’aide de Dorothée, il entreprit de se réconcilier avec Rome. Mais son mariage mettait un obstacle majeur à son entreprise. Le Vatican ne lui accordera jamais son pardon et ne permettra jamais qu’il reçoive les derniers sacrements à cause de cette union scandaleuse et irrémissible.

L’éducation religieuse que Talleyrand avait reçue tout au long sa jeunesse: l’enseignement prodigué au collège d’Harcourt, les études théologiques  au séminaire de  St Sulpice et à la Sorbonne, l’avaient clairement informé que  pour accéder à la prêtrise, l’engagement au célibat était impératif et irrévocable.

«Tu es Sacerdos in aeternam, (ps 110) prêtre pour l’éternité», Talleyrand savait très bien que son engagement était perpétuel,  que le bref du pontifical ne rendait pas caducs les vœux prononcés et ne l’autorisait pas à se marier.

Cette phrase qui indique clairement le caractère irrévocable et indissoluble de l’onction sacerdotale, Talleyrand ne l’a jamais oubliée, même s’il a bravé Rome en l’enfreignant  par son mariage.

Il en était tellement conscient que le jour de sa mort, alors que l’abbé Dupanloup lui administrait le sacrement de l’extrême- onction qui consiste en l’application sur le front et les mains du mourant de l’huile consacrée par l’évêque lors de la messe chrismale le jeudi Saint, en commençant par la paume des mains, «Talleyrand les ferma et  tendit les poings au lieu de tendre la paume et il dit «n’oubliez pas M. l’abbé que je suis évêque»(Source J Orieux) rappelant ainsi à l’abbé Dupanloup qu’il avait déjà reçu l’onction des huiles saintes lorsqu’il avait été consacré évêque.

La situation semblait bloquée lorsque survint opportunément  l’évènement libérateur : le décès de la princesse de Talleyrand. « Voilà un événement qui simplifie beaucoup ma position ».

Ces paroles cyniques prononcées par Talleyrand lorsqu’il apprît le décès de celle qui fut sa femme, n’étaient pas une expression de mépris mais le soulagement d’un homme, qui, au soir de sa vie, souhaitait réintégrer le giron de la religion, chose impossible de par sa situation de prêtre qui s’est marié, mais que la mort qui, seule, aux yeux de la religion catholique dissous les liens du mariage, rend le pardon de l’église possible.

A ce jour, il n’existe aucun document, aucun écrit, indiquant que Talleyrand se soit expliqué sur ce point. Même s’il a abordé ce sujet avec la Duchesse de Dino, ce qui est fort probable, car c’est elle qui a fait pression sur son oncle pour qu’il prenne des mesures d’éloignement de son épouse, Dorothée a gardé le secret. Pas plus dans ses mémoires que dans les éléments de sa correspondance qui nous sont parvenus à ce jour, elle n’évoque ce sujet.

Le débat reste ouvert. Personne n’est encore parvenu à percer le mystère qui l’entoure. Malgré tout ce que l’on sait de lui, la personnalité de Talleyrand demeure indéchiffrable. « Je veux que pendant des siècles, on continue à discuter sur ce que j'ai été, ce que j'ai pensé, ce que j'ai voulu. ». Il n’y a rien de plus vrai.

Talleyrand n’a probablement jamais dit à personne, même à la duchesse de Dino le fond de sa pensée ou les raisons profondes qui ont vraiment motivé beaucoup de ses actes. Il a, tout au long de sa vie, élevé au niveau d’un art l’usage de  « La circonspection, c’est-à-dire l’art de ne montrer qu’une partie de sa vie, de sa pensée, de ses sentiments, de ses impressions» (Talleyrand, Mémoires). Cette réserve, cette retenue qu’il a en toutes circonstances affichée était pour lui «la toute première des qualités» (Idem Mémoires). Il faut se résigner à cette évidence : Talleyrand demeurera à tout jamais une énigme.

Comme d’habitude ces propos ne sont que la résultante de mes réflexions personnelles. En aucun cas ils ne prétendent être la vérité. Ils n’engagent que moi et ne récusent aucunement des lectures et des interprétations des faits différentes de celles-ci. Chacun est libre de son opinion. Je souhaite seulement que la confrontation de mon point de vue avec des opinions divergentes puisse contribuer à essayer (non pas à parvenir) de comprendre Talleyrand.