Un protégé de Talleyrand : Pierre-Athanase Chauvin 1774-1832
 
Anne Foster
La gazette  de l'Hôtel Drouot  n° 11 - 16 mars 2001
 
Dans le livre XXXV de son Histoire naturelle, Pline I'Ancien retrace I'histoire de la peinture grecque tout en faisant de nombreuses références à la peinture égyptienne, la première à avoir recouvert de paysages familiers les murs de palais et de tombes .II consacre un paragraphe au peintre Ludius qui ornait les clôtures des jardins de thèmes paysagers : maisons de campagne, bosquets, étangs, collines, etc.
La peinture de paysage mit longtemps à s'affirmer. II faut attendre le siècle d'or de la peinture hollandaise pour que ce sujet s'impose pour lui-même dans les vues de villes de Vermeer ou les paysages de Ruisdael. En France, on admirait les paysages sereins de Poussin qui servaient de cadre à une scène biblique ou pastorale, les rêves de ports baignés de lumière du Lorrain, les vues de parcs ou de jardins d'Hubert Robert. La mode est à la nature ; en 1775, Rousseau écrit dans Les Rêveries d'un promeneur solitaire: « la terre offre à I'homme, dans I'harmonie des trois règnes, un spectacle plein de vie, d'intérêt et de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son coeur ne se lassent jamais. » La peinture de paysage devient un genre noble surtout grâce à Pierre Henri de Valenciennes, professeur de perspective à I'Académie royale et auteur d'Eléments de perspective pratique à l'usage des artistes, suivis de Réflexions et Conseils à un élève sur la peinture, et particulièrement sur le genre du paysage. Sous le nom de paysage historique, elle obtient droit de cité. Un prix de Rome de paysage est crée en 1817. Michallon en est le premier bénéficiaire.

Le parcours du peintre
Pierre-Athanase Chauvin nait à Paris le 9 juin 1774. II étudie la perspective et la peinture dans I'atelier de Valenciennes et effectue ensuite un voyage à Rome en 1802, s'inspirant des sites de la campagne romaine et des environs de Naples. Sans fortune, il est d'abord le protégé de Morin, puis, à la mort de ce dernier le 1er novembre 1802 , celui de Talleyrand qui lui écrit : « N'ayez, Monsieur, aucune inquiétude pour le présent ni pour I'avenir. Veuillez me laisser le soin du présent, tous les amateurs de beaux paysages se chargeront de I'avenir ». Chauvin envoie chaque année deux tableaux au prince. En 1804, il s'installe à Rome où il travaille pour une clientèle internationale. II épouse en 1812 Albertine, la fille de Charles Hayard, marchand de couleurs dont la boutique était fréquentée par les peintres français de la villa Médicis, en particulier par Ingres dont il est un

Danseuse et Musiciens dans les jardins de la villa d'Este
Huile sur toile signée et datée en bas à gauche
Chauvin  F. Roma 1809 •, 57,5x43,5 cm.
Drouot, 9 juin 2000, salle 7.

des témoins du mariage le 4 décembre 1813. Chauvin est également un ami de Guérin, de Wicar, de Boguet, de Bodinier, Granet et de peintres étrangers. II envoie des tableaux de manière intermittente aux Salons. II reçoit quelques distinctions officielles : une médaille de deuxième classe en 1810 et celle de première en 1819. Membre de l'Académie de Saint-Luc en 1813 et correspondant de l'lnstitut en 1827, il reçoit la Légion d'honneur I'année suivante des mains de Talleyrand. De santé fragile, Chauvin meurt en 1832.
Son talent est fort apprécié : le peintre danois Eckersberg visite son atelier pendant son séjour à Rome de 1814 à 1818 et rapporte dans son journal « Je désirerais presque donner la prééminence à M.Chauvin, son coloris, ses lointains, bref tout est si bien venu : je n'avais encore jamais vu semblable chose ». Peu à peu, son nom tombe dans l'oubli. En 1889, Paul Marmottan écrit dans les Nouvelles archives de I'art français : « Ce nom est pourtant digne de mémoire. [...] Chauvin possède un dessin savant comme Bertin, mais avec plus de chaleur dans le coloris. Les sites choisis de la terre italienne ont rarement trouve d'interprète plus fidèle et plus 

habile. » Le tableau, daté de 1809, adjugé le 9 juin 2000 est un parfait exemple de son talent de coloriste où « toutes les surfaces, au moyen d'une graduation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et une autre e commence. »

Les jardins de la villa d'Este
Chauvin a choisi comme sujet les jardins de la villa d'Este. Le cardinal Hippolyte d'Este, nommé en 1550 gouverneur de Tivoli, fait transformer le palais installé Bans un ancien couvent bénédictin par Pietro Ligorio. II entreprend de créer de magnifiques jardins n'hésitant pas à démolir tout un quartier de la ville. Exigeant d'énormes travaux de terrassements, les jardins, alliant terrasses, perspectives, plans d'eau, bassins et fontaines, devaient donner l'illusion que la villa, en fait décalée, en occupait le centre. Les jardins encore inachevés à la mort du cardinal en 1572, complétés par ses descendants se devaient d'être visités par tout voyageur comme le fit Montaigne en 1581. Ils sont peu à peu laissés à l'abandon en raison du coût  exorbitant de I'entretien de ce monde de rêve Ainsi, Bergeret de Grancourt, qui voyage avec Fragonard, note dans son journal à la date du samedi saint 2 avril 1774 « Nous avons pris le parti de faire une prompte course à Tivoli qui est a six lieues de Rome [...] les hauts et les bas de ces jardins par terrasses, avec des cyprès et des pins de la plus grande hauteur, attirent encore des éloges à cette ville, étant  prônés et admirés par les peintres qui y trouvent un choix de vues très variées et piquantes. Depuis longtemps, les peintres ne quittent jamais Rome sans avoir fait nombre de dessins des jardins de la villa d'Este ».
Chauvin a su traduire la nostalgie de ces jardins devenus muets, privés des chants des jets d'eau, des cascades et des orgues hydrauliques qui en faisaient la renommée, en plaçant un couple de musiciens dans I'allée bordée de vasques et de murs d'ifs et couronnée de la silhouette d'un pin parasol. Un des premiers paysagistes français, Chauvin, peut-être à cause de sa courte carrière, n'eut pas le droit à la renommée de Corot qu'il a probablement croisé à Rome. Sa peinture affirme déjà que « ('artiste veut créer une magie suggestive contenant a la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l'artiste lui-même »" (Delacroix).