Mai 1808 – A Valençay, M. de Talleyrand reçoit les Infants d’Espagne.

André Beau
Président honoraire des «Amis de Talleyrand »

Depuis de longs mois Napoléon Ier réfléchit à la manière de s’approprier la couronne des Bourbons d’Espagne et Talleyrand, vice grand électeur de fraîche date, semble bien avoir inspiré les desseins de Napoléon, quoi qu’il en ait dit dans ses « Mémoires ».

Le plus grand désordre, alimenté par des scandales de toutes sortes, secoue la cour de Madrid. Le roi Charles IV, 60 ans, totalement sous la dépendance de la reine Marie-Louise et de l’amant de celle-ci, Godoï dit « le prince de la Paix » s’oppose au clan de son fils aîné, Ferdinand, jeune homme de 24 ans sous l’influence permanente de son précepteur, Juan Escoïquiz, chanoine de Tolède. A la cour, on s’injurie volontiers tandis que de leur côté, les soldats de Murat envahissent peu à peu la péninsule dont Napoléon compte bien accaparer le trône au profit de sa famille.

La sanglante émeute d’Aranjuez conduit Charles IV à abdiquer en faveur de son fils Ferdinand, lequel devient Ferdinand VII, le 19 mars 1808. Dès le 21 mars, le vieux roi proteste en déclarant que « (mon) décret du 19 mars … est un acte auquel j’ai été forcé…Il doit en conséquence, être regardé comme de nulle valeur » et s’en va rejoindre Napoléon à Bayonne, arrivé là dès le 14 avril. Ce dernier réussit à faire venir sur place tous les antagonistes, dans le but annoncé d’aboutir à la réconciliation de la famille royale, mais en fait celui d’obtenir le désistement du père et du fils, au profit de l’empereur des Français.

Survient le terrible « dos de Mayo », soulèvement des Madrilènes contre les troupes de Murat. Il faut faire vite, Charles et Ferdinand s’insultent de nouveau, et le 6 mai, Ferdinand, mis en demeure par Napoléon, remet entre les mains de son père Charles, une plate déclaration de soumission imposée, puis le 10 mai, abandonne tous ses droits. Lui, Ferdinand, mais aussi don Carlos son frère (20 ans) et don Antonio leur oncle (53 ans) abdiquent « en faveur du grand ami Napoléon ».

L’empereur est donc parvenu à ses fins et le départ pour l’exil des malheureux Bourbons mis en œuvre. En effet, c’est dès le 9 mai que part de Bayonne à destination du prince de Bénévent, la célèbre lettre de l’Empereur, maintes fois rapportée : « Le prince des Asturies, l’infant don Antonio son oncle, l’infant don Carlos son frère, partent mercredi d’ici, restent vendredi et samedi à Bordeaux, et seront mardi à Valençay. Soyez ici rendu, lundi au soir. Mon chambellan Tournon s’y rend en poste pour tout préparer… ». Ainsi, l’empereur se souvient-il qu’il a sans doute quelque bonne raison de disposer à sa guise de la propriété d’autrui. Il faut voir là, sa volonté à peine voilée de se venger des désaccords exprimés en coulisses par son ancien ministre des Relations extérieures, lequel n’est plus tout à fait l’indéfectible ami des grandes heures du Consulat. Et la lettre de Napoléon, pleine de savoureux détails, dit encore : « Je désire que les princes soient reçus sans éclat extérieur… Si vous avez un théâtre à Valençay… et quelques comédiens… il n’y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme Talleyrand avec quatre ou cinq femmes .Si le prince des Asturies s’attachait à quelque jolie femme, et qu’on en fût sûr, cela n’aurait aucun inconvénient…. Quant à vous, votre mission est assez honorable : recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang…Les brigades de gendarmerie seront renforcées, de manière qu’il y ait 40 gendarmes, pour être certain qu’on ne l’enlève pas… ( sic) . Si vous pensez, pour leur faire honneur, et pour toutes sortes de raisons, avoir besoin d’une compagnie… de ma garde, vous en causerez avec le général Walther… ».

La réponse de Talleyrand, bien conscient du sens caché de ces ordres venant du maître, est pleine de flegme, d’esprit et d’à-propos : « Je répondrai par tous mes soins à la confiance dont Votre Majesté m’honore « répond-t-il le 13 mai, et continue « Mme de Talleyrand est partie dès hier au soir pour donner les premiers ordres. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toute espèce. Les princes y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très bien percée, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n’y a point de théâtre… Il y aura d’ailleurs assez de jeunesse pour que les princes puissent danser si cela les amuse. Je préviens l’inspecteur de la gendarmerie de tenir au complet sa brigade de Valençay, l’invitant à avoir quelques postes aux environs et à donner aux gendarmes l’ordre de veiller… sans en avoir trop l’air. »

Le 11 mai, à cinq heures du matin, Ferdinand, Carlos et leur oncle Antonio, fatigués et n’aspirant qu’au repos prennent la longue route qui doit les conduire en Berry.
Indépendamment, le 12 mai, un autre grand convoi part de Bayonne à destination de Fontainebleau emportant vers l’exil Charles IV, la reine Marie-Louise, Godoï et la petite duchesse d’Alcudia,sa fille.

Les infants et leur oncle cheminent vers Valençay, suivis d’une cinquantaine de fidèles ou serviteurs, forcément bruyants et naturellement inquiets. On s’arrête à Châteauroux le 17 mai, chez le père du général Bertrand, pour y dormir une dernière fois, mais les uns contre les autres dans le « petit salon ». Le lendemain 18 mai, après une courte pause à la maison à pans de bois de Levroux, le lourd attelage arrive enfin en vue de Valençay. La dernière pente de la route royale est rude : ne l’appelait-on pas alors, « la montagne de Valençay ».

On peut imaginer sans peine les valencéens curieux de voir cet interminable convoi s’étirer sous leurs yeux avant de pénétrer dans la « cour ronde », puis la « cour carrée » du château et enfin, après le faux pont-levis, franchir la voûte sonore du donjon ouvrant sur la « cour d’honneur ».

C’est là, sous les arcades ouvertes sur l’extérieur, que Son Altesse le prince de Bénévent accueille calmement les augustes prisonniers. Fût-il ému en la circonstance ? Il l’a prétendu plus tard, ce n’est pas à exclure. Se trouvent là également, tête découverte, M. de Tournon , chambellan de l’empereur, lequel a surveillé tout le voyage, et M. d’Arberg, le gouverneur du château dorénavant chargé du bien-être des exilés.

Quel spectacle ! nous dit Geoffroy de Grandmaison : « des princes fatigués, désemparés et anxieux, sortant péniblement des plus étranges carrosses qui se puissent imaginer, lourdes et pesantes machines, aux roues massives, au train épais, balançant avec un bruit de ferraille d’énormes lanternes éteintes ; supportant des caisses rouges rechampies d’or, riches, fanées et incommodes… » .

A peine la voiture arrêtée, la portière s’ouvre : Ferdinand descend le premier et s’approche de Talleyrand pour lui dire à l’oreille que don Antonio ne comprend pas le français. Le prince de Bénévent devait être bien troublé à cet instant pour répondre sèchement : « Et moi, je ne parle pas d’autre langue ». Le langage diplomatique aurait-il été oublié ?

Les captifs s’installent : Antonio dans les grandes pièces de droite, celles que devait occuper Talleyrand plus tard à partir de 1816; Ferdinand, dans les appartements de gauche - aujourd’hui, les salons, en attendant de rejoindre son frère Carlos dans la chambre d’honneur du Ier étage, aujourd’hui « chambre du Roi ». Quant au chambellan de Ferdinand, le duc de San-Carlos, il occupe l’appartement du premier étage de la « tour neuve », apte à communiquer par un escalier dérobé avec le rez-de-chaussée de la même tour, constitué des appartements privés de la princesse de Bénévent, présente au château.

D’ailleurs, les hôtes féminins nous sont connus : ce sont la petite « Charlotte », 9 ans, supposée la fille naturelle des propriétaires ; Emma Dickinson, une anglaise de trente ans ; Louise Piotas, dame de compagnie de la princesse ; les demoiselles de Rostaing, filles d’un émigré recueillies par Talleyrand et son épouse.

Quant aux Espagnols de la suite des infants,ils sont répartis dans les communs alentour et dans les auberges de la ville,le « Soleil levant » et les « Trois Rois ».
Une aventure, des aventures commencent ; elles dureront près de six ans…

Source : « Le Courrier du Prince » bulletin de l’association, n°1, Xéme anniversaire 1998-2008