Pierre-Paul Royer-Collard et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

"Le Vice et la Vertu"

André Beau
Président d'honneur de l'association "les Amis de Talleyrand"

Conférence donnée à CHATEAUVIEUX (Loir & Cher), le 5 mars 1999.

 

 

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Pierre-Paul Royer Collard



La rencontre de Pierre-Paul Royer-Collard et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord est habituellement fixée par les historiens, à l'année 1820.

De fait, ce n'est qu'en 1821, au plus tôt, que les deux hommes se côtoient en Berry pour la première fois. Mais avant d'entrer dans le détail de cette relation qui allait perdurer 17 ans, et pas davantage par la force des choses, voyons un peu le parcours de nos deux amis au cours des années antérieures.

On ne peut qu'être frappé par un certain parallélisme marquant leur début de carrière respectif.

Lorsque Pierre-Paul ROYER naît à Sompuis, dans la Marne, le 21 juin 1763, Charles-Maurice de TALLEYRAND, lui, a déjà neuf ans, puisqu'il est né à Paris, le 2 février 1754.

Si Pierre-Paul appartient à une riche famille terrienne qui exploite les froides terres de l'Est, au lieu-dit "Le Meix-Thiercelin", Charles-Maurice, boiteux de naissance quoi qu'il en ait dit, grandit dans l'ambiance feutrée d'une famille noble, pourvoyeuse de militaires et d'ecclésiastiques, au demeurant assez prétentieuse.

Le jeune Pierre-Paul est sous l'influence de sa sainte femme de mère et de son oncle COLLARD, un prêtre enseignant converti à la doctrine janséniste, directeur de collège à Chaumont, dans la Haute-Marne, puis à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais. C'est donc tout naturellement près de lui que le jeune Pierre-Paul, dès 1775, fait ses études et apprend plus spécialement les mathématiques. Il est envisagé de l'orienter vers une carrière ecclésiastique.

De son côté, le jeune Charles-Maurice est profondément influencé par les séjours qu'il fait chez son arrière-grand-mère, la princesse de Chalais, la petite-fille du grand Colbert. En 1762, il entre au collège d'Harcourt, grand collège parisien. A l'âge de 15 ans, il séjourne chez son oncle, l'archevêque de Reims, car notre jeune boiteux est, lui aussi, destiné à l'état ecclésiastique. A son corps défendant, il entre au séminaire à l'âge de seize ans (1770), et connaît sa première idylle amoureuse à 18 ans ... En 1775, alors que Pierre-Paul rentre tout juste à l'école pour y travailler sérieusement, Charles-Maurice assiste au sacre de Louis XVI. Suivent plusieurs années en Sorbonne pour Charles-Maurice qui devient prêtre en 1779. Il a tout juste vingt-cinq ans. De 1780 à 1786, il est au service de son Ordre comme agent général du Clergé, puis intervient dans les démarches entre le ministre Calonne et Mirabeau.

Dans le même temps, Pierre-Paul Royer devient ROYER-COLLARD et enseigne les mathématiques à Moulins. Puis, après avoir fait, son droit à Paris, plaide sa première cause en 1787.

En 1788, Talleyrand est nommé évêque d'Autun, bien que menant une vie fort licencieuse, où les femmes et les jeux d'argent tiennent leur rôle autant que l'esprit dont il se plaît à faire preuve en maintes occasions.

Député, du Clergé, il prend une part active aux débats révolutionnaires et s'élève contre les mandats impératifs donnés à certains députés par leurs commettants.

Au même moment, le jeune Royer-Collard est enthousiasmé par les idées nouvelles que ne contredit pas sa formation sévère et rigoureuse. Il prône l'égalité devant la Loi et il s'insurge contre les privilèges, quels qu'ils soient.

Il est élu secrétaire du comité révolutionnaire de Saint-Louis-en-l'Ile. A noter que dans la section voisine des Cordeliers, siège Danton, et que Danton est originaire d'Arcis-sur-Aube, pas très loin du pays natal de Pierre-Paul.

Durant les trois années qui suivent, l'évêque d'Autun poursuit son oeuvre de destruction des avantages du clergé catholique, notamment ceux des évêques, ses pairs ... Il en arrive même à démissionner de son état dès janvier 1791, ce qui ne l'empêche pas, quelques semaines plus tard de sacrer deux évêques constitutionnels, la peur au ventre. C'est aussi le temps où il prononce son grand discours sur l'Instruction publique, où il se montre favorable à la gratuité de l'Enseignement.

En 1792, il assume deux missions diplomatiques en Angleterre. Lors de la seconde, grâce au passeport délivré par Danton, il oublie de rentrer en France. Chassé de Londres en février 1794, il s'embarque pour les Etats-Unis. Mais, l'année suivante, il est radié de la liste des Emigrés. Et avant même de rentrer en France, on le nomme membre de l'Institut. Il retrouve Paris, en septembre 1796.

De son côté, Royer-Collard, après la prise des Tuileries (10 août 1792) et les massacres de septembre qui suivirent, Royer-Collard dis-je, écoeuré par les premiers excès de la Révolution, rentre à Sompuis sur les terres familiales. Aux ordres de sa mère comme les autres valets, et lisant des textes pieux tout en poussant la charrue. Les autorités révolutionnaires s'inquiètent. Elles envoient le procureur-syndic de Vitry-le-François, un certain Héry, s'assurer de sa personne. Héry s'étonne de voir deux crucifix au mur de la maison de Mme Royer. Elle en justifie la présence et, après conversation plus que discussion, Héry s'en retourne comme il était venu, sans que le courageux Pierre-Paul ne soit autrement inquiété. Malgré le peu de goût pour la compromission, tel qu'il était enseigné dans la famille Royer depuis toujours, il est peut-être permis de voir là, l'influence bénéfique du citoyen Danton.

Si, en 1797, Talleyrand-Périgord se distingue par ses discours sur l'Economie et le Commerce, Royer-Collard, lui, est élu député de la Marne au Conseil des Cinq-cents, l'ancêtre de notre Sénat. Election bientôt annulée, Royer-Collard échappant de peu à la déportation, contrairement à nombre de ses collègues.

C'est aussi l'époque où le citoyen Talleyrand-Périgord fait la connaissance de la belle Madame Grand et devient ministre des Relations extérieures du Directoire. En 1798 et 1799, il se rapproche fortement du général Napoléon Bonaparte et travaille au succès du coup d'Etat de Brumaire.

Royer-Collard, pour sa part, ressent se raviver en lui des sentiments royalistes. Pour lui, les Bourbons sont et restent la "famille incontestée".

A partir de cette époque, on peut dire que les destins de nos deux héros divergent; complètement.

EN 1800, le 21 octobre, après bien des hésitations toutes en son honneur, Pierre-Paul Royer-Collard épouse la Demoiselle Augustine de Forges de Châteaubrun, d'une vieille famille berrichonne. Il sait qu'elle est la nièce et héritière de la châtelaine de Châteauvieux, Madame de Cambre. N'oublions pas que, jusqu'en 1790, Châteauvieux se trouvait en Berry.

Talleyrand-Périgord, toujours aussi joueur et intrigant convole, en 1802, avec Catherine Grand, épouse divorcée. De la part d'un évêque jureur, ce n'est alors jugé que comme un scandale de plus.

Il y a fort à parier que le jeune ménage Royer-Collard venu, cette même année 1802, rendre une visite de courtoisie à Mme de Cambre, leur tante, n'approuve guère ce nouveau coup d'éclat.

Les années du Consulat et de l'Empire voient nos deux hommes évoluer dans des sphères très différentes. Si Monsieur de Talleyrand, bientôt nommé prince de Bénévent, occupe fréquemment le devant de la scène, et pas toujours en bien, en partisan ou ennemi de l'Empereur, Monsieur Royer-Collard se consacre à des tâches plus discrètes et, somme toute, plus conformes à sa rigueur morale. Ses contacts secrets avec les milieux royalistes restent sans conséquences. Son cours de philosophie qu'il professe en Sorbonne, portant sur les notions de sensation et de perception, je l'avoue humblement, je ne saurais vous le commenter... Je le comprends mieux, je crois, lorsqu'il affirme : "on ne doit pas dire "Je pense, donc je suis", mais bien ", Je pense, parce que je suis".

Bref, l'intérêt porté par Royer-Collard et Talleyrand au rétablissement des Bourbons sur le trône de France à la chute de Napoléon Ier suffit subitement à expliquer leur rapprochement inattendu, tant par le coeur que par l'esprit : ils ont alors l'un et l'autre, une conception de l'ordre dans les affaires assez voisine et, bien entendu, bourgeoise.

Depuis qu'il est entré en possession de Valençay, soit depuis 1803, Talleyrand ne se montre dans son domaine, que très épisodiquement, jusqu'en 1816. Sauf l'accueil des infants d'Espagne qui le retient 4 mois en 1808, ses premiers séjours n'excèdent guère une quinzaine. Il est à remarquer que Valençay constituait une étape commode sur le chemin des eaux de Bourbon-l'Archambault ou de Cauterets.

Royer-Collard, conseiller d'Etat et député de la Marne depuis 1815, débarque à Châteauvieux en septembre 1821, là où il dit lui-même n'être jamais revenu depuis le temps de son mariage. Il vient régler les problèmes posés par le décès de Mme de Cambre dont venait d'hériter son épouse, comme prévu de longue date. Nous connaissons par le menu, les appréciations plus ou moins critiques exprimées en la circonstance par le philosophe dans les lettres à son épouse demeurée dans la capitale, lettres recopiées jadis sur les originaux par l'abbé Bertin, curé de la paroisse.

En 1821, précisément, M. le prince de Talleyrand (Bénévent a été restitué à son ancien propriétaire, le Saint-Siège), débarrassé de sa femme depuis 1814, mais accompagné de sa jeune nièce de 39 ans sa cadette, c'est à dire Dorothée, Mme la duchesse de Dino, passe les mois de septembre et d'octobre en Berry.

Le train de vie plus ou moins mondain et princier mené à Valençay par Monsieur de Talleyrand et son entourage, contraste nécessairement avec l'austère et rigoureuse vie bourgeoise menée à Châteauvieux.

Mme Royer-Collard, épouse soumise et discrète, de santé fragile, n'a rien de commun à partager avec Mme de Dino, pétillante, agitée et intrigante, apparemment nymphomane, dont les aventures ne se comptent plus, lesquelles aboutirent parfois à des grossesses illégitimes.

Donc, informé du voisinage intéressant que peut comporter pour les relations, un philosophe reconnu autant qu'un parlementaire combatif tel que Monsieur Royer-Collard, M. de Talleyrand décide de se mettre en frais : le grand seigneur se risque à s'adresser au grand bourgeois, pour lui demander la permission de venir le voir à Châteauvieux.

La logique, notion si chère aux deux hommes, eût exigé le contraire. Mais à l'époque, encore tout auréolé de ses succès diplomatiques au Congrès de Vienne, le vieux renard de Valençay se trouve en recherche de relations susceptibles de faire jaser dans l'entourage du Roi.

Surpris, Royer-Collard avance la mauvaise santé de son épouse pour dire ne pas pouvoir, très vraisemblablement, rendre la visite dont Son Altesse désire lui faire l'honneur en premier. C'est méconnaître l'acharnement dont le Prince sait faire usage lorsqu'il en a décidé ainsi. Royer-Collard cède, finalement. Et c'est accompagné de Mme de Dino que M. de Talleyrand se présente dans la cour d'honneur de Châteauvieux, "pour causer" avec le maître des lieux.

"Vous avez, Monsieur, des abords bien sévères", s'exclame, paraît-il, le visiteur, faisant ainsi allusion, à la fois à la situation escarpée du château et à la réputation habituelle d'homme peu souriant du propriétaire. Sans se démonter pour si peu, Royer-Collard lui répond : "- Châteauvieux n'est tout de même pas une île", subtile référence à l'empereur Napoléon, récemment décédé sur le rocher de Sainte-Hélène.

Précisons que la montée au château aménagée à travers le parc n'existe pas à l'époque. Elle ne sera ouverte que plus tard, à l'initiative de M. Paul Andral, le petit-fils du philosophe.

Quoi qu'il en soit, et sans que l'on connaisse quelle put-être la conversation échangée entre les deux dames, en présence l'une de l'autre pour la première fois, Royer-Collard, lui, ne se formalise pas outre mesure à l'issue de ce premier contact à la campagne. Très vite, il oublie les griefs moraux qu'il nourrit à l'égard de son hôte. Mieux, les deux hommes en viennent rapidement à se trouver des points de convergence en politique, ce qui, petit à petit, fait s'installer entre eux, une confiance réciproque.

Leur souci commun de voir s'instaurer plus de libéralisme, leurs souvenirs toujours présents des jours noirs de la Révolution, leur satisfaction apparente d'un retour à la Monarchie appuyée sur une charte à peu près conforme à leurs vues, leur identité d'appréciation sur l'épineux problème de la liberté de la Presse, tout semble-t-il, peut être calmement analysé, longuement débattu et justement commenté.

Peut-être même, y a-t-il, dans l'esprit de Talleyrand, la recherche d'un appui fort utile, dans son travail en sous-main, en faveur du clan Orléaniste. Car le duc d'Orléans, futur Louis-Philippe, piaffe d'impatience sourde, dans les coulisses du Pouvoir. On ne sait au juste. Lors de cette première rencontre, à supposer que la démarche ait été tentée, ce sera peine perdue.

Royer-Collard, légitimiste convaincu de longue date, nous l'avons dit tout à l'heure, le reste et le restera. Cet homme de caractère, un peu rogue, est à juste titre, regardé comme le père du parlementarisme en France. En ce sens que, selon lui, c'est aux représentants élus de la Nation qu'incombe la direction des affaires du Pays. Mais il s'agît dans son esprit d'une représentation restreinte, représentation faite des élites, car, pour lui, mêler le Peuple tout entier à la prise des grandes décisions serait extrêmement dangereux.

D'où le fait que, Royer-Collard, comme d'ailleurs Talleyrand, s'ils se rangent parmi les libéraux, ne sauraient être reconnus comme des démocrates.

D'ailleurs, à l'époque, les Ultras prennent l'habitude de railler Royer-Collard. Ainsi, le comte de Salaberry, un blésois, prétend-il que " M. Royer-Collard n'est content que de lui- même…."

De fait, Royer-Collard, reste mesuré dans son ressentiment envers la personne du souverain, s'agissant de Charles X.

C'est d'ailleurs l'exposé à la tribune de la Chambre de ses idées toujours très élaborées dans le domaine politique qui en font un maître de l'éloquence, bien supérieur en ce domaine à son voisin de Valençay.

Homme convaincu et volontaire, il est parvenu à se défaire d'un léger bégaiement de jeunesse, pour encore mieux démontrer à ses pairs, la justesse et la solidité de ses propos; de son seul point de vue, bien sûr.

Nos deux partenaires rentrés dans la capitale, Talleyrand dans son vaste hôtel de la rue Saint-Florentin, Royer-Collard plus modestement, dans son appartement de la rue d'Enfer, continuent et approfondissent leur relation.

Autant dire que le philosophe se plaît à se rendre de temps à autre chez son aîné, dans le fameux entresol ou le Prince reçoit et d'où la vue embrasse la place de la Concorde. Tout un symbole ! A moins que le visiteur ne soit introduit à l'étage, là où se trouve le salon de la duchesse de Dino. Car c'est bien elle, la maîtresse de maison, et ce, dans toutes les acceptions du terme.

Et puis, la glace étant définitivement rompue, l'on décide qu'une fois à la campagne, on se transportera volontiers, non seulement de Valençay à Châteauvieux, mais aussi, de Châteauvieux à Valençay. Mais toujours sans Mme Royer-Collard, davantage préoccupée par la santé de ses enfants en plus de la sienne propre; par l'éducation à inculquer à ses 2 filles, également.

En 1825, Talleyrand conduit à Châteauvieux, M. de Saint-Aulaire (1778-1854), député libéral et beau-père de l'ex-ministre Decazes (1780-1860).

En août 1826, le Prince invite son voisin à venir à Valençay. En septembre, il engage même les neveux de Châteauvieux à venir chasser le chevreuil, tandis que, quelques semaines plus tard, il déplore amèrement le mauvais temps qui le force à reporter un déplacement à Châteauvieux. Peut-être même, autant à cause de ses mauvaises jambes de plus en plus douloureuses, qu'à celle des intempéries.

Sensiblement à la même époque, c'est Pierre-Louis Bertin de Veaux (1771-1842), le journaliste fondateur du Journal des Débats qui accompagne Talleyrand et sa nièce, sur le rocher de Châteauvieux.

En 1827, le jeune docteur Gabriel Andral, 30 ans, fils du réputé docteur Guillaume Andral, épouse la frêle Augustine Royer-Collard, de santé fragile à l'image de sa mère et de sa soeur Rosalie.

On peut supposer que Talleyrand a sa part dans la réalisation de ce mariage. En effet, le docteur Guillaume Andral était le médecin attaché au prince de Talleyrand, lors d'un voyage entrepris aux eaux de Cauterets, quelques années plus tôt. Outre l'inévitable duchesse de Dino, participaient à ce voyage Gabriel Andral, Augustin Thierry et son frère Amédée, ce dernier étant à l'époque le précepteur du fils aîné de Mme de Dino, Louis, lequel sera fait duc de Valençay, en 1829.

Notons, pour mémoire, que des jeunes époux Andral, naît, en 1828, un petit Paul (1828-1899), promit à une brillante carrière d'avocat. C'est la veuve de ce dernier, née Blanche Délius (1837-1925), israélite convertie au catholicisme qui animera Châteauvieux jusqu'en 1925, date à laquelle la vénérable Société Philanthropique prend possession des lieux, pour la satisfaction de tous.

Arrive la Révolution de 1830, plus ou moins désirée, sinon fomentée en partie par Talleyrand et qui voit l'arrivée du duc d'Orléans sur le trône, sous l'appellation nouvelle de "Roi des Français".

Comment ne pas rappeler en la circonstance, Royer-Collard, président de la chambre des Députés s'en allant lire au roi Charles X, le 18 mars, l'adresse des 221, expression du mécontentement de la majorité de ses collègues, vis-à-vis des textes restrictifs des libertés en préparation, bientôt concrétisés par les Ordonnances de juillet.

Bientôt, Louis-Philippe nomme Talleyrand, ambassadeur extraordinaire à Londres. Une ambassade de près de 4 ans, et qui sera la dernière du diplomate, avec, pour principal et heureux résultat, l'indépendance et la neutralité de la Belgique.

En 1832, l'ambassadeur est en congé. Il se rend une nouvelle fois - et qui sera la dernière, aux eaux de Bourbon-l'Archambault pour soigner ses jambes de plus en plus fléchissantes. Il écrit alors avec une familiarité surprenante à son vieil ami Royer-Collard, parlant bien sûr santé, mais aussi de projet de retour à Londres, des affaires de Belgique et de Hollande, en terminant ainsi : " Il faut que je finisse ici pour ne pas vous faire lire encore 4 pages de ma mauvaise écriture."

C'est aussi l'époque où Talleyrand, tout comme Royer-Collard sont les cibles des caricaturistes, un art en plein essor sous la Monarchie de Juillet.

L'automne de 1833, nous vaut un échange de billets remarquable. Le voici :

" Valençay, 10 octobre (1833)

" Je ne me croirai en France que lorsque je vous aurai vu; et vous aurez la bonté de vous "croire en Berry que quand vous aurez vu Mme de Dino et moi. Pour cela, il faut, et j'espère bien "que vous le ferez avec plaisir, que vous dirigiez, samedi prochain 12, votre promenade du matin "vers Valençay.

" Mille tendres amitiés et hommages,

" Talleyrand
 
 

" Châteauvieux, (même jour )

" Vous revoir, mon Prince, revoir Mme la duchesse de Dino, ce sera pour moi, bien plus "que de me croire en Berry, ce sera revivre. je serai bien heureux de reprendre samedi matin cette "route non oubliée de Valençay. Vous savez quels sentiments m'y conduiront.

" Recevez avec bonté tous mes hommages,

" Royer-Collard
 
 

Talleyrand n'en va pas moins vers ses 80 ans. De nouveau ambassadeur en congé vers la fin de l'été 1834, il réalise qu'il est temps, pour lui, de mettre un terme à sa carrière.

En la circonstance, le vieil homme est franchement encouragé par sa nièce, elle-même fortement épaulée par le confident de Châteauvieux. Car c'est bien Mme de Dino et Royer-Collard qui, de concert, mettent au point la lettre de démission de Talleyrand. Et le courrier à l'adresse du Roi, part de Valençay, le 13 novembre 1834.

Dès lors, les quatre années qui restent à vivre à notre Prince, donnent lieu à d'incessants échanges, soit directs, soit épistolaires, suivant que l'on est prêts l'un de l'autre ou, au contraire, séparés par une plus longue distance que les quelque vingt kilomètres entre Valençay et Châteauvieux.

Progressivement d'ailleurs, l'emprise qu'exerce la duchesse de Dino sur ceux que l'on peut bien appeler les deux compères, ne cesse d'augmenter. A Paris, et plus encore en Berry, on traite de politique intérieure, de la Bourse, santé, philosophie, également religion. Car il est temps, pour le prince de Talleyrand, de se préparer à rentrer dans le giron de l'Eglise, malgré toutes les graves misères qu'il avait pu lui faire subir aux heures révolutionnaires. A Paris, l'abbé Dupanloup - le futur évêque d'Orléans -, Monseigneur de Quelen, archevêque de la capitale, aident beaucoup Mme de Dino à rendre effective cette conversion autant surprenante que tardive. Et de fait, les pressions exercées sur le vieillard par les uns et les autres sont en passe d'aboutir.

Accessoirement notons que le 6 mars 1836, Royer-Collard rencontre pour la première fois le moraliste et historien célèbre, Alexis de Tocqueville, dans le bruissant salon de Mme de Dino. Il s'en suivra, en dehors du vieux Talleyrand, un long échange de correspondance, reconnu pour sa haute valeur morale.

Au mois de septembre 1837, Mme de Dino, toujours en mouvement, se plaît à confier à l'un de ses admirateurs fidèles, j'ai nommé Adolphe de Bacourt (1801-1865) :

" J'arrive d'une course que j'ai faite à Châteauvieux et à Saint-Aignan ( Pouquoi Saint-Aignan, parce que les châtelains du lieu sont des Talleyrand-Périgord, cousins du Prince; ils représentent même la branche aînée de la famille, sans avoir atteint la célébrité de sa cadette) ... (course) qui m'a employée toute la journée d'hier et celle d'aujourd'hui. J'étais merveilleusement bien et in spirits chez M. Royer-Collard...". Une communauté de vue dont on sait qu'elle porte sur le sens à donner à la vie et à la mort va sans cesse croissant entre l'ancienne luthérienne, convertie au catholicisme, en 1811 et le janséniste de toujours.. Toute une série de lettres retrouvées, il y a 40 ans en témoigne et ne cessera qu à la mort de Royer-Collard, en 1845.

En octobre 1837, ultime grande visite d'un hôte de marque à Valençay : celle d'Adolphe Thiers (1797-1877). Le petit Thiers est flanqué de sa toute jeune femme, de 21 ans sa cadette, de sa belle-mère, Mme Dosne, et de sa belle-soeur. Il s'avère que ces dames fort compliquées, rendent leur séjour pénible aux maîtres de Valençay. Qu'à cela ne tienne, l'oncle et la nièce s'évadent de cet enfer, en conduisant M. Thiers, seul, chez l'ermite de Châteauvieux. Sans nul doute, ce fût une matinée faste pour nos trois personnages.

Talleyrand, néanmoins, approche de sa fin. Nous voici dans son hôtel parisien, 2, rue Saint-Florentin, en mai 1838.

Royer-Collard, lui-même dans un état déficient, n'hésite pas, chaque fois qu'il le peut, à se rendre du 20, rue d'Enfer, au domicile du malade que l'on dit en grand danger. Il pressent qu'il est sur le point d'assister à la fin chrétienne de l'évêque apostat. Fin si diversement jugée par les contemporains de l'évènement.

" Venez je vous en prie ici sans perdre un moment" griffonne à la hâte Mme de Dino à toute une brochette de notabilités parisiennes : le duc de Poix, le comte de Saint-Aulaire, le comte Molé, le baron de Barante et Royer-Collard.

Ainsi, c'est en présence de cet aréopage que Monsieur de Talleyrand remet son âme à Dieu ... ou au Diable ?, dans l'après-midi du 17 mai 1838.

A la suite de quoi, Royer-Collard écrit au préfet de Loir-et-Cher, M. de Lezay-Marnésia : "J'ai vu Monsieur de Talleyrand malade, je l'ai vu mourant, je l'ai vu mort; ce grand spectacle sera longtemps devant mes yeux. C'est le dernier cèdre du Liban, et c'est aussi le dernier type de savoir-vivre qui était propre aux grans seigneurs, gens d'esprit...".

Il dit également à M. de Constantin, régisseur de Châteauvieux : "M. de Talleyrand est mort hier jeudi, entre 3 et 4 heures de l'après-midi. Je l'ai vu mourir; il n'a été malade que 4 à 5 jours pendant lesquels je ne l'ai presque pas perdu de vue. Il est mort réconcilié avec l'Eglise et il a reçu ses sacrements. Il laisse un grand vide; il avait beaucoup d'amis. Valençay est à présent à son neveu, le duc de Valençay...".

Dans son étude magistrale consacrée à Royer-Collard, l'éminent historien Emile Dard, précise : "Royer-Collard dont on est étonné de trouver pendant vingt-cinq (sic) ans l'austère figure aux côtés de Talleyrand et de Mme de Dino avait réveillé dans leurs âmes, après tant d'égarements, ce qu'elles contenaient de meilleur. Dans le doctrinaire, Talleyrand avait retrouvé l'ombre perdue de sa jeunesse, l'amour du bien public et l'enthousiasme pour la liberté. Auprès du "janséniste un peu tendre", Mme de Dino avait puisé les émotions religieuses qui apaisèrent son âme et adoucirent sa fin.".

Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

André BEAU


Bibliographie

BARANTE ( Baron Prosper de) - La Vie politique de M. Royer-Collard, ses Discours et ses Ecrits - 2 vol. in-8 Paris - Didier & Cie - 1861 -

BERTIN (Abbé L.) - Châteauvieux - Histoire de la Seigneurie et de l'Eglise - 1 vol. ronéotypé, hors commerce -Châteauvieux - 1974 -

DARD Emile - Dans l'entourage de l'Empereur - 1 vol. in-8 Paris - Plon - 1940 -

LANGERON Roger - Un conseiller secret de Louis XVIII - Royer-Collard - 1 vol. in-8 - Paris - Hachette - 1956-

RENAUD Guy - Notre terroir Châteauvieux - 1 vol. 21X29,7 - Châteauvieux Chez l'auteur - 1994 -

ROYER-COLLARD Paul - Lettres et billets du Prince de Talleyrand et de M. Royer-Collard 1 broch. in-8 -"Pièce n' 3 - Mélanges" Société des Bibliophiles François - Paris 1903

SPULLER Eugène - Royer-Collard 1 vol. in-12 -Paris - Hachette & Cie - 1895 -

VINCTAIN Léon - Vie publique de Royer-Collard - 1 vol. pet. in-8 Paris - Michel Lévy Frères - 1858.

Catalogue de l'Exposition Talleyrand - Paris - Bibliothèque Nationale - 1965.