« De Berlin à Sagan, sur les pas de Dorothée, duchesse de Dino  et de sa mère, la duchesse de Courlande. »

Lundi 12 juillet 2004, Berlin




Départ matinal (6h30) avec la compagnie Easy-Jet. Arrivée à Berlin une heure et demie plus tard, à l’aéroport Schönefeld, situé au Sud-Est de la ville. Temps triste et gris. Une navette nous dépose à la gare du S-Bahn ou métro de surface qui nous conduit en trois quarts d’heure à Savigny Platz et à notre hôtel Bogota, à l’angle du Kurfürstendamm. Trajet par Karlshorst, Ostbahnhof (que nous avons traversé en 1969), Alexander Platz. Bouleaux et pans de forêts font place à des friches et à la banlieue disparate de Berlin Est. Il pleut fort, une pluie froide et pénétrante.

11h30, rencontre avec Françoise Aubret-Ehnert, l’organisatrice de ce voyage, et avec notre groupe de voyageurs.
Première visite : celle de notre hôtel lui-même, hôtel particulier avant guerre, occupé notamment par une photographe juive, Else Neuländer (1900-1942), Yva selon son nom d’artiste, et son assistant Helmut Newton, devenu célèbre. Une petite exposition au quatrième étage rappelle sur les lieux mêmes, l’histoire de ce studio. Yva est morte assassinée au camp d’extermination de Maïdanek en 1942.

Première prise de contact avec Berlin ; promenade sur le Ku’damm, large artère commerçante bordée d’arbres et aérée, comme beaucoup d’avenues à Berlin. Eglise du Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche ou église du Souvenir ; sa tour en ruines qu’une métaphore hyperréaliste qualifie de « dent creuse », fait partie désormais du paysage familier de Berlin et de la Kurfürstendamm. Intérieur néo-roman dans le goût du XIXème siècle (1895), mosaïques pseudo-byzantines (1906) à la gloire de Guillaume Ier et des Hohenzollern. Beaucoup de monde dans ce lieu incontournable, poignant témoignage des bombardements de 1945. Une photo sinistre montre la destruction de la ville à la fin de la guerre : immense champ de ruines et de gravats.
Heureuse surprise dans l’église moderne annexe, toute nimbée d’une belle lumière bleue, le « bleu de Chartres», aux nuances vibrantes.


 

Déjeuner au KaDeWe (Kaufhaus des Westens), « grand magasin » dont les deux derniers étages sont réputés être le rendez-vous des gastronomes : toutes les variantes de charcuterie et de chocolats s’y trouvent !
Trajet en bus jusqu’à la porte de Brandebourg : jardin de Tiergarten, château de Bellevue, résidence du Président de la République, canal de la Spree, Palais des Cultures du Monde appelé « l’huître enceinte » (sic !), le Reichstag et les nouveaux bâtiments de la Chancellerie.

Visite de la nouvelle Ambassade de France sur la Pariser Platz : œuvre de l’architecte Christian de Portzamparc inaugurée par Jacques Chirac, le 22 janvier 2003, jour anniversaire du Traité de l’Elysée. Projet difficile assorti de nombreuses contraintes : une double parcelle de terrain avec deux façades, l’une prestigieuse donnant sur la Pariser Platz, l’autre plus utilitaire sur rue, un site imprégné d’histoire : emplacement de l’ancien hôtel particulier occupé par l’Ambassade de France en 1860, bombardé le 10 mai 1945, laissé à l’état de ruines  jusqu’en 1959, puis de friches jusqu’à la chute du mur en 1989, une adresse emblématique près de la porte de Brandebourg, à l’entrée de l’avenue Unter den Linden, sur la place de Paris, un lieu de représentation de la France qui se veut symbolique de paix et d’amitié retrouvées. Autre versant du projet : donner des signes d’ouverture sur l’extérieur, ce qu’expriment symboliquement ces grandes façades sur cour vitrées, cette rue pavée intérieure établissant un couloir de circulation entre les deux grands corps de bâtiments, cette vitrine donnant sur la rue présentant en direct les dernières actualités françaises. Dernière spécificité du projet : rassembler sur un même site les services consulaires, diplomatiques - 230 personnes travaillent dans ce lieu - et la résidence de l’Ambassadeur. Concours gagné et pari tenu par Christian de Portzamparc qui, derrière une façade un peu austère, décriée pour ses « meurtrières », pourtant contrebalancées par de grandes baies vitrées laissant entrer la lumière, a su créer des espaces intérieurs ouverts sur des jardins suspendus et même sur une allée de 120 mètres de long plantée symboliquement de houblon, vigne et bouleaux. « Dialogue de l’ancien et du moderne », selon les mots de l’architecte qui a joué avec le béton, le verre et la pierre, l’horizontalité et la verticalité, les lignes courbes et droites, les couleurs chaudes et froides, les matériaux notamment le bois.

Pour illustrer ce pacte du passé et du présent, un bâtiment administratif cubique, dans la cour du rez-de-chaussée, symbolise par ses lignes horizontales et ses traverses verticales obliques ou perpendiculaires, les rayonnages d’une bibliothèque. Sur la pelouse, un groupe de chiens en bronze vient de l’ancienne Ambassade. Salle Victor Hugo dédiée à des spectacles culturels ou à des colloques, très bel ensemble où le galbe des fauteuils contrecarre la linéarité des murs, et où les bleus froids des sièges sont tempérés par la chaleur des revêtements de bois, auditorium moderne équipé de cabines d’interprétariat et d’une scène modulable. Cafétéria dotée d’un mobilier « design » dessiné par Elisabeth de Portzamparc, architecte d’intérieur. Dans le hall d’entrée de l’ambassade, contraste étudié entre la parcimonie de la lumière diffusée par les « meurtrières » et la décoration de feuilles d’or due à F. Morlay. Trois vitrines présentent des documents d’archives, notamment les mémoires d’A. François-Poncet qui fut ambassadeur à Berlin durant la période la plus sombre, de 1931 à 1938. Peints à même les parois du vestibule d’entrée, trois panneaux bleu, blanc, rouge, sur trois niveaux ajoutent la symbolique du mouvement à celle des couleurs du drapeau français. Dans l’escalier d’accès à l’étage, une grande tapisserie sur un carton d’Hartung, noir et blanc.


Etage noble très lumineux : 400 mètres carrés de salon modulable entre rue et jardin, à la française. Salon dépourvu de tapis et de mobilier en raison des préparatifs de la réception du 14 juillet. Décoration où cohabitent « l’ancien et le moderne » : tapisserie d’Aubusson, en provenance de l’ancienne Ambassade à proximité d’une fresque de Gilles Aillaud : « Le delta » et d’un tableau de Zao Wou-ki, table de chasse rapportée de Bonn surmontée d’une œuvre moderne d’Alechinsky : « Les reliefs ». Cette vaste salle d’apparat à laquelle le plafond laqué donne de la profondeur, est complétée par la bibliothèque personnelle de l’ambassadeur, féru d’histoire.


Grande salle à manger également modulable et aménageable, ornée d’un triptyque d’un maître hollandais. L’encadrement doré surligne les trois panneaux. Un puits de lumière bleue abrite un escalier. Salles de réunion et de conférences. A l’étage supérieur, les appartements privés de Monsieur l’Ambassadeur.
Visite d’une intéressante réalisation d’architecture moderne ; même si ce bâtiment suscite des réticences ou des critiques, il est emblématique de la créativité architecturale et de l’inventivité conceptuelle que l’on voit partout exprimées à Berlin.
La place de Paris sur laquelle nous sortons à la fin de la visite de l’Ambassade de France, illustre à elle seule le visage du nouveau Berlin, celui d’après la chute du mur en 1989. A côté de l’hôtel Adlon totalement reconstruit, deux banques ultra-modernes jouxtent la porte de Brandebourg (1789) et ses bâtiments d’octroi. Ensemble hétéroclite, raccourci d’histoire contemporaine et témoignage, comme beaucoup d’autres à Berlin, de la volonté humaine de fonder l’avenir sur de nouvelles bases.




Promenade sur la célèbre avenue Unter den Linden, « sous les tilleuls », qui en ce mois de juillet, mérite doublement son nom, par sa voûte ombragée et par le parfum un peu entêtant de ses fleurs. Cette avenue tracée par le grand Electeur Frédéric-Guillaume en 1647 a été associée pendant presque trois décennies à la partition de Berlin. Unter den Linden était pour l’Allemagne de l’Est ce que Ku’damm était pour l’Allemagne de l’Ouest. Dans une rue adjacente, la Wilhelmstrasse, l’ambassade du Royaume-Uni, assez maussade, et l’Ambassade des USA, protégée pour des raisons de sécurité par un cordon militaire. Plus loin, l’Ambassade de Russie a pour nous un intérêt tout particulier puisqu’elle se trouve sur le site même de l’Hôtel de Courlande, résidence berlinoise de la famille de Dorothée et de Dorothée elle-même, durant l’hiver. Aujourd’hui, le piéton peut flâner sous les grilles mêmes de ce vaste et magnifique hôtel particulier, ce qui naguère, était impensable, l’ambassade soviétique affichant, face à ses rivaux occidentaux, son hégémonie et sa puissance unilatérale.

Un bus nous conduit à la fameuse Alexander Platz, immense esplanade occupée en son centre par la tour de télévision, surnommée « l’asperge, telespargel », immense « amer », bien qu’à l’intérieur des terres, devenue partie intégrante du paysage berlinois. Point de passage obligé, ne serait-ce qu’à cause de sa gare S-bahn et U-bahn, et actif centre commercial, Alexander Platz véhicule encore aujourd’hui des représentations tristes dues sans doute à sa froide configuration architecturale - place glacée et battue par le vent en hiver – mais surtout à son histoire faite de luttes revendicatrices et de misère sociale, comme l’a si bien illustré Alfred Döblin dans son ouvrage, Berlin Alexander Platz.

Paisible déambulation le long du canal de la Spree, dans le Nikolaiviertel, quartier Saint-Nicolas, quartier plein de charme empreint de l’atmosphère du Berlin d’autrefois. A proximité des anciennes écuries des Hohenzollern, le hideux bâtiment du peuple, structure de verre et d’acier, construite dans les années soixante après démolition programmée du château de la famille impériale. Aujourd’hui, déclaré dangereux en raison de son isolation à base d’amiante et désaffecté, ce bâtiment anachronique dans son environnement historique doit être démoli et remplacé par la reconstruction à l’identique du palais des Hohenzollern. Projet pour l’instant hypothétique.

Visite de la cathédrale de Berlin, Berliner Dom, majestueux édifice néo-renaissance (1894-1905). Riche décoration intérieure et vaste crypte renfermant les sarcophages ou cénotaphes de la plupart des membres de la famille Hohenzollern. Une petite exposition temporaire, à la sortie de la crypte, évoque les différents usages mortuaires des civilisations humaines.
Dîner dans la brasserie Georgbräu, Nikolaiviertel : « bière au mètre » ( !) et menu typique excellent.



Promenade d’après-dîner dans ce qui fut le centre névralgique de Berlin Est, et qui en raison des aléas de la guerre a gardé par endroits le charme nostalgique du passé. D’abord au bord de la Spree un hôtel particulier cossu, en grès rouge, richement décoré, témoigne, nous dit le colonel Méric, qui a vécu à Berlin, de ce qu’était Berlin avant guerre. Puis le Rote Rathaus ou hôtel de ville de l’ex Berlin-Est, immanquablement associé par nous au président Kennedy, proclamant du haut du balcon central : « Ich bin ein Berliner ». Derrière la mairie, deux palais du XVIIIème subsistent, insolites. A proximité du Palais de Justice, de facture classique, un bâtiment noir, austère, converti du temps de la RDA en « musée contre la guerre ». Curieuse remontée dans le temps à laquelle nous convie le colonel Méric, en nous emmenant derrière le palais de justice dans un havre de paix en bordure des remparts du Berlin médiéval dont subsistent quelques pans sur lesquels s’adosse, donnant sur la Waisenstrasse, le pittoresque café Zur letzten Instanz, datant de 1621, dit aussi café Napoléon car l’empereur y serait descendu. Joli décor intérieur de boiseries sombres et buste de Napoléon comme il se doit. En face, sur la placette, curieuse église protestante sans clocher entourée de son petit cimetière émouvant. Les tumuli recouverts de lierre retournent doucement à la nature. Près des remparts, les ruines d’une église gothique se chargent dans la pénombre du crépuscule d’une poésie qui rappelle les ruines des églises irlandaises. Cette gracile église gothique dont les dimensions sont conséquentes n’a pas été rebâtie. Par un de ces rapprochements anachroniques dus à l’histoire de Berlin, elle avoisine un lourd bâtiment dans le plus pur style bismarckien.

Retour à l’Hôtel « Bogota ».