Talleyrand, père de l’amitié franco-lettonne... 

Marc du Pouget
Directeur des Archives départementales de l’Indre
archives.indre@wanadoo.fr



En 1808, le châtelain de Valençay abandonnait les princes d’Espagne en résidence forcée, pour assister à l’entrevue d’Erfurt entre Napoléon et le tsar Alexandre Ier. C’est là qu’il se lia avec l’une des femmes les plus influentes de la cour de Saint-Pétersbourg, Anne Charlotte Dorothée de Medem, veuve de Pierre Biron, duc de Courlande. Est-ce son aversion pour la démesure napoléonienne ou bien l’intelligence et le charme de cette femme encore jeune de ses 47 printemps ? Talleyrand incita dès lors en sous-main le tsar à résister aux avances de l’empereur des Français. Et pour sceller son rapprochement, il négocie le mariage de son neveu Edmond avec la cadette des quatre filles de la mûre et sémillante duchesse, Dorothée, âgée d’un peu plus de 15 ans : l’union fut célébrée en avril 1809.

“ Les dames de Courlande ”
Talleyrand gardera une grande affection pour la duchesse de Courlande, jusqu’à la mort de celle-ci en 1821. Mais émerveillé par la jeunesse et la grâce de sa fille Dorothée, et désireux d’utiliser ses qualités d’aristocrate cosmopolite, il l’emmène avec lui au congrès de Vienne (1814-1815). C’est de cette époque que datent l’amour, puis la tendre amitié entre eux, même si Dorothée succombe aux avances d’un jeune major, aide de camp du feld-marechal Schwarzenberg et officier d’ordonnance du tsar Alexandre ! Ses trois sœurs ne furent pas en reste, le ministre Metternich étant l’amant principal de l’aînée, Wilhelmine. L’alcôve n’est-elle pas, disait-on, le cabinet de travail de la diplomatie ?
Jusqu’à sa mort, Talleyrand put compter sur l’amour ou l’affection de sa nièce : il est son “ cher ange ”, elle est son “ petit marsouin ”. Et sans doute une fille, Pauline, naquit en 1820 de leurs amours. Dorothée continuera à mener de front une vie sentimentale agitée avec une dévotion de plus en plus affirmée. Pour la postérité, elle se drape dans son rôle d’épistolière, de confidente, de maîtresse de maison.

Entre le monde germanique et le monde slave, la Courlande
Située en Lettonie, la Courlande, peuplée de Finnois, de Lives et de Koures (d’où son nom) fut constituée en État autonome au profit des chevaliers Porte-Glaive au XIIIe siècle. Un grand-maître au XVIe siècle fit de la Courlande un duché héréditaire à son profit. Sa famille s’éteignit au XVIIIe siècle, la dernière duchesse devenant la tsarine Anna Ivanovna. Celle-ci fit de son favori, Ernst Johann Biron (Bühren), fils de forestier, Allemand des pays baltes, un premier ministre et un duc de Courlande (1730). Immensément riche, il confie la construction d’une résidence d’été à Rundàle (Ruhental) à l’architecte italien de Saint-Pétersbourg Rastrelli. A la mort de la tsarine, Biron est exilé par la noblesse russe, mais retrouve à l’avènement de Catherine II son duché de Courlande (1763). Il y mène une vie fastueuse, fait achever la décoration de Rundàle. Son fils Pierre lui succède en 1769. Il est le mari et le père (au moins putatif, car sa femme avait du tempérament !) des “ dames de Courlande ”. Annexant la Pologne en 1795, Catherine II prit aussi la Courlande, dédommageant son duc qui mourut quelques années plus tard, en 1800.
Victime de l’invasion française (1812), de l’invasion allemande (1916-1918), du régime soviétique, épargné par la seconde guerre mondiale, Rundàle est en cours de restauration depuis 1972 et abrite le musée de la région lettonne de Bauska. Un érudit, le Dr. Imants Lancmanis, conservateur en chef du château, s’efforce avec persévérance et talent de rappeler l’histoire de l’ancienne et prospère Courlande. En 1990, il présenta une importante exposition sur le duc Ernest-Jean, et il vient d’en ouvrir une autre sur le duc Pierre : une salle sur les 15 de l’exposition est consacrée à “ la légende des dames de Courlande en France ”. Les Archives départementales, qui ont constitué pour le Conseil général de l’Indre, copropriétaire de Valençay, une importante photothèque, ont communiqué plusieurs reproductions de tableaux. Grâce à Talleyrand, le Berry est non seulement au centre de la France, mais au centre de l’Europe...

Pour en savoir plus :
André BEAU, Talleyrand, Chronique indiscrète de la vie d’un prince..., Royer, 1992, p. 70 et suiv., 88, 243, 245.
Schlossmuseum Rundàle, Ernst Johann Biron 1690-1990 [catalogue d’exposition sous la direction d’Imants LANCMANIS, texte en allemand], Riga, 1992.
Imants LANCMANIS , Rundàle Palace [guide en anglais], 1998.
Rosalynd PFLAUM, Les trois Grâces de Courlande, Albin Michel, 1986 [que les “ trois Grâces ” soient quatre, comme les mousquetaires, passe encore ; mais que sur le tableau généalogique Pauline soit la fille de Talleyrand dans l’édition originale, et de Piscatory dans la version française, cela nous plonge dans un abîme de perplexité dont seule une analyse génétique pourrait nous sortir !]