Talleyrand , Mirabeau et autres personnages à l’aube de la révolution - Les protagonistes

Daniel CHARTRE
Membre de l’association ‘’Les Amis de Talleyrand’’
et du site Facebook éponyme.

Le 2 avril 1791,  Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, s’éteignit au terme d’une maladie aussi courte que douloureuse. Parmi les proches qui l’entourèrent lors de son agonie, l’un d’entre eux, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, l’aida  jusqu’au dernier instant  à mettre au point le «rapport sur les successions» que le tribun devait présenter à l’assemblée Constituante.
Michel Poniatowski nous raconte dans son livre : «Talleyrand et l’ancienne  France» (Editions Perrin 1988) que leur première rencontre eut lieu un soir de printemps 1771, rue du pot au fer, le long du mur du séminaire, où Mirabeau fit ranger son carrosse pour qu’un jeune étudiant en théologie, qui se présentât comme étant Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord,  puisse, en grimpant sur le toit du véhicule, regagner l’intérieur de cette honorable institution dont il s’était absenté illégalement.

Toujours d’après M Poniatowski, Talleyrand et Mirabeau ne  se lièrent d’amitié qu’à partir de 1783, quand ce dernier fut introduit par Chamfort, un ami commun,  au pavillon de Bellechasse ou l’abbé de Périgord recevait des invités rigoureusement sélectionnés. Ainsi naquit d’une inclination réciproque, fondée sur une communauté de vues sur la société de l’ancien régime et les inégalités sur laquelle elle reposait, à laquelle s’ajoutait une situation financière catastrophique, conduisant à une impasse qui déboucherait  inexorablement sur une crise majeure.

Avant d’aborder  leur histoire commune, un léger crayon sur la personnalité et le tempérament des deux personnages  est nécessaire, pour éclairer ce qui différencie et ce qui a pu rapprocher deux personnages aussi dissemblables :

Talleyrand

C’était  un homme de grande naissance, ayant beaucoup d’allure,  de physionomie haute, fort noble dans toutes ses façons. Il avait été beau dans sa jeunesse, bien qu’ayant déjà ce visage énigmatique  et ce regard impénétrable, qui s’accentuèrent avec le temps et ont toujours fasciné ceux qui l’ont approché. Nonobstant, il se dégageait de toute sa personne un charme  qui n’était en rien altéré par la claudication dont il est affecté, suite à la déformation d’un de ses pieds qu’il attribue à une chute accidentelle d’une commode pendant sa petite enfance, alors qu’elle est en réalité  due à une malformation congénitale. 

Né avec beaucoup d’esprit naturel et surtout de grâces et de manières, beaucoup de savoir  et de lettres, il était très  intelligent, cultivé. Il attachait beaucoup d’importance à la vivacité de l’esprit "Celui qui ne comprend pas d’un regard, ne comprend pas d’une longue explication" disait-il. La seule personne qui, en ce domaine, trouva grâce à ses yeux fut la duchesse de Dino, sa nièce, avec qui il pouvait "sauter à pied joints par-dessus les idées intermédiaires". Fort dans le grand monde où il fut mêlé dans les meilleures compagnies de la cour et les salons parisiens, il était un pur produit de la haute société de l’ancien régime. Il Paraissait hautain, d’un abord froid et distant, pourtant  il savait se montrer avenant et spirituel quand il voulait charmer ses interlocuteurs ; il  avait  alors  beaucoup de politesse, de belles manières, et d’agrément dans la conversation.

Il fut dans sa jeunesse un abbé léger et libertin, galant surtout plus par facilité et par ambition que par débauche. Il déployait beaucoup d’assiduité auprès des femmes. Elles étaient pour lui un moyen d’arriver aux hautes fonctions qu’il ambitionnait d’occuper :"La politique c’est les femmes " affirmait-il, et grâce à elles et à leurs salons, il pouvait approcher personnages politiques importants. Il aimait les conquérir, encore que son but fut plus de les séduire intellectuellement que de chercher à obtenir leurs faveurs. Néanmoins, celles  avec qui les relations allèrent au-delà du simple jeu de la séduction, n’eurent qu’à se louer de sa discrétion ; jamais il ne s’est vanté de ses bonnes fortunes et si elles vinrent à la connaissance du public ce ne fut pas de son fait. Il mettait tellement de tact pour mettre fin à une relation physique, que bien peu de celles qui furent ses maitresses se brouillèrent avec lui. Il sut conserver des relations très assidues et très amicales avec elles. 

Bon et fidèle  ami quand il l’était, et bon parent, ce  parfait courtisan  pouvait se montrer insolent  et mordant tout en respectant scrupuleusement les formes.   Son esprit vif savait se montrer ironique, caustique, avec parfois des traits féroces. Sa haute naissance et  son séjour dans sa jeunesse  à l’évêché de Reims, dont son oncle était le coadjuteur,  lui avaient fait découvrir les agréments de la vie luxueuse et-y ayant  goûté il aima vivre dans une grande splendeur. Il chercha, sa vie durant,  à occuper des postes aussi importants que rémunérateurs  pour pouvoir soutenir son train de vie fastueux. Il aimait fort le  jeu et la spéculation financière  qui furent  pour lui un moyen de subsister et de tenir son rang  car sa dépense était prodigieuse. Il aimait recevoir autour d’une table où étaient servis les mets les plus, exquis et donner de fastueuses réceptions. Il en fit même un atout majeur dans sa carrière diplomatique.

On a beaucoup dit que Talleyrand ne faisait point lui-même les écrits qu’il signait ; mais  il faut se garder  de faire Talleyrand plus paresseux qu’il ne l’était. Sous des  extérieurs  d’indolence et de paresse, il déployait une grande activité pour atteindre les buts recherchés, que soit pour satisfaire son ambition personnelle ou pour défendre les intérêts de son pays. Jeune abbé, il eut grâce à sa haute naissance, mais aussi  à son intelligence  remarquable qui n’était pas passée inaperçue, le privilège d’occuper le poste important d’agent général du clergé. Il y apprit beaucoup de choses, notamment dans le domaine économique et financier, mais aussi et surtout l’art de négocier.

Fin  diplomate, ayant une voix grave et chaude dont il usait pour charmer, il était cependant un orateur très moyen qui n’aimait guère  pratiquer l’art du discours devant les foules, exercice auquel in ne se livrait qu’avec réticence et seulement quand il ne pouvait s’en dispenser. Il préférait la négociation et la persuasion à la violence physique et verbale pour arriver à ses fins. En vérité, rares sont les personnes qui, comme lui, ont disposé de tant de talents, tant d’art caché coulant  comme de source dont il usa sa vie durant.

Mirabeau

Fort laid, d’une " laideur grandiose et fulgurante " d’après Victor Hugo, Mirabeau avait le visage très marqué par la petite vérole, qu’il avait contractée dans son enfance ; il en portait les stigmates.  C’était un homme très intelligent, avec beaucoup de bon sens et  d’instruction, beaucoup d’esprit et de connaissances, notamment en matière d’économie, ce qu’il devait à son père dont la réputation en ce domaine était reconnue. D’un extérieur rustre et grossier pour ne pas dire brutal et féroce, peu regardant sur sa tenue qui était fort désordonnée il faisait fi de son apparence, et de  la politesse.

Ouvert, chaleureux, cet extraverti était aussi, défaut de ses qualités, souvent excessif dans ses propos, s’emportant facilement, parfois à tort, ce qui le mettait alors dans des situations embarrassantes voire difficiles jusqu’avec ses amis. Chez lui tout est dans l’outrance. Il a un grand cœur mais  est  capable de haïr aussi violemment  qu’il a aimé. Il entretenait des liens orageux avec son père comme avec ses maitresses et ses amis. Son caractère violent et impulsif  fait que  sa vie privée  n’est qu’une suite de tempêtes, fâcheries, raccommodements, réconciliations. Il aime  passionnément les femmes et fait  preuve dans  ce domaine, comme dans celui de la table, d’une boulimie compulsive. 
En dépit de sa laideur et de ses manière brusques il a beaucoup de bonnes fortunes, tant il est vrai que si, dans leur majorité, les femmes aiment la délicatesse et les bonnes manières, il y en a  aussi qui  aiment  aussi parfois être conquises à la hussarde.

Travailleur infatigable, véritable Bourreau de travail, ce bel esprit avait beaucoup d’application et de pénétration et était capable de mener plusieurs projets de front. Fort  pauvre et  avide,  fort dépensier,  il menait grand train et était  extrêmement débauché, à tel point  que son père le prit en si grande aversion, qu’il n’hésita pas à solliciter auprès du roi et de ses ministres des lettres de cachet pour faire emprisonner son fils, afin de le mettre à l’abri des nombreux créanciers qui le poursuivaient. Mais ce fils était incorrigible et ne songeait qu’à se divertir et à dépenser.
En juin 1786. Talleyrand, avec qui il est lié, lui obtient une mission secrète à Berlin, où il reste six mois pour le compte du Contrôleur général des finances de Louis XVI, Charles Alexandre de Calonne.

 Il tente en vain d'être nommé à un vrai poste diplomatique. Empêché par son père et par la noblesse de Provence d’être  député aux états généraux de cet ordre sur le bailliage d’Aix en Provence,  il  se fit élire sur les listes du tiers état dont il devint un des membres les plus virulents. Excellent orateur, sachant convaincre, il a un don incontestable pour s’exprimer en public et se révèle un débatteur  redoutable. Il possédait une voix de stentor grâce à laquelle, et aussi grâce à sa fougue, il prenait fréquemment le dessus dans les débats, emportant l’adhésion enthousiaste de son auditoire. Il devint un tribun adoré des foules. Cet homme passionné, enthousiaste, fait pour la lutte politique, où il reçut autant de coups qu’il en donna,  défendant avec courage, fougue et sincérité ses idées, savait aussi se montrer aussi cynique et amoral pour parvenir à ses fins.

Etalant ouvertement ses vices et ses débauches, il ne ménageait pas plus son corps que sa réputation. Ses excès en tout usèrent prématurément ce tribun hors du commun dont la santé, en dépit des apparences, n’était pas aussi bonne  qu’on le pensait. Il disparut prématurément au moment où la révolution avait le plus besoin de lui, laissant le champ libre aux partisans de la violence et de la terreur.

Aussi dissemblables que puissent apparaître ces personnages à la lecture de ces portraits succincts, ce qui à priori  rend toute affinité et toute "amitié" même  objective ou circonstancielle improbable, les deux hommes avaient un passé dont la similitude a favorisé le rapprochement.

Tous deux appartiennent à la même classe sociale :
Tous deux ont  été des enfants délaissés par leur famille :
Leurs famille, bien que d’ancienne noblesse, ne sont pas riches.
Talleyrand et Mirabeau avaient de gros besoins d’argent pour pouvoir jouir d'un mode de vie luxueux et dépensier et atteindre leurs buts politiques. Ils ne peuvent compter  sur la fortune de leurs familles respectives, celles-ci étant  dans la gêne. Pour se procurer  les fonds nécessaires  pour assurer leur train de vie, sans déroger et perdre leur qualité de nobles, il ne leur  restait plus, à défaut d’un poste aussi rémunérateur qu’élevé, et en dehors du jeu, que la spéculation. Ce passé d’agioteur est systématiquement mis en exergue pour noircir la mémoire de Talleyrand et en faire un personnage cupide et sans scrupules.

Avant qu’il n’accède à l’épiscopat, les sources de revenus de Talleyrand étaient très minces. Il était fils de grand seigneur et à ce titre se devait d’avoir un train de vie digne de son rang. En faire  étalage, ne répond pas seulement à  la satisfaction d'un confort personnel et de la vanité de celui qui en bénéficie. Il est aussi à l’usage des autres, tant il est vrai que  un grand seigneur se doit de tenir son rang,  car, comme le fait remarquer M Philippe Jousset : "… le rang ne se tient  que si l’on  s’en sert en le servant aux autres" (P Jousset "La passion selon Saint-Simon : Ellug , Université Stendhal ,Grenoble 2002).

Mener grand train est une nécessité si l’on veut réussir dans la société de l’ancien régime. La noblesse était un monde sans pitié,  et la pauvreté  était un handicap pour réussir. L’aisance financière vous dispensait de faire partie de la clientèle d’un grand seigneur appartenant à la maison royale, de  s’abaisser à de viles flatteries pour être admis dans les salons que fréquentaient les hommes de pouvoir, être connu et reconnu ,d’eux, de voir s’ouvrir  les portes  du pouvoir.

On ne peut décemment pas  reprocher seulement à Talleyrand son passé d’agioteur alors que beaucoup de ses contemporains,  et non des moindres, ont fait la même chose que lui sans encourir l’opprobre publique ; c’est  faire preuve de partialité.

Mirabeau fustigeait hautement et publiquement les agioteurs ; mais  il fournissait  complaisamment à ses amis les informations pour qu’ils puissent  se livre à cette coupable activité dont il profitait indirectement également, car  il avait besoin beaucoup d’argent, non pour tenir un rang, ce dont il se fichait complètement ainsi que  des convenances, mais  pour satisfaire sa boulimie de table et de femmes, car il était fort dépensier.

Cette vénalité, cette volonté de s’enrichir, cette immoralité, ce cynisme, cette absence de scrupules, l’intrigue, la spéculation, bref, tout cet arsenal dont ils ont usé, et dont on les blâme, ne sont que de des instruments dont ils se servent  sans états d’âme pour atteindre leur but : le pouvoir.

Jusqu’à  l’ouverture des Etats Généraux en 1789, l’amitié qui liait les deux hommes connut des vicissitudes. Les fâcheries alternèrent avec les réconciliations. Elles étaient dues pour l’essentiel au caractère  bouillant, emporté, irascible, du gentilhomme provençal qui brûlait  de jouer un rôle important et surtout bien rémunéré,  mais dont les talents, et  surtout les avis sur les remèdes à apporter pour résoudre les problèmes  financiers de la France,  n’étaient pas estimes, selon lui,  à leur juste valeur. Ce manque de reconnaissance  provoquait une vive aigreur dont ses amis n’étaient pas épargnés, qui, s’exprimant en propos peu amènes, voire même  carrément offensants sur les ministres et conseillers du roi Louis XVI, notamment Calonne et Necker, l’obligèrent à fuir la France  pour éviter d’être embastillé, suite aux lettres de cachets qui sanctionnaient ses écarts de langage. Ce  procédé dont non seulement les ministres usaient pour le châtier, mais qui étaient également sollicitées par son père pour le mettre à l’abri des poursuites judiciaires engagées contre lui par des créanciers, furent pour lui l’occasion d’écrire un pamphlet  intitulé "  Des lettres de cachet et des prisons d'État" qui dénonçait l’absolutisme royal.

Mais l’accession au pouvoir n’est n’était pas  pour eux une fin en soi. Le désir de servir leur pays était ce qu’ils ambitionnaient. Tous deux  sont arrivés au même constat : Un changement de société est inéluctable. Les philosophes de ce siècle,  que l’on appelle "le  siècle des lumières", ont porté un coup fatal au système en place. La monarchie absolue a vécu. L’autorité du roi s’effrite lentement. Ce phénomène de dégradation de la puissance royale qui s’est amorcé à la mort de Louis XIV,  est aggravé  par la pusillanimité du souverain actuel. La noblesse est inapte à gouverner, inepte dans ses comportements.  Le clergé  inféodé à la papauté bien que revendiquant un gallicanisme de façade  est occupé à s’enrichir et à gouverner par l’intermédiaire des confesseurs royaux qui exercent sur leurs augustes pénitents un terrorisme religieux.  Talleyrand et Mirabeau  ont la même conception de la monarchie : Ils savaient qu’elle ne pourrait être sauvée que par la mise en place d’un système constitutionnel où le roi  jouerait un rôle actif, fédérateur. Dans ce système, il continuerait  à  gouverner, mais cette gouvernance serait démocratique. Le peuple devrait participer à la vie politique de la  nation par l’intermédiaire de chambres représentatives, et serait également  le soutien de la monarchie.

Il est profondément injuste de faire porter la responsabilité du déclenchement de la révolution  à Talleyrand et Mirabeau, ainsi qu’à celui que M Poniatowski associe à nos deux personnages : le marquis de  Lafayette.  Les hésitations de Louis XVI comptèrent  pour beaucoup dans l’affaiblissement de l’autorité royale. Mais le coup le plus rude  vint de  ses frères,  qui, au lieu de le soutenir  ont, par un travail de sape fait de dénigrements et de contestations,  décrédibilisé toutes les tentatives de rétablissement de la situation. A ces personnages il faut associer le chef de la branche cadette des Bourbons, le duc d’Orléans. Il est donc important de se pencher sur leurs personnalités.

Lafayette

Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Vanité des vanités, et tout est vanité.  Ces paroles par lesquelles l'Ecclésiaste (I, 2) enseigne que tout est illusion et déception, peuvent être le résumé de la vie du marquis de Lafayette. "M de la Fayette est d'une famille noble d'Auvergne, peu illustrée; Sous Louis XIV, l'esprit d'une femme avait donné de l'éclat à son nom. Il était entré dans le monde avec une grande fortune et avait épousé une fille de la maison de Noailles.

Si quelque chose d'extraordinaire ne l'eût pas tiré des rangs il serait resté terne toute sa vie. ", déclare dédaigneusement Talleyrand dans ses  Mémoires. Et de fait, Lafayette, surnommé "Gilles-César" par Mirabeau,  dut sa notoriété et sa popularité à sa participation à la guerre d’indépendance des colonies anglaises du continent américain. Il vécut toute sa vie sur le capital de popularité qu’il  en a tiré, espérant par ce sésame jouer un rôle de premier plan sur la scène politique Française.

Cet exalté est aussi et surtout  extrêmement  ambitieux. Il poursuit le rêve chimérique de transposer le mode de société américain en France, faisant fi de la différence radicale qui existe entre la mentalité française et celle des gens de souche anglo-saxonne. Député de la noblesse d‘Auvergne aux états généraux assez terne, il croit tenir, en étant nommé commandant de la garde Nationale, le moyen de devenir un personnage célèbre. Hélas, ce commandement  sera la fonction la plus haute qu’il pourra exercer. Lui qui rêvait de jouer le rôle principal sur la scène de l’histoire n’y jouera que les seconds, les utilités, et sa vanité en souffrit énormément.

Ayant fort peu d’esprit, Talleyrand ira jusqu’à écrire dans ses mémoires "qu’il est en-deçà de la ligne ou on est réputé un homme d’esprit ", opiniâtre à l’excès, son manque de réalisme, et surtout de pragmatisme, le rendent incapable d’adapter son discours et ses actes à la réalité des faits. Jamais il n’a pu être content des systèmes politiques et gouvernements dont  il a contribué à  l’accession au pouvoir par ses manœuvres et propos incendiaires ; sitôt en place, il  les critique, les condamne et prend ses distances quand il n’entre pas dans une opposition ouverte. Homme politique au-dessous du médiocre, ce vaniteux, instable, peu fiable, "naïf "disait de lui Napoléon, facilement manipulable, il fut  souvent la dupe de ceux qui se servirent de sa popularité comme paravent à leurs propres ambitions. Soupçonné par tous les  bords de jouer un double jeu, les régimes  successif, directoire, consulat, empire et restaurations, jugeant ce personnage orgueilleux encombrant et dangereux se méfieront de lui,

Ayant une très haute opinion de lui ce, psychorigide refuse dédaigneusement les postes qu’ils lui ont proposés, les jugeant indignes de lui, et sa suffisance finit par lasser les gens les mieux disposés à son égard. Il essaie d’éteindre en obtenant le commandement  de la garde nationale  les incendies  qu’il a lui-même contribué à allumer. Soumise à un mouvement pendulaire, son action politique oscille sans cesse entre la révolution et la répression, faisant de lui le  type même du  pompier pyromane. Chateaubriand, cet autre monstre d’ambition et d’orgueil, dira de lui  dans ses mémoires d’outre-tombe que c’était un homme" à qui l'aveuglement tenait lieu de génie " et" (qu’) il n'avait qu'une seule idée, et heureusement pour lui elle était celle du siècle ; la fixité de cette idée a fait son empire. " il met le doigts sur le hiatus permanent entre ses discours, ses idées et ses actions : " Royaliste, il renversa en 1789 une royauté de huit siècles ; républicain, il créa en 1830 la royauté des barricades : il s'en est allé donnant à Philippe la couronne qu'il avait enlevée à Louis XVI […] Dans le Nouveau Monde, M. de La Fayette a contribué à la formation d'une société nouvelle ; dans le monde ancien, à la destruction d'une vieille société : la liberté l'invoque à Washington, l'anarchie à Paris ". (Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe). 

Louis XVI

D’aspect lourd, les traits empâtés, totalement dépourvu de cet air de majesté imposant et impressionnant que possédaient ses prédécesseurs sur le trône, il faillit avoir pour gouverneur  Victor Riquetti de Mirabeau, comte de Mirabeau et père tribun.

Contrairement à l’usage qui voulait que seul l’enfant appelé à régner reçoive une éducation complète et soignée, ses parents avaient veillés, à ce tous leurs enfants  reçoivent la même  excellente éducation. Bien leur en a pris car,  les trois derniers fils du couple se succédèrent sur le trône.

Bon élève, doué, consciencieux, possédant des connaissances étendues, d’un esprit curieux, il était ouvert aux idées nouvelles dans une certaine mesure. Timide, réservé, hésitant, influençable, ce bon père de famille très pieux ne possédait pas l’esprit vif de son frère le comte de Provence et le charme gracieux de son autre frère le comte d’Artois Il subissait l’ascendant de sa femme, Marie Antoinette, "c’est le seul homme de la famille" disait d’elle  Mirabeau,  à laquelle par bonté et par faiblesse il passait tous ses caprices.

Cet honnête homme  qui préférait la chasse à la vie mondaine de la cour, n’était visiblement pas fait pour être roi. Talleyrand ne nous livre pas son sentiment sur le souverain. Tout au plus se contente-t-il d’en mentionner la faiblesse, qui se traduisit à maintes reprises par le retrait de son soutien aux ministres qui tentaient des réformes pour sauver les finances françaises de la débâcle.

Le comte de Provence

Grand amateur,  comme son frère aîné, des plaisirs de la table, le comte de Provence, futur Louis XVIII, devint en vieillissant, à l’instar de nombre de Bourbons qui étaient majoritairement de forts mangeurs doués d’un appétit formidable, un bonhomme ventru, court de col, souffrant chroniquement de la goutte.

Ayant reçu la même éducation soignée que ses frères, cet homme, avec  l’esprit vif,  aux réparties souvent spirituelles et malicieuses, fin politique, enrageait de n’être que "Monsieur", frère du roi. Cette jalousie que son tempérament dissimulateur  parvenait très difficilement à masquer, se manifesta de plus en plus par la critique de la politique prudente, hésitante de son frère qui préférait l’apaisement à l’affrontement.  

Sous les apparences d’un fidèle soutien, remplissant à la perfection les devoirs et obligations auxquelles son statut de frère du roi l’obligeaient,  il  déploya  en sous-main beaucoup d’activité  pour faire capoter toutes les entreprises de son aîné  pour mettre fin à la crise économique et financière du Royaume, en provoquant  une grande agitation de la cour qui entraina le renvoi de tous les ministres ,Turgot, Necker, Ormesson, Calonne, Loménie de Brienne ,puis à nouveau Necker, qui  se hasardèrent à cette entreprise. Son attitude équivoque au début de la constituante où, tandis que son frère se débattait pour sauver son trône, il menait une existence tranquille, sereine, confortable. 

Sa participation au complot de Favras destiné à faire "évader" le roi, dont il fut un organisateur, et dont on le soupçonna d’être le délateur pour pouvoir remplacer son frère sur le trône, le mirent dans une situation périlleuse dont il doit de s’être sorti grâce à un discours tout en finesse et en habileté qui n’était pas son œuvre mais celle de….Talleyrand !!!  Cela explique peut-être les ménagements qu’il eût à l’égard de celui-ci lorsqu’il accéda au trône.

Bien qu’il ait pris soin, une fois devenu Louis XVIII, de faire disparaitre  toutes les preuves prouvant son double jeu et ses manigances honteuses pour prendre la place de son frère, il savait que Talleyrand avait été informé  de  tout : via  Mirabeau, mais aussi parce  qu’une fois ministre,  il avait vraisemblablement eu accès à des documents gênants. Si ce grand seigneur qui savait trop de choses entrait dans une opposition ouverte et venait à parler, la position du nouveau souverain  serait rien moins que très délicate.

De plus il devait  beaucoup à Talleyrand qui, par deux fois, lui avait rendu d’immenses services ;  La première en 1814 en favorisant son accession au trône, la deuxième en 1815,  en l’y rétablissant après qu’il l’eût perdu pendant les cent jours.

Si Talleyrand parle de Louis XVIII dans ses mémoires, ce qui est tout à fait normal puisqu’il  a joué un rôle capital dans  son avènement puis  dans son sauvetage et en fut le premier ministre, il est par contre totalement silencieux sur les activités du comte de Provence. Il ne faut pas oublier qu’au moment  où Talleyrand a rédigé ses mémoires  le comte de Provence était de venu Louis XVIII et qu’il faisait exercer une étroite surveillance sur Talleyrand, celle-ci allant probablement jusqu’à avoir accès, par du personnel stipendié, à ses travaux de rédaction de ses mémoires. La prudence commandait à Talleyrand de ne pas compromettre dans ses écrits la réputation du souverain. S’il parlait et provoquait une crise politique, il risquait de perdre la protection de ce  roi qui faisait la sourde oreille aux propos malveillants et infâmants qui circulaient sur lui.

Cette connivence se manifeste en particulier quand refera surface l’affaire du duc d’Enghien, dont Savary désignera Talleyrand comme en étant le principal responsable. Cette  malheureuse affaire aurait pu lui coûter fort cher. Si le roi qui ne l’aimait pas et supportait difficilement, quoiqu’avec stoïcisme, la présence de Talleyrand dans son entourage, avait prêté une oreille complaisante à ces propos,  Talleyrand aurait pu tout perdre : Honneurs et avantages  que lui procuraient sa charge de grand chambellan, fin de sa carrière d’homme politique. Sa réputation d’homme d’état avisé  et respecté dont il jouissait auprès des nations étrangères n’y aurait pas survécu. Pire encore il risquait d’être poursuivi en justice par le grand-père et le père du duc d’Enghien, d’être reconnu coupable. Il n’aurait probablement pas été emprisonné car les grandes puissances auraient violemment protesté ; mais,  après confiscation de ses biens, il aurait été chassé du royaume et aurait dû mener une existence misérable d’exilé sans le sou.

Mais Louis XVIII agit en souverain sage. Soucieux d’éviter des troubles de l’ordre public  qu’auraient  immanquablement engendrés de tels développements de l’affaire, il préféra l’étouffer dans l’œuf. Cela présentait aussi pour lui l’avantage d’éviter de donner trop d’importance à la faveur de cette péripétie à ses cousins de la maison de Bourbon-Condé, dont  il se méfiait tout autant que de ses autres cousins de la maison d’Orléans, qui montera sur le trône à la faveur de la révolution de juillet 1830 (La mère du duc d’Enghien était la sœur de Philippe Egalité, duc d’Orléans et régicide), qu’il traitait avec froideur en raison de la mort de son frère aîné dont un de ses membres s’était fait le complice. Il tira Talleyrand de ce mauvais pas en adoptant la posture du souverain magnanime et sans rancune. Il refusa de saisir la chambre des pairs de  cette affaire et donna son absolution à Talleyrand en lui faisant tenir ce message "  Sa majesté a voulu que le passé restât dans l’oubli ; elle n’en a excepté que les services rendus à la France et à sa personne. Le haut rang que vous conservez, à la cour, prince, est une preuve certaine que les imputations qui vous blessent et qui vous affligent, n’ont fait aucune impression sur l’esprit de Sa Majesté ". Par ces quelques lignes le Roi sauve Talleyrand. Il lui rend son honneur, sa puissance, il lui conserve ses fonctions de Grand chambellan si rémunératrices. Mais surtout il rembourse en bloc la dette qu’il avait vis à vis de lui. Désormais ils étaient quittes. 

Incontestablement, Louis XVIII, cet homme habille, intelligent,  fut celui des trois derniers souverains de la branche aînée des bourbons qui était le plus apte à régner.

Le comte d’Artois

Bon vivant, aimable,  fin, léger, Le comte d’Artois, futur Charles X, est le seul à avoir  échappé à l’embonpoint qui afflige systématiquement les membres de sa famille. Fort instruit, il aime la fête. Mais sous ces dehors avenants et ouverts, se cachait en réalité le plus farouche des réactionnaires, quoi qu’en disent certains historiens. Très remonté contre la politique menée par le roi, il s’oppose vivement à l’abolition des privilèges sociaux de sa caste et à l’accroissement des droits du Tiers états.

Par l’intermédiaire des salons parisiens de Mme de Polignac et celui de l’hôtel de Luynes il est en contact avec Calonne  dont, grâces aux solides notions d’économie que lui et ses frères ont reçues durant leur éducation, il partage et soutient  les  idées de réformes radicales qui échoueront à cause, en grande partie, du travail de sape mené par son frère Ainé "Monsieur". Partisan de la fermeté et du maintien du vote par ordre aux états généraux qui avantagent le roi et la noblesse, il est  l’un des tout premiers à quitter le Royaume après la chute de la Bastille, donnant ainsi le signal du Commencement de  l’immigration massive de la noblesse.

Cet homme que Talleyrand jugeait aimable et affable fut le pire monarque de la dynastie des Bourbons.  Cette appréciation de Talleyrand sur les émigrés :" ces gens qui n’ont rien appris ni rien oublié depuis trente ans" lui convient parfaitement. Son désir de revenir à la monarchie absolue lui fera prendre des décisions catastrophiques qui chasseront définitivement du pouvoir les descendants en ligne directe du roi soleil. Là aussi le mutisme de Talleyrand sur les agissements du second frère du roi sont passé sous silence. Il est quasiment certain que les possibles raisons  avancées pour essayer de trouver une explication valable à ce mutisme soient les mêmes  que pour Louis XVIII, car celui-ci étant sans descendance directe et valétudinaire, il savait que l’accession au trône du comte d’Artois était inéluctable. A même causes, même effets.

Philippe Egalité

Celui qui la plus grande responsabilité de la chute de la monarchie est sans conteste, Louis-Philippe Joseph duc de Chartres puis d’Orléans qui est entré dans l’histoire sous le nom de Philippe-Egalité.

Ce rejeton de la branche cadette de la famille de Bourbon était un homme bien fait, avec beaucoup de prestance. Ayant reçu une éducation soignée, il était ouvert aux idées nouvelles. Fort riche mais extrêmement dépensier, ses revenus ne suffisaient pas à couvrir ses dépenses colossales, au point qu’il dut se lancer dans la spéculation foncière pour tenter de se libérer des énormes emprunts  qu’il avait contractés pour soutenir un train de vie éblouissant.  Hélas jamais tant de belles qualités ne furent autant gâchées par un esprit qui, s’il était vif, n’en était pas moins borné, et son intelligence tournée à la seule satisfaction de ses  penchants et de ses désirs. Ceux-ci changeaient constamment au gré de ses caprices et de ses lubies, parfois aussi vite qu’ils étaient apparus. Il n’aimait personne. Profondément égoïste, indifférent, son amitié était précaire et fugace.

Ayant reçu une excellente éducation militaire, son courage et sa hardiesse le destinaient à devenir un grand chef, ce qui, avec sa grâce naturelle, son affabilité de façade, ses lumières, en faisait l’homme le plus propre à devenir le principal personnage de la haute noblesse. Il était en butte à la méfiance du roi, personnage assez terne, d’une piété confinant à la bigoterie, qui était  choqué par les nombreuses maitresses de ce cousin qu’il n’aimait pas, et qui  lui marquait, sous les dehors de la plus parfaite courtoisie, une certaine froideur. Il refusa toujours de lui confier un commandement important. Cette hostilité perceptible dans leurs rapports, cette volonté de le tenir en dehors des affaires du royaume, le ressentiment que Louis-Philippe et les siens en conçurent transformèrent ce personnage brillant, qui aurait pu être un des plus sûrs soutiens de la monarchie, en un adversaire résolu de celle-ci décidé à la remplacer par un système à l’anglaise.  Suivi par quelques ducs : Montmorency-Luxembourg, La Rochefoucauld, Béthune-Charost, Praslin, Aumont, il affirma nettement son opposition au système lors de l’assemblée des notables de 1787 et donna l’exemple de la fronde. Alors que son statut de prince du sang lui commandait d’être le soutien du trône et de s’abstenir d’entrer dans l’arène politique, il se fit élire député de la noblesse  aux états généraux et, devant l’incapacité du roi son cousin à garder le contrôle de la situation en raison de son indécision, nait chez cet ambitieux l’espoir d’exercer  la lieutenance générale du royaume, ou mieux, de monter sur le trône.

Il fit du Palais-Royal un centre d'intrigues et, avec des agitateurs à sa solde il entretient un climat insurrectionnel  qui pousse le roi, mal conseillé par ses ministres et par son entourage, oscillant entre la fermeté et la capitulation à commettre des fautes, Pris dans l’engrenage de la surenchère politique, il ira jusqu’à voter le mort du roi et à assister à son exécution. Mais la justice immanente  a fait que ce personnage a subi le même sort que son royal cousin, puisque lui aussi a péri sur l’échafaud. Alors que Talleyrand est silencieux sur la personnalité et les faits et gestes des frères de Louis XVI, il est très prolixe sur Philippe-Egalité, auquel il consacre en préambule à ses mémoires un très long chapitre, environ quarante pages.  Il s’étend longuement sur la jeunesse de ce prince, sur son conflit politique ouvert avec le roi, et  conclue  en exonérant totalement ce personnage de la  lourde responsabilité  du drame qui s’est joué.

 Là aussi, l’attitude Talleyrand est surprenante et suscite beaucoup d’interrogations. La seule explication qui peut être avancée est l’existence d’excellentes relations entre Talleyrand et le duc d’Orléans qui le poussaient ménager cette famille, à ne pas la blesser et lui faire du tort en la désignant à la vindicte de l’opinion publique. Il  lui ménageait ainsi la possibilité d’être un recours pour la France car, il connaissait bien les penchants absolutistes  du comte d’Artois à qui  la très mauvaise santé de Louis XVIII promettait de monter assez rapidement sur le trône.  Il pressentait, connaissant parfaitement son caractère et ses idées, que le règne tournerait court, car le peuple ayant goûté aux avantages de la démocratie  et de la liberté n’accepterait pas une régression.