« De Berlin à Sagan, sur les pas de Dorothée, duchesse de Dino  et de sa mère, la duchesse de Courlande. »

Samedi 14 juillet 2004, Löbichau, Tannenfeld et Posterstein




9h15, Dernière photo du pont Marienbrücke. Départ de Dresde avec le sentiment d’avoir encore beaucoup à voir. La ville des Princes-Electeurs de Saxe n’avait-elle pas dès le début du XVIIIème siècle, la réputation de « réunir ce que l’on ne trouvait que disséminé dans toute l’Europe » ? Réputation restaurée en même temps que son passé architectural. La ville de Dresde attend maintenant de célébrer le 800ème anniversaire de sa fondation en 2006.

Autoroute vers Gera. Bref arrêt à Glauchau, dans une région d’exploitation de l’uranium. Terrils et chevalets de mines en attestent. Sortie de l’autoroute vers Ronneburg, ville mentionnée sous la plume de Dorothea qui en 1802, se plaint des mauvais chemins entre cette localité et Gera : « La voiture menaçait de se casser et de se renverser à chaque instant ».

1h15, arrivée à Löbichau, en Thuringe, sur les terres de Dorothea von Medem, la mère de la duchesse de Dino. Aujourd’hui petite bourgade de 1250 habitants, jadis pôle d’attraction, grâce à la famille de Courlande, d’une société choisie. Le tsar Alexandre Ier en 1808, Goethe, Alexandre de Humboldt y vinrent en visite. Dans ce paisible environnement agreste, on a peine à s’imaginer le lustre de cette époque.


Accueil chaleureux par Monsieur et Madame Hofmann, conservateurs du château de Posterstein, et par une délégation de la municipalité de Löbichau, près des communs acquis par la municipalité en 1996-97, bâtiments restaurés et coquets dédiés à l’administration et aux services culturels.
Discours de présentation et approche du château par l’arrière.

Surprise de découvrir la façade du bâtiment, grise faute de ravalement mais majestueuse grâce à son avant-corps à colonnes. Ensemble détourné de sa vocation d’origine pour devenir en 1906 une maison de retraite, mais dont on imagine l’importance passée. Quatre écussons sur la façade rappellent l’histoire du château. Dorothea, princesse de Courlande, charge Batowski, son homme-lige, de lui trouver une résidence d’été. Celui-ci suggère le château de Löbichau qui est acheté en 1795 par le frère de Dorothea, Carl von Medem, pour sa sœur. A la mort de celle-ci, en 1821, le château revient à Johanna Acerenza-Pignatelli, fille de la princesse, formellement déshéritée par son père, le prince Pierre Biron, pour avoir fui avec un artiste italien, et de ce fait légataire de sa mère. Jeanne (Johanna) meurt à 93 ans. Le château passe alors, en 1876, à Fanny Biron de Courlande, épouse d’Hermann von Boyen. Leur fille Louise von Boyen, épouse de Wolf von Tümpling , en hérite en 1888. Sans descendance, elle lègue en 1906 le château de Löbichau à l’Etat pour en faire une maison de retraite.


Lieu associé essentiellement à Dorothea et tout empreint de sa présence. N’écrit-elle pas : « Mon cher Löbichau que j’aime et préfère à tout endroit et pays au monde » ?

Quelques faits marquants : le 18 mars 1801, le mariage de Jeanne avec le duc D’Acerenza, le 16 octobre 1808 : la réception en grande pompe du Tsar Alexandre Ier ; du 8 au 15 avril 1809, les tractations pour le mariage de Dorothée avec Edmond de Talleyrand : d’abord une après-midi entière d’efforts pour persuader Dorothée qui est amoureuse du prince Adam Czatoryski de consentir à cette union avec le neveu de Talleyrand. Seule alternative pour Dorothée : « ja » ou « ja » ; puis les discussions préalables au contrat de mariage. Ce dernier aura lieu à Francfort le 18 avril 1809, en l’absence des sœurs de Dorothée, anti-Napoléon et anti-Français. A partir de 1814, Dorothea qui s’éloigne de Talleyrand occupé par le Congrès de Vienne où il brille en compagnie de Dorothée, séjourne plus fréquemment à Löbichau et y vit à demeure de 1816 à 1820. En 1820, déjà souffrante, elle se rend à Paris pour la naissance de Pauline, la fille de Dorothée. De retour en février 1821, elle s’éteint dans son château le 21 août 1821. Elle fut inhumée dans un caveau sur une colline d’où, selon son désir, on pouvait voir le château de Löbichau. Johanna, héritière du domaine, fit transporter les restes de sa mère à Sagan pour qu’ils soient réunis à ceux de la famille de Courlande. On sait hélas ce qui est advenu !

Visite d’un lieu qui paraît aujourd’hui avoir perdu sa flamme après avoir connu une vie brillante : on imagine le train de vie de la princesse de Courlande qui recevait sa pension du Tsar lui-même, sa suite, les attelages de ses prestigieux invités allant et venant, le bruissement des conversations dans les salons, toute une vie animée et européenne avant la lettre. Néanmoins, même dépourvu de son mobilier vendu à Berlin en 1907, et prosaïquement transformé en maison de retraite, le château de Löbichau garde une aura comme toutes les demeures historiques où les strates du passé se superposent.




Sentier dans le parc forestier du domaine jusqu’à l’église de Großstechau, maintenue en tant qu’église par tous les moyens possibles, et émouvante à cet égard, restaurée ces dix dernières années : toit d’ardoises refait, charpente changée. Eglise du XVIème siècle, en style gothique tardif, dotée de deux tribunes, fonts baptismaux de 1698.

Là encore, la musique nous accueille. L’orgue est ancien et accompagne les cérémonies paroissiales. Le Pasteur, une femme, a en charge, nous précise-t-on, sept paroisses. Une exposition de maquettes minutieuses donne une connotation européenne à ce lieu des confins allemands : maison de Goethe à Weimar, Saint Etienne de Vienne, porte de Brandebourg, château de Chambord, cathédrale de Chartres, etc.

Eglise de Dorothea. Elle venait y prier et y avait sa loge. Ses funérailles y furent célébrées en 1821. Seule Wilhelmine y assistait. Le tsar envoya une lettre de condoléances qui est conservée dans les archives. Pauline et Johanna étaient en Suisse, lors du décès de leur mère. Elles ne revinrent à Löbichau qu’un an plus tard. Quant à Dorothée, résidant à Paris, elle fit prononcer une oraison funèbre à l’église des Billettes, dans le Marais. La duchesse Dorothea, de son vivant, fit don à l’église de deux vases aujourd’hui disparus. Dans une niche à gauche de la nef, est conservé le coeur de Dorothea. Au fond de l’église, une plaque moderne commémore le souvenir de toutes les victimes du nazisme.



13h30, arrivée à Tannenfeld, au milieu d’un bois de sapins, comme son nom l’indique. Petit château à quatre kilomètres de Löbichau (un kilomètre à cheval par un chemin direct dans la forêt), construit de 1794 à 1800 par la duchesse Dorothea pour Batowski ; résidence particulière de Dorothée quand elle venait en visite en Thuringe. Goethe y fut invité et écrit y avoir pris son petit déjeuner « sous la tente ». Paisible demeure double de ce qu’elle était à l’origine, entourée d’un parc à l’anglaise, réputé pour ses rhododendrons ; bois séculaires, chênes, hêtres pourpres, ormes et marronniers. Petit jardin à la française devant le corps de logis central. Manoir devenu sanatorium en 1899 et associé de ce fait au souvenir du poète Hans Fallada qui y séjourna en 1912-1913. Une fête, kermesse et brocante à la fois, réunit les habitants du voisinage dans ce cadre champêtre.

Déjeuner-barbecue offert par nos hôtes, amis de Posterstein et de Sagan. Sympathique partie de campagne, orchestrée par Monsieur et Madame Hofmann et égayé par les airs de guinguette et les flonflons de la fête.






16h, visite du château de Posterstein. Pittoresque château-fort, vieux de 800 ans, perché sur son piton défensif. Bref historique : première mention du « burg » en 1190 ; premier propriétaire : le chevalier de Stein chargé de défricher la forêt et d’implanter des villages germaniques ; propriétaire au XVème siècle : Poster, puis au XVIème : Von Fluge, au XVIIIème : Von Fleming ; en 1830, acheté par le gérant de la propriété, Posterstein devient domaine agricole ; bien d’Etat en 1945, terres attribuées à des Silésiens. Château nationalisé en 1952, musée en 1977 nécessitant une longue restauration (14 ans de travaux).

Visite du beffroi et de ses oubliettes, de la salle du tribunal munie de l’armoire servant à conserver les minutes de procès, costumes de paysans attestant de leur aisance (les terres de Thuringe étaient riches), quelques anciens jeux de skat (ou écarté), bureau de travail avec enregistrement sismographique : dès le XVIème siècle, la région était connue pour ses sources radio-actives, Bad Ronneburg par exemple (la duchesse elle-même allait prendre les eaux), spécificité locale utilisée par les Soviétiques qui ont exploité l’uranium de cette région dans des mines à ciel ouvert (troisième production mondiale), enfin petite exposition intéressante sur Metternich et Talleyrand, avec deux bustes de Dorothea et de Wilhelmine (1781-1839) ayant échappé à la vente en 1907. Vue panoramique du haut du beffroi sur la campagne environnante.

Dans la cour du château, goûter préparé par nos hôtesses : assortiment de pâtisseries familiales excellentes, cerises cueillies sur l’arbre, thé et café ; un régal pour les gourmands !





Pour finir cette belle journée, concert dans l’église du village (XVIème siècle), blottie à l’ombre du château. Peu visible sous les frondaisons et dans le creux de la vallée, elle se révèle cependant dès qu’on franchit ses portes, un riche joyau de sculptures sur bois. Splendide travail en bois de tilleul sculpté dans la masse en 1689, par Johannis Hopf, condamné à mort qui, dit-on, commua sa peine en réalisant ce chef d’oeuvre. Autel baroque, baldaquin aux colonnes creuses torsadées, statue de Saint Jean et de Saint Pierre, chaire des quatre évangélistes, galeries à l’ornementation profuse, le tout sans dorure ni peinture, mais avec la patine naturel du bois blond. Travail unique, daté et signé qui laisse le visiteur interloqué et admiratif.

A l’orgue et au violoncelle, deux frères nous interprètent Haendel, Bach, mais aussi pour nous être aimables, des compositeurs français : Théodore Dubois, César Franck, Gabriel Fauré. Moments choisis en présence de Madame le Pasteur, de M. et Madame Hofmann et des amis de Posterstein, qui nous ont réservé un accueil chaleureux et privilégié.
19h30, départ de Posterstein par Nöbdenitz, Schmölln, Großstönitz. Arrivée à Altenburg à 20h. Nuit et dîner au Park Hôtel. Promenade nocturne dans la ville dont on perçoit mal, de nuit, la configuration.