« De Berlin à Sagan, sur les pas de Dorothée, duchesse de Dino  et de sa mère, la duchesse de Courlande. »

Mercredi 14 juillet 2004, Sagan




Départ en car pour la Pologne. Sortie très longue de Berlin. Il est vrai que la ville est étendue : 75 kilomètres sur 40.

Bois plus denses après l’aéroport de Schönefeld. Premières éoliennes sur la route de Cottbus.
11h15, passage de la Neisse. Douane polonaise au nord de Leknika, vers Trzebiel, formalités très rapides.
Premières impressions polonaises : paysage plus sauvage, bois et forêts, routes étroites et parfois cahotantes, beaux sous-bois. Sur les bas-côtés, vente de fraises des bois, cèpes et chanterelles.

12h, arrivée au  château-hôtel (zamek) de Kliczków par une belle route pavée. Joli château transformé en hôtel, dans un cadre bucolique.
Rencontre avec Wioletta Sosnowska, organisatrice de notre programme polonais, francophone et francophile.


Déjeuner d’un « lunchpacket » dans le car pour gagner du temps ! Nous avons pris du retard et en raison du mauvais état des routes, sinueuses et mal redressées, notre retard se creuse. A la vitesse–plafond de 40 kilomètres/heure, le trajet paraît interminable. Pour un peu, avec notre esprit frondeur, nous incriminerions le chauffeur d’excès d’observance du code de la route. Même Françoise risque un « schnell » poli, mais sans effet.

Boleslawiec, Golnice, Trzebień, Szprotawa. Pause obligatoire pour le chauffeur dans une petite bourgade, à l’orée d’un cimetière où nous avons la surprise de constater que des bancs font face aux tombes. Sans doute est-ce pour rendre plus facile le dialogue post mortem avec les siens ?

Borowina, Kozuchów, Nowa Sól, grande ville sans éclat.
15h15, enfin Stary Kisielin, à proximité de Zielona Góra (Grünberg), le but de notre périple à savoir les archives de Zagań, propriété de la duchesse de Dino. Le conservateur nous attend.

Présentation de documents sur Zagań, avant la guerre, et notamment diapositives en couleurs du palais en 1930, témoignages inestimables de ce qui a aujourd’hui disparu : salon avec les portraits de la famille Biron, bibliothèque française, chambre à coucher impériale, galerie de peinture pillée par les Russes, salon des Députés, bibliothèque allemande, salon rouge, salon bleu, salon avec les portraits des filles de Pierre Biron, portrait de Dorothea, salon de travail de Dorothée, collection de porcelaines, chambre à coucher de Dorothée. L’orangerie a disparu de même que les serres. La propriété de Dorothée de Dino, duchesse de Sagan, couvrait 23 000 hectares dont 20 000 hectares de forêts. Une carte de la fin du XIXème siècle au 1/25 000 présente un plan de la propriété. Autre document précieux : le contrat de mariage rédigé en français de Dorothée avec Edmond de Talleyrand. L’acte original fut rédigé en allemand, copie fut faite en français. Le mariage eut lieu à Francfort-sur-le-Main. Parmi les curiosités de ce fonds d’archives : une lettre de Stendhal, fournisseur des armées napoléoniennes, qui résida à Zagań en 1813 et l’inventaire de l’hôpital que la duchesse de Dino fonda près de son château. Une liste des tableaux existe ainsi que des livres originaux. Toutes ces archives furent conservées à Wroclaw (Breslau) pendant la guerre.






16h30, départ de Zielona Góra pour Zatonie-Günthersdorf, château que Dorothée habita avant de se rendre à Sagan . Ce château, aujourd’hui totalement ruiné, appartenait à  Dorothée, elle l’avait acheté en 1807. La duchesse de Dino fit transformer le palais en 1841 par Schinkel et y reçut des visiteurs célèbres : le tsar Alexandre Ier, Liszt, les frères Humboldt, le tsar Nicolas Ier, Frédéric-Guillaume IV. Le bâtiment fut reconstruit par Karl Friedrich Schinkel, le grand architecte du Schauspielhaus, théâtre de Berlin, et de la Friedrichswerdersche Kirche, devenue musée Schinkel. Dorothée donna ce château à son fils Alexandre de Talleyrand-Périgord qui le revendit au ministre prussien Friedenthal. La dernière propriétaire fut Renata von der Lancken-Wakenitz. Tristesse de voir aujourd’hui un palais aussi prestigieux en ruines et livré aux ronces. L’orangerie conserve encore une belle cheminée. Difficile néanmoins d’imaginer la vie brillante que connurent ces lieux et les cercles d’amis qui gravitaient autour de Dorothée, duchesse de Sagan.  Aujourd’hui, le passé semble aboli, et il faudrait des miracles pour redonner vie à ce palais en ruines, isolé et endormi comme le château de la Belle au Bois dormant.

17h15, départ de Zatonie.
Mirocin, Kożuchów, Jelenin.

18h15, arrivée au château de Zagań, grand édifice avec une imposante façade grisâtre un peu austère qui ne laisse pas présager, donnant sur le parc, la cour en U, plus baroque, plus riante, décorée de 197 masques différents au-dessus des 52 portes.








Là, nous attendent le Maire de la ville, Slawomir Kowal, le général commandant la 11ème division de cavalerie blindée de la région de Lubusz, une délégation des amis de Zagań et la directrice du collège récemment baptisé du nom de Dorothée de Dino, duchesse de Sagan. Chaleureuse réception qui nous conduit d’abord dans la salle de théâtre où un jeune virtuose joue pour nous un morceau de Gershwin.


 




Collation dans une grande salle décorée des copies des portraits de Wilhemine, Dorothea et Batowski, personnages qui ont peuplé ces lieux de leur présence et dont le souvenir fut banni pendant la période communiste. Les copies qui ornent les murs de la salle ont le mérite de restaurer les liens avec le passé. Salon des députés, aujourd’hui salle des mariages, entièrement rénovée.


C’était, nous explique notre guide, ancien conservateur du château, le salon préféré de Dorothée. Elle aimait y passer l’après-midi, brodant des vêtements liturgiques et écoutant de la musique. Liszt y donna un concert en 1850. Il est possible, nous dit-on, que Dorothée soit morte ici. En fédérant encore nos attentions, un siècle et demi plus tard, elle souscrit à cette oraison funèbre prémonitoire : « Une grande personne est morte, mais qu’elle vive ! ».


Discours de Monsieur le Maire de Zagań, jeune élu en charge de cette ville de 28 000 habitants. Il insiste sur la conjonction d’intérêt de trois associations : association de Zagań, des amis de Zagań et des amis de Talleyrand, autrement dit rencontre de trois pays : Pologne, Allemagne, France autour de Dorothée, duchesse de Dino et de Zagań, personnalité « européenne » avant la lettre. Le général rappelle que Zagań fut longtemps une ville de garnison. Preuve en est : la présence durant huit mois, en 1813, de l’intendant militaire Henri Beyle qui tira son pseudonyme Stendhal du nom de Stendal, petite ville allemande à quelques encablures de la frontière Polonaise. La division que commande le général s’entraîne en Pologne, en Allemagne et en France, spécificité que nos hôtes, entrés depuis peu dans la communauté européenne, ne manquent pas de faire remarquer. Petit mot de bienvenue également du président du Conseil municipal de Zagań.
Deux jeunes enfants jouent de la flûte et du violon pour honorer le groupe français, le jour du 14 juillet. Ils témoignent de la passion polonaise pour la musique, passion illustrée par le jeune interprète de Gershwin qui vient jouer pour nous avec maestria un nocturne de Chopin. Du reste, le château de Zagań, devenu centre de manifestations artistiques et culturelles, va servir de cadre aux 14èmes journées musicales puis aux olympiades d’échecs réunissant 58 pays. Non, « on ne s’ennuie pas à Zagań » en dépit de la mauvaise langue de Stendhal qui écrit dans une lettre : « C’est une ville ennuyeuse ; s’il n’y avait pas une pharmacienne bien ronde, je me serais ennuyé à mort » ! L’esprit de Dorothée survit dans le palais mais aussi dans la ville qui fut appelée « le petit Weimar ».

Chambre à coucher, salle du conseil municipal, balcon sur la cour d’honneur ornée de deux statues de la victoire portant branche d’olivier et couronne de laurier.
Le père de Dorothée, Pierre Biron de  Courlande acheta ce château à la famille  Lobkowitz, puis à sa mort, en1800  il passa à Wilhelmine, sa fille ainée. En  1839, sa soeur Pauline en hérita, et à sa mort en1845, Constantin de Hohenzollern, fils de Pauline le vendit  à Dorothée de Talleyrand, duchesse de Dino. Celle-ci l’occupa de 1845 à 1862 et son fils Louis-Napoléon le reçut en héritage. Il  y demeura souvent avec sa femme Pauline de Hatzefeld ,née Castellanne. Puis, le prince de Sagan, Boson, fils de Louis  et sa femme, Jeanne Seillière, y firent de courts séjours pour la chasse. Propriété française jusqu’en  1946, la Pologne le nationalisa et indemnisa la France   en payant 2,5 millions de dollars, somme qu’elle paya par des livraisons de charbon jusqu’en 1982 ! Jusqu’aux années 1980, le château resta inutilisé.

Visite surprenante s’il en est. Même si l’ameublement et le décor intérieur ont disparu, l’importance du bâtiment laisse deviner le train de vie de la famille de Dorothée. Les forêts, nombreuses à l’entour de Zagań, attestent de l’ampleur du domaine.
Face au château, la maison dite de Stendhal et un peu plus loin, la « maison de la Veuve », maison de Dorothea, devenue Hôtel de ville, jolie maison baroque au toit de tuiles vernissées. Près de la rivière Bobr, l’hôpital fondé par Dorothée elle-même.

Retour à Kliczków. Dîner au château-hôtel (zamek), arrosé de champagne pour célébrer avec les amis allemands de Postertein, la fête nationale française.