LE BAS-BERRY EN BASSE-SILESIE

Au moment où, avec juste raison, le Bas-Berry célèbre à grand bruit le bicentenaire de la naissance de George Sand avec toute la chaleur que réclame un tel événement, une autre manifestation, plus discrète, vient d'avoir lieu dans la lointaine Pologne, pourtant si proche depuis sa récente intégration dans la Communauté européenne.

Il s'agit du baptême d'un établissement scolaire, le Collège public nr 1 de Sagan (Zagan en polonais), du nom et en souvenir de Dorothée, Duchesse de Sagan (1793-1862), mieux connue chez nous comme duchesse de Dino.

L'initiative en revient à Mme Wieslawa Czernichowska-Szulc, actuelle directrice de l'école, appuyée par le professeur de français, Mme Anna Golaszewska, ainsi que de tout un ensemble d'enseignants, particulièrement motivés.

Les diverses cérémonies ont débuté le jeudi 13 mai. Elles étaient honorées de la présence de descendants directs de la duchesse, allemands, polonais et français, tous d'ascendance Courlande. A leur tête se remarquaient les enfants de Mme Gaston Palewski, dernière du nom de Talleyrand-Périgord décédée l'an passé, et parrains officiels de la manifestation, soit M. Hélie de Pourtalès, aîné de sa branche, et Mme Anna de Bagneux, sa soeur dont les attaches berrichonnes nous sont connues.
Avaient été invités à se joindre à la délégation, Mme Monique Carrillon, attachée à la conservation du patrimoine historique et religieux de l'Indre, comme représentante du Conseil général du département et M. André Beau, président-fondateur de l'association « Les Amis de Talleyrand », notre compatriote.

Un accueil particulièrement confraternel a marqué cette première journée, ainsi d'ailleurs que le reste de la semaine. Après une rencontre avec le maire en son hôtel de ville, ce fut le point fort de la cérémonie dans la cour de l'établissement scolaire, en présence des autorités de la cité, des professeurs et des élèves : allocutions, chants, découverte de la plaque commémorative, remise à l'école d'une reproduction conforme à l'original du tableau de Gérard représentant la duchesse en 1824, précédèrent la visite de l'établissement. Ensuite vint le moment du recueillement à l'église de la Croix et le fleurissement de la tombe de Dorothée qui se trouve là, non loin de sa soeur Wilhelmine et de Napoléon-Louis son fils, le premier duc de Valençay ; puis la visite de l'hôpital créé par la duchesse (aujourd'hui, 32 lits) ; ensuite, le spectacle d'inspiration historique, remarquablement conçu et joué par les élèves, au « Palais » même, suivi d'un imposant buffet qui précéda une nouvelle représentation de ballets, donnée par une troupe de Cracovie.

Sans entrer dans le détail, ajoutons que les jours suivants, les participants purent échanger leurs impressions avec la classe de français et lui remettre quelques cadeaux, voir les ruines de Zatonie (le Günstherdorf si cher à la duchesse)et le centre d'archives de Zielona-Gora, autrefois Grunberg, (dont la majeure partie des documents concerne la fin du 19ème siècle) pour ensuite, se rendre à une soirée festive dans les locaux de la surintendance des forêts et terminer, le 16, par la découverte du fameux Oflag, aux portes de la ville, là où eut lieu réellement, le dramatique épisode porté à l'écran sous le titre de « La Grande Evasion » et un office religieux chanté à l'église de la Croix, à midi, suivi des adieux à la Municipalité, représentée. Puissent ces quelques journées amicales contribuer à déclencher quelques retombées touristiques au profit de Valençay, puisque, dorénavant, les frontières sont ouvertes.


Discours de Monsieur le comte Hèlie de Pourtalés


Monsieur le maire, messieurs et mesdames les conseillers municipaux, madame la directrice, mesdames et messieurs les professeurs, chers élèves , tous ici présents !

Je me présente à vous avec émotion, les tombes de mes ancêtres sont ici et pourtant je viens pour la première fois

Je viens participer à l’inauguration de cette école du nom de mon arrière arrière arrière grand mère. Je suis venu avec ma famille, ma sœur Anna, sa fille Florence, mon fils Jacques-Louis et sa femme Alexandra, mon fils Nicky et sa femme Régine, avec M. André Beau, le président des Amis de Talleyrand, avec Mme Micheline Dupuy qui a écrit ce beau livre sur Dorothée, nos cousines Elisabeth et Christiane Blaack, notre cousine Marie Rey et madame Monique Carillon déléguée des Archives départementales de l’Indre.

Il faut que je vous explique comment nous descendons de Dorothée. Son fils aîné, Louis, duc de Talleyrand est enterré ici. Le fils aîné de Louis, Boson de Talleyrand, a eu pour fils aîné Hélie, qui a épousé la fille du célèbre américain Jay Gould, qu’on appelait le roi des chemins de fer, qui ont eu pour fille ma mère, qui était la dernière duchesse de Sagan.

Frédéric II avait permis que le titre passe par les femmes puisque le père de Dorothée, Pierre de Courlande, avait quatre filles et pas de garçon.

Dorothée s’était attachée à cette ville et à ses habitants. L’émotion que je ressens à vous voir, l’admiration que j’ai pour les efforts que vous faites, me font penser que je dois être comme elle, on s’attache à un endroit du monde où l’on se sent bien.

Je n’avais connu jusqu’à présent Sagan que comme un mythe, dont le château et les grandes terres nous appartenaient jusqu’à la guerre.

Ce Palais m’appartiendrait et je vivrais aujourd’hui parmi vous si l’histoire ne s’en était pas mêlée.

Le nom de Sagan est familier en France depuis deux cents ans parce que Dorothée a laissé une trace dans l’esprit des Français qui s’intéressent à l’histoire et aussi parce que son petit fils Boson, l’homme que l’on disait être le plus élégant de son époque, que tous connaissaient, préférait être connu comme prince de Sagan plutôt que comme duc de Valençay.

Un des plus grands écrivains français, Marcel Proust, a écrit dans un de ses livres une phrase qui restera et que je vous lis :

« Je revois toute cette sortie, je revois, si ce n’est pas à tort que je le place sur cet escalier, portrait détaché de son cadre, le prince de Sagan duquel ce dut être sa dernière sortie mondaine, se découvrant pour présenter ses hommages à la duchesse avec une si ample révolution de son chapeau haut de forme dans sa main gantée de blanc qui répondait au gardénia de sa boutonnière, qu’on s’étonnait que ce ne fut pas un feutre à plumes de l’ancien régime duquel plusieurs visages ancestraux étaient exactement reproduits dans celui de ce grand seigneur. »

Il faut maintenant que Sagan rayonne dans le monde moderne, chaque génération devant apporter sa pierre.


SUR LA PRINCESSE DOROTHEE DE COURLANDE,
 DUCHESSE DE TALLEYRAND, DUCHESSE DE SAGAN
André Beau, président-fondateur de l'association « Les Amis de Talleyrand »

Discours que le président-fondateur de l'association « Les Amis de Talleyrand »  avait préparé  pour la cérémonie le 13 ma i2004  du baptême  du Collège public nr 1  de Sagan et qui n’a pu être prononcé en raison des circonstances.


Quatrième et dernière fille du duc Pierre de COURLANDE, la jeune princesse DOROTHEE dont le souvenir nous réunit aujourd'hui, n'a pas atteint l'âge de 17 ans, lorsqu'en avril 1809 , elle épouse à Francfort, le jeune officier EDMOND de PERIGORD, dans sa 22ème année, neveu de Son Altesse le prince de BENEVENT, vice-grand Electeur de l'empire français, Charles Maurice de TALLEYRAND-PERIGORD, 55 ans, le plus célèbre des diplomates, fût-il boiteux, le plus énigmatique aussi, tant sont divers et variés les jugements portés à son encontre. Force est de remarquer toutefois, que la majorité des historiens s'accorde aujourd'hui à lui reconnaître ses talents de négociateur, n'ayant poursuivi d'autre but que la Paix entre les peuples, sans omettre cependant la préservation de ses intérêts personnels.

C'est à l'issue de la troublante entrevue d'ERFURT, en septembre 1808, où les maîtres de la France et de la Russie cherchent un terrain d'entente semé d'embûches, que la frêle Dorothée, pressée par la duchesse de Courlande, sa mère riche sujette du tsar Alexandre, ainsi que par tout son entourage familial, accepte, sans enthousiasme, d'accorder sa main au fringant officier de cavalerie français Edmond de Périgord. « Monsieur, lui dit-elle, j'espère que vous serez heureux dans le mariage qu'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire moi-même ce que vous savez sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, avec la plus parfaite indifférence pour vous. » « Mademoiselle, répond Périgord, cela me paraît tout naturel. De mon côté, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon ».

A l'époque, il est difficile pour la jeune fille, d'échapper à la volonté du tsar et de sa mère, comme à celle de son oncle, pour le jeune homme.

C'est le 4 mai 1809, que notre jeune comtesse découvre Paris pour la première fois. Elle est accompagnée de sa mère, que l'on sait fort liée avec le prince, du chevalier Batowski, en quelque sorte, son tuteur, et de Régina Hoffmann, sa gouvernante. Dorothée s'installe au domicile de son époux, rue de la Grange-Batelière et, bien vite, celui-ci rejoint son régiment. Le prince et la princesse de Bénévent s'attachent à leur nouvelle nièce et la comblent de cadeaux. Quelques semaines plus tard, Dorothée se transporte à Rosny, demeure de sa belle-famille , où elle s'habitue à mieux connaître sa nouvelle patrie , la France. La duchesse de Courlande, sa mère, contribue largement à son épanouissement en société. Et lorsque que la duchesse repart seule vers Löbichau , c'est le prince de Bénévent qui prend en charge sa jeune nièce.

Bien vite, vient le temps des maternités et c'est à l'occasion de la naissance de LOUIS, en 1811, que Dorothée abjure la foi protestante, ce qui, sans doute, lui facilite l'exercice de son service à la cour impériale comme dame du Palais de l'impératrice Marie-Louise. En 1812, naît une petite Dorothée, filleule du prince et de la duchesse, qui mourra à l'âge de 2 ans, au grand chagrin de sa mère. L'année suivante, « Madame Edmond », comme on l'appelle, part au devant de son époux sur les routes d'Allemagne. Elle en revient enceinte de son second fils, ALEXANDRE, que certains disent filleul du tsar.
Sur le plan militaire, ce qu'il est convenu d'appeler « la bonne fortune » change de camp tout ce que l'Europe compte de grandes puissances est coalisé contre Napoléon.
A l'Empire épuisé, succède le retour des rois Bourbons. Cette fois, le prince de Bénévent, bientôt prince de TALLEYRAND est à la tête des affaires de la France et se pose en maître du jeu. Momentanément en charge du pouvoir, le 3 avril 1814, il accueille dans son palais de la rue Saint-Florentin le tsar Alexandre, tandis que la comtesse Dorothée s'installe au premier étage de l'hôtel.
C'est alors que le prince est désigné par le roi Louis XVIII pour se rendre au congrès de Vienne, pour représenter la France vaincue, face à ses ennemis d'hier. M. de Talleyrand a besoin d'une présence féminine à ses côtés pour représenter dignement la nation française. Ce ne peut être Mme de Talleyrand, cette perle des Indes danoises, épousée jadis et maintenant délaissée. Ce sera donc la belle Dorothée dans tout l'éclat de sa jeunesse et chargée de relations dans toute l'Europe. L'oncle et la nièce vivent des heures glorieuses à Vienne : le prince, par ses succès diplomatiques, la comtesse de Périgord, par son rayonnement mondain, voire sentimental. D'ailleurs, à l'époque, toute la capitale autrichienne retentit des exploits des quatre soeurs princesses de Courlande : Wilhelmine, l'aînée, déjà titrée duchesse de SAGAN, est la plus intrépide, Pauline et Jeanne un peu moins, tandis que Dorothée se plaint de ne pouvoir se parer du titre de duchesse. Et c'est sans doute à l'époque du Congrès que se concrétise entre le roué diplomate boiteux et la jeune beauté qui l'accompagne, cette communauté de vue et d'esprit qui ne les quittera plus guère. Rappelons ici la devise inscrite par Isabey sous le portrait de Dorothée réalisé en 1815 « Dorothea, forma, ingenio, natalibus praestat », ce qui veut dire : « La beauté et l'esprit ont illuminé sa naissance ».
Ainsi, Dorothée est-elle devenue la secrétaire privilégiée , voire intime, de l'ambassadeur de France.
Peu après le retour à Paris, Dorothée se sent définitivement la maîtresse de maison de l'Hôtel Talleyrand.
En avril 1816, Dorothée découvre enfin le château de Valençay, l'immense propriété de son oncle en Berry, achetée en 1803 mais où Talleyrand n'est pas revenu depuis 1808 , sa résidence ayant servi de prison aux princes d'Espagne, par décision de Napoléon. La duchesse de Courlande est du voyage ainsi que la princesse Tyszkiewitz, cette soeur du maréchal-prince Joseph Poniatowski dont Talleyrand apprécia les conseils, à Varsovie même, durant l'hiver 1807. Devenue fidèle amie du prince, il vous intéressera de savoir qu'ils reposent l'un près de l'autre, à Valençay.
C'est précisément à Valençay, là où je suis né au pied des tours du château, que se ressent toujours la présence invisible de Monsieur de Talleyrand et de sa tendre Dorothée.
Vous l'avez remarqué, je n'ai pas encore cité expressément Madame la duchesse de Dino. Ce n'est que le 2 décembre 1817 que le roi des Deux-Siciles, restauré dans ses Etats par le Congrès de Vienne, décrète le prince de Talleyrand, duc de DINO , le titre pouvant être porté immédiatement par ses neveu et nièce. Ainsi, Dorothée, née princesse de Courlande, puis comtesse de Périgord devient-elle pour quelque temps et pour la littérature, duchesse de Dino, mais c'est avant tout Dorothée de Talleyrand, duchesse de Sagan, que nous entendons commémorer aujourd'hui.

La vie à Valençay est tout aussi active que celle de Paris. Les visites succèdent aux visites : le plus souvent, il s'agît de membres de la famille, de parlementaires ou d'hommes d'affaires. Dorothée de Dino excelle au milieu de ce beau monde. La plupart des visiteurs vante son maintien et son esprit. Sans doute, connaît-elle quelques inimitiés, le plus souvent féminines, mais elle sait toujours les rendre, sans se départir d'une politesse achevée. Ainsi, le monde politique de la Restauration, puis de la Monarchie de Juillet n'a guère de secret pour elle. Sous Louis - Philippe, précisément, elle accompagne son oncle dans sa dernière ambassade, celle de Londres, d'où sortiront l'indépendance et la neutralité de la Belgique.

Dès 1835, elle s'active à faire rentrer le prince dans le giron de l'église catholique, lui qui a tant à se faire pardonner, ancien révolutionnaire, évêque d'Autun, puis marié.

Talleyrand mort, Dorothée, légataire universelle du prince, vend l'hôtel parisien aux Rothschild et retourne en Allemagne dès le mois de juillet 1838. Elle fera cependant de nombreux voyages en France, jusqu'en 1860, pour revoir ses enfants, soit à Paris, soit dans son château de Touraine, Rochecotte, soit dans son cher Valençay.

Aux deux fils déjà évoqués, Louis et Alexandre, s'est ajouté, en 1820, une fille, Pauline. Tous les trois sont encore représentés de nos jours, à travers toute l'Europe, dont ainsi. Dorothée de Dino se trouve être l'une des grands-mères.

Louis, l'aîné, fait duc de Valençay par le roi Charles X, est devenu l'héritier principal de sa mère : il recevra Valençay et le domaine de Sagan que Dorothée avait racheté à ses soeurs et dont elle sera régulièrement reconnue titulaire, en 1845. Louis mourra en 1898, après avoir partagé son temps entre France et Prusse ; il était à la fois, pair de France et membre de la chambre des seigneurs de Prusse. Le fils de Louis, Boson, prince de Sagan (1832-1910) fut le petit-fils préféré de Dorothée : elle lui dédia sa Notice sur Valençay et répétait sans cesse à son précepteur : « Bourrez-le d'allemand ».

Ce Boson, Mesdames et Messieurs, petit-fils de la princesse Dorothée, n'est autre que l'arrière-grand père de Monsieur le comte Hèlie de POURTALES et de Madame la comtesse Anna de BAGNEUX, ici présents, ainsi que de leur frère, Monsieur le comte Charles Maurice de Pourtalès, retenu en France.

Alexandre, frère puîné de Louis et mort en 1894, continua la lignée dite des ducs de Dino.

Pauline, la cadette, décédée en 1890, petite-nièce chérie du prince qui l'appelait «sa chère Minette » , ou encore « l'ange de la Maison » épousa Henri, comte de Castellane. Elle hérita du château de Rochecotte et nous a laissé une importante descendance . Castellane et Radziwill, entre autres, descendance répandue dans le monde entier.


Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre attention.


Pour plus d’information
Sur le site
·    Un destin franco-allemand : De Dorothée de Courlande à la duchesse de Dino-Sagan (1793-1862)
·    Lignée de la duchesse de Dino au musée Talleyrand, château du Marais
·    Trois étés à Löbichau 1819-20-21
·    Löbichau, la bonne auberge de l’Europe
·    De Berlin à Sagan, sur les pas de Dorothée, duchesse de Dino  et de sa mère, la duchesse de Courlande.

Quelques livres sur le sujet:
En français
·    Dorothée, duchesse de Dino: Souvenirs. Paris 1908, édités par sa petite-fille Marie de Castellane-Radziwill.
·    Dorothée, duchesse de Dino: Chroniques. Paris 1909.
·    Françoise de Bernardy: Le dernier amour de Talleyrand. Paris: Hachette, 1956.
·    Louis J. Arrigon: Une amie de Talleyrand, la duchesse de Courlande. Paris 1946 (= la mère de Dorothée).
En allemand
·    Clemens Brühl: Die Sagan, Berlin 1941 (=la soeur ainée de Dorothée).
·    Marie von Bunsen: Talleyrands Nichte, die Herzogin von Sagan. Stuttgart 1935.
·    Sagan und Sprottau in der schlesischen Geschichte. « Les vues de Sagan » Würzburg: Bergstadtverlag Wilhelm Gottlieb Korn, 1992.
·    Philip Ziegler: Die Herzogin von Dino. München 1965.

Contacts
André Beau et Françoise Aubret-Ehnert