Au sujet de Talleyrand, évêque d’Autun

« Talleyrand à Autun » Olivier de Brabois
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vu par l’évêque d’Autun : la vision d’un religieux


L’aimable auteur de cet ouvrage me demande d’écrire un texte présentant ma vision de « Talleyrand, évêque d’Autun. » Devoir redoutable et difficile pour moi, donc bref.

Il m’arrive d’entendre des réflexions assassines de ce genre qui m’irritent : « Vous êtes l’évêque
d’Autun… Oh ! Mais vous avez un illustre prédécesseur qui doit vous honorer ! »



Il est vrai que cette signature célèbre à travers toute l’Europe « Charles-Maurice, prince de Talleyrand-Périgord » a été apposée aussi, quoique différemment, sur nos registres diocésains. Mais cela ne m’honore pas. Je me réjouis surtout des Saints prédécesseurs ou des bons Evêques comme il y en eut tant dans la série des 111 avant moi : Réthicius, invité par l’Empereur Constantin le Grand, au synode de Rome (313) ; les saints évêques fondateurs du IVè siècle qui ont rendu célèbre la nécropole de saint Pierre l’Etrier autour de la première maison d’église, hors les murs de la cité Eduenne ; Saint Syagrius (596) destinataire du premier pallium et fondateur des monastères saint Martin, saint Jean et saint Andoche ; Saint Léger (+ 678), martyr défenseur de la cité face à l’affreux maire du palais Ebroïn et qui a laissé son nom à des centaines de villes et villages en Gaule et en Europe jusqu’en Roumanie ; Etienne de Bagé (1130), bâtisseur de cathédrales, collégiales et abbatiales à Avallon, Autun, Beaune, Saulieu, Vézelay, etc. Plus près de nous, le Cardinal Perraud (1900) et bien d’autres.

De Talleyrand, on sait comment ce personnage dont l’intelligence a brillé partout en Europe, à travers sa prestigieuse carrière diplomatique est devenu évêque par accident, je veux dire par une société, y compris ecclésiastique, marquée, en ces temps et surtout en ces milieux, plus par le courant des lumières et la franc-maçonnerie que par le sel de l’Evangile.

On sait comment ce brillant abbé, moyennant les juteuses rentes de Reims et du Parlement, pouvait préparer ses licences de théologie tout en menant grande vie dissolue et scandaleuse avec ces dames de l’aristocratie parisienne en compétition de conquêtes masculines. Il a confié à Guizot : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789, ne sait pas ce que c’est que la douceur de vivre » ! Mais cela ne fait pas un bon prêtre ni un bon évêque.

La veille d’être ordonné sous-diacre par monseigneur de Salignac de la Mothe-Fénelon, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, surpris « d’une humeur de chien », par un de ses condisciples du séminaire saint Sulpice, lui confie : « Ils veulent faire de moi un prêtre. Et bien ! Vous verrez qu’ils feront de moi un sujet affreux, mais je suis boiteux, il n’y a pas moyen de me soustraire à ma destinée. »
La veille de son ordination sacerdotale, il fait une crise de larmes devant son ami qui lui conseille de renoncer. Talleyrand répond : « Non, il est trop tard. Je ne peux pas reculer. »

Lors de sa consécration épiscopale, après l’onction des mains avec le Saint Chrême, Talleyrand pâlit et s’évanouit : « son cœur ne peut supporter le sacrilège qu’il vient de commettre » commente André Castelot dans son « Talleyrand ou le cynisme. »
« On me force à être ecclésiastique, on s’en repentira » gémit-il, mais il pousse son père le Lieutenant Général à tout faire auprès de Louis XVI pour lui obtenir une mitre et ce, malgré les protestations véhémentes de la comtesse de Talleyrand, sa mère. Celle-ci fait, mais en vain, valoir devant le roi que, avec ce penchant irrésistible pour les femmes et pour les cartes, son fils mène une vie trop scandaleuse pour en faire un prélat. L’évêque résidentiel d’Autun, Yves Alexandre de Marbœuf, ministre de la Feuille dans le gouvernement de Louis XVI, parvint à bloquer cette mauvaise candidature jusqu’en 1788, date à laquelle il fut nommé à Lyon, primat des Gaules.

Pour Talleyrand, la route d’Autun est désormais ouverte : obtention des bulles Vaticanes, sacre le 4 janvier 1789, réception du pallium, mandement teinté d’hypocrisie à ses diocésains, arrivée, le 12 mars, dans le palais épiscopal débordant d’histoire, prise de possession du siège à la cathédrale avec déclaration solennelle de promesses qu’il ne tiendra pas avant un Te Deum et une large bénédiction, célébration pontificale ratée par méconnaissance des rites en la fête de l’Annonciation, banquets et allocutions au clergé bien réussis eux autres, pour assurer son élection, le 2 avril, comme député du clergé de la province d’Autun. Après quoi, le Saint jour de Pâques, 12 avril, celui qui va devenir le citoyen Talleyrand, omettant soigneusement la célébration liturgique de la Résurrection pour son peuple, afin d’éviter peut-être de nouvelles et inutiles bévues liturgiques, quitte l’évêché et son diocèse. Quelle mascarade ! Et quel camouflet pour cette antique Église des Éduens !

Selon l’aspect ecclésiastique des choses, c’est bel et bien raté. Il n’y a en tout cela pour l’Église Catholique et pour la Société, rien d’honorable, de raisonnable ni de religieux. J’y vois le témoignage pitoyable d’une société en panne « dans un temps de désordre général où, selon Talleyrand, l’on n’attachait grande importance à rien », l’expression de graves déficiences éducatives et sociales et aussi d’infidélités personnelles cousues d’argent, d’ambition et de mensonge, sans parler du Gallicanisme administratif destructeur du droit et de la liberté du Siège Apostolique concernant la nomination des évêques.

Quelle est la part de Talleyrand dans tout ce gâchis ? Il convient de rester humble et prudent dans l’appréciation d’un homme de sa destinée. Au-delà de l’aspect ecclésiastique plus facile à discerner, il reste le mystère de l’homme face à Dieu, éloquemment rappelé aux Talleyrand-Périgord par leur blason et sa devise occitane Re que Diou –Rien que Dieu-.
Autrement dit, il y a la miséricorde du Père des cieux offerte à tout pécheur qui veut bien l’accueillir. C’est le mystère de l’Alliance et du Salut que nous professons. Par son baptême, Charles-Maurice était entré dans ce mystère. Dieu ne l’a pas abandonné.

Le marathon diplomatique parachevé, dans le calme de sa campagne berrichonne de Valençay, le prince retrouve de la piété, assiste régulièrement à la messe, fait l’admiration des religieuses de l’école voisine qu’il soutient financièrement ainsi que de la dernière grand dame qui s’occupa intelligemment de lui, sa nièce la comtesse de Dino. Celle-ci raconte le délicieux épisode du Salve Regina que Talleyrand lui apprend phrase après phrase en le lui faisant savourer jusqu’à ce qu’elle le sache par cœur. « Connaissez-vous rien de plus doux, de plus consolant ? Salve, Regina, mater misericordiae, vita dulcedo et spes nostra salve… notre vie, notre douceur, notre espérance ! Ce sont des paroles ravissantes ! Apprenez-les et dites-les souvent, elles vous feront du bien.»

Ainsi, dans l’existence tourmentée de cet homme à femmes, l’une d’elles, la Vierge Marie, dont le tableau dit « du vœu de Louis XIII » pour la consécration de la France à Notre-Dame, dominait son bureau de travail, l’aida à bien mourir.

A Paris, le jour de sa mort, six heures du matin sonnant à l’horloge de l’église voisine de la Madeleine, comme prévu et décidé par lui-même, il signe sa rétractation à l’intention de l’Archevêque de Paris et du Pape : « Dispensé par le vénérable Pie VII de l’exercice des fonctions ecclésiastiques…, je déplore de nouveau les actes de ma vie qui l’ont contristée, etc. », fait le 10 mars, signé le 17 mai 1838.
Puis, lorsqu’arrive l’abbé Dupanloup, Talleyrand se redresse, s’assied au bord du lit, empoigne avec une force étonnante les deux mains de l’abbé et commence l’aveu de ses péchés, ce qu’il n’avait pas fait depuis janvier 1789. Et comme tout pécheur pardonné, il écoute la formule sacramentelle : « Ego te absolvo a peccatis tuis… » Les portes du salon s’ouvrent alors, donnant accès aux quarante témoins du Sacrement des malades, Talleyrand présente les mains, poings fermés, en avertissant « N’oubliez pas que je suis évêque. » A 3 h. 35 de l’après-midi, ce jour même, le prince de Talleyrand-Périgord rend l’âme.
Il m’arrive, dans la chapelle de l’évêché d’Autun qu’il a connu, de prier pour lui comme pour les autres défunts : Requiescat in pace.

Autun, 2004

Raymond SEGUY
Evêque d’Autun, Chalon et Mâcon
Abbé de Cluny


vu par le maire d’Autun : Talleyrand ou la douleur subjuguée


Autun et Talleyrand, c’est la longue, très longue histoire d’un malentendu, né le 2 novembre 1788 et qui se prolonge encore de nos jours.
Peu d’hommes ont porté aussi haut et aussi loin le nom d’Autun. Peu d’hommes s’y sont aussi peu précipités, arrivant avec quatre mois de retard, et sont restés aussi peu de temps, à peine plus d’un mois.
Et pourtant, chaque jour, des visiteurs, chaque année, des ministres ou des diplomates de passage à Autun viennent chercher ici des traces ou des souvenirs de celui qui fait que le nom d’Autun ne leur est pas étranger. Or, des traces ou des souvenirs, il n’y en a pas ou si peu.

Autun fut pour Talleyrand un lieu de passage, mais dans tous les sens du terme ; y compris, et ce ne
peut être anecdotique concernant Talleyrand, le lieu du passage en politique, le temps d’une « campagne électorale » pour devenir député du clergé et rejoindre les États généraux.



Or, avec les femmes, la politique fut pour lui le moyen de subjuguer la douleur que son infirmité avait installée, lui imposant une «sorte d’enfermement », l’ « état ecclésiastique » par défaut et sans réelle vocation, le séminaire et l’éloignement familial.
La conquête des femmes et du pouvoir ne sont-ils pas l’un et l’autre l’art de séduire ? Pour cela, il sait faire jouer tous ses atouts, tous ses charmes, tous ses envoûtements : intelligence, finesse d’esprit, rhétorique et art de vivre. Et cela fait merveille à Autun en ce printemps 1789 pour conquérir le siège qu’il vise et marquer le début d’une longue carrière éblouissante, qu’on le veuille ou non, toujours au service de la France, quels qu’en furent les ombres et les abîmes.

En 2005, le Musée Rolin accueillera une exposition et un cycle de conférences sera consacré à Talleyrand.
Aussi, permettez-moi de saluer l’heureuse initiative d’Olivier de Brabois de consacrer un livre à la période autunoise d’un homme aux mille facettes, aux mille mandats, aux mille rencontres, aux mille lieux : Paris, Chalais, Autun, Philadelphie, Valençay, Vienne, Londres, etc., qui fut pendant près de cinquante ans au cœur de l’Histoire de l’Europe, qui fut l’Histoire elle-même.
Et son entrée dans l’Histoire, elle commence à Autun.

Rémy Rebeyrotte,
Maire d’Autun


Vu par Olivier de Brabois : la préface


Talleyrand et Autun : deux noms à jamais liés. Et pourtant, Charles-Maurice de Talleyrand Périgord ne séjourne qu’un petit mois à Autun et ne reste que trois ans évêque. Durant cette période agitée, sa vie et sa légende vont se forger.

Prélat d’ancien régime, par la grâce de Louis XVI, il débarque dans l’évêché « crotté » qu’il a enfin réussi à décrocher, en candidat à la députation.
Il mène avec habileté une campagne électorale efficace et se retrouve élu moins d’un mois après.
Alors commence avec le chapitre de la cathédrale l’histoire d’un malentendu qui ira jusqu’à l’injure et à la rupture.

Pourtant, à la lecture des cahiers de doléances du clergé du bailliage d’Autun dont Talleyrand fut indéniablement l’inspirateur, on discerne les prémices de ses futurs engagements.
Talleyrand fut-il fidèle à ses convictions ? Éternelle question chez cet homme énigmatique qui, durant ce temps passé à Autun, manie déjà habilement charme et duplicité.
Il trouve des arrangements avec la vérité, et suscite des haines violentes. Là se forge son image, sa légende tenace répétée à l’envi par la plupart de ses biographes.

Celle de cet enfant de famille mal aimé par ses parents, estropié par la faute d’une nourrice négligente, forcé à l’ordination et qui cherchera à se venger sa vie durant.
Ainsi s’expliqueraient ses prises de position sur les biens de l’Église. Emmanuel de Waresquiel dans une remarquable biographie a fait pièce à la plupart de ces histoires crédibles à force d’être répétées.

Alors le séjour autunois n’apparaît plus anecdotique, mais au contraire essentiel dans la vie de Talleyrand.
Suivant en cela le titre de cette collection : « Un homme, un lieu », nous suivrons l’évolution de cette ville fortement marquée par la prépondérance religieuse, et chercherons dans les pierres le souvenir de Talleyrand.

Autun, sous-préfecture endormie sur une gloire romaine, fait peu de cas de l’illustre évêque. On en parle à regret, agacé ou scandalisé de l’intérêt qu’il suscite.
Il y a bien d’autres choses à admirer dans cette ville, répètent les habitants, presque gênés de la réputation encore sulfureuse de l’ancien prélat. Du reste, seule, une petite rue d’un quartier éloigné du centre porte le nom de l’évêque d’Autun.

Et pourtant, Autun, essentiellement autour de la cathédrale, a si peu changé qu’on croit retrouver partout l’ombre de Charles-Maurice.

C’est pourquoi ce récit est conçu comme une promenade dans le temps, mais aussi dans des lieux, faisant une large part à l’iconographie.

Sur ce site : les sept messes de Talleyrand