Un aperçu du monde de Talleyrand à Londres

 

Pierre Guimbretière

Talleyrand vécut à Londres à deux époques bien différentes : en exilé puis, quarante ans plus tard, en ambassadeur. Une première fois, bien que parti à Londres le 15 septembres 1792 avec un « laisser passer » il se retrouve sur la liste des émigrés en août 1793. Il s’était installé à Kensington Square près d’Hyde Park ; expulsé, il part vers les USA pour Philadelphie le 2 mars 1794. En 1830, il revient à Londres comme ambassadeur de France où il reste en poste jusqu’en 1834 ; il réside à l’ambassade de France, 5 Portland Place puis à Hanover Square.

La présente relation d’un bref séjour effectué, du 16 au 20 mai 2007, à l’occasion d’un voyage de l’association Les Amis de Talleyrand dans la capitale londonienne n’est pas un compte-rendu de visite de lieux (voir pour cela, le CR sur le site propre de l’association). Il s’agit plutôt d’une évocation, chemin faisant, de ce que pouvait être le monde que fréquentait Talleyrand à ces deux occasions. Talleyrand exilé, recherchait plutôt la fréquentation des Emigrés et de quelques amis anglais fidèles, le pouvoir royal lui étant devenu rapidement hostile. Talleyrand ambassadeur, honoré, recherché et célébré, se sentait chez lui au sein de cette société anglaise qui le traitait avec respect et considération et dont il partageait largement les opinions politiques en matière de gouvernement. « On m’y donne des marques de bonté continuelles, j’en suis très reconnaissant, la vie que j’y mène me convient, le climat, même pendant l’hiver, ne me fait aucun mal, j’y aime particulièrement quelques personnes…» écrivait Talleyrand, cité par  M. Robin Harris dans sa conférence au Travellers’ club

Des lieux visités, que Talleyrand pouvait avoir connus ou  fréquentés, nous retiendrons des musées, de belles demeures, des clubs et des vieux pubs et même les Houses of Parliament et l’Opéra à Covent Garden.

Les musées
Trois grands musés visités : la National Gallery qui présentait une passionnante collection temporaire « De Monet à Picasso »,. le British Museum dont le toit moderne en verre et acier, qui couvre la totalité de la Great Court, est, avec ses 3312 panneaux de verre une attraction en soi enfin la Wallace Collection.

la Wallace Collection  www.Wallacecollection.org  ou http://www.thecityreview.com/wally.html .Cette demeure a appartenu aux  marquis de Hertford, tous amateurs d’art, qui en quatre générations ont constitué un ensemble exceptionnel, de tableaux (dont des Fragonard, Poussin, Canaletto, Rembrandt),  de mobilier (dont des Boulle et des Reiseiner ), de porcelaine de pendules plates etc. Cette collection est constituée pour partie par de somptueux objets d’art rassemblés par le quatrième marquis, qui vivant à Paris durant la révolution, a acquis en particulier des peintures et des meubles du château de Versailles ou du Petit Trianon. On peut imaginer que Charles-Maurice, familier de ces lieux pendant la royauté, a jeté un coup d’œil et sans doute admiré ces œuvres aujourd’hui mondialement connues. Une affiche cosignée de Charles Delacroix, le futur ministre des Relations extérieures, annonçant une vente aux enchères de ce mobilier précisait que les acheteurs étrangers pourraient emporter ces œuvres d’art en toute liberté, sans aucun droit de douane ni aucune taxe.

Les demeures historiques.

Apsley House

D’après Wikipédia “La résidence a été construite entre 1771 et 1778 par Robert Adam pour le compte du Lord-chancelier Bathurst, baron Apsley. En 1807, Richard Wellesley la rachète, un agrandissement de la maison a lieu en 1812, puis il la cède en 1817 à son frère cadet, Arthur Wellesley, 1er duc de Wellington. Celui-ci commandera des travaux à Benjamin Wyatt : un portique corinthien est plaqué sur la façade principale et de la pierre de Bath vient revêtir les murs de la demeure.
La résidence sera offerte à l'État anglais en 1947 par Gerard Wellesley, 7e duc de Wellington. Les Londoniens la nomment "Number One, London" (numéro un, Londres) sans doute à cause du fait qu'il s'agissait de la première maison importante à l'entrée de la ville.

Cette maison abrite le Wellington Museum .Ce musée en l'honneur d'Arthur Wellesley, 1er duc de Wellington regroupe des objets ayant un lien étroit avec sa vie : ordres et décorations, dont la médaille de Waterloo en argent, 85 drapeaux tricolores de la parade du 1er juin 1815 à Paris. Il présente aussi des objets personnels du duc : porcelaine, argenterie, bijoux, tabatières, ordres de chevalerie, bâtons de maréchal, etc. Enfin, il présente une collection de maîtres anglais, espagnols, hollandais et flamands, dont plus de cent tableaux qui proviennent de la collection royale d'Espagne saisie par Wellington dans les fourgons du roi Joseph, frère de Napoléon, après la bataille de Victoria (1813 ».

On y voit également un sabre d’apparat en or ayant appartenu à Napoléon saisi après la bataille de Waterloo. Des objets personnels ayant appartenu au duc de Wellington, sa cantine de campagne en particulier, sont rassemblés dans une vitrine au sous-sol.

Talleyrand et Wellington se connaissent et s’apprécient depuis de longues années. Cette relation privilégiée durera même après la fin de l’ambassade de Talleyrand à Londres. Elle se manifestera publiquement  lors d’un incident survenu, le 29 septembre 1831, à la Chambre des Lords, où le marquis de Londonderry critiqua ouvertement Talleyrand, aussitôt défendu par le duc de Wellington.

Lansdowne House appartint jusqu’en 1783 à William Petty, second Duc de Shelburne (plus tard 1er marquis de Lansdowne), Premier Ministre Britannique de 1782 à 1783 ; il fut un ami de Talleyrand, émigré, qu’il reçut souvent dans son domaine de Bowood House près de Bath. La demeure, vendue àWilliam Pitt Premier ministre britannique (1783-1801, 1804-1806) est devenue the Lansdowne Club en 1935. Très beau salon « art déco »

Carlyle House L’écrivain Thomas Carlyle, auteur d’une œuvre en trois volumes sur la Révolution Française, occupa cette maison de 1834 à sa mort en 1888. Les quatre étages de la maison, y compris les combles qu’il avait fait aménager en bureau, complètement remplis de livres, tableaux et objet divers sont conservés intégralement dans leur état au moment de la mort de Carlyle

Les Clubs,

The Royal Overseas League. Grâce à notre ami Patrick Lehnert, membre du ROSL et aussi de notre association, les Amis de Talleyrand ont eu le privilège de dîner dans ce club privé à la fière devise "quo navigamus" fondé en 1910 par Sir Evelyn Wrench pour favoriser l’amitié et la compréhension internationales.

The Travellers’ club, crée en 1819 par Lord Castlereagh pour offrir un lieu de rencontre dans un lieu confortable entre des gentlemen ayant voyagé à l’étranger et leurs relations étrangères de qualité parmi lesquels des ambassadeurs. C’est à ce titre que Talleyrand fut accueilli.
Pour lui permettre d’accéder plus facilement  à l’étage on ajouta une main courante tout le long de la rampe de l’escalier. Une plaque en cuivre, portant la mention “this rail was attached to the balustrade for the care of PRINCE TALLEYRAND PERIGORD Ambassador of France 1830-1834 during which time he was a member of the club ” a été apposée sur cette main courante à mi-hauteur de l’escalier d’honneur.


Grâce à M. Stansby, « les Amis de Talleyrand » ont eu la possibilité d’être reçus au club où M. Robin Harris auteur du livre « Talleyrand: Betrayer and Saviour of France » leur a donné une conférence sur TALLEYRAND AND THE BRITISH », (le texte de cette conférence est disponible en anglais sur www.talleyrand.be)

Barbican Hall, En assistant, dans ce bâtiment  moderne à l’excellente acoustique, au concert de l’opéra « Amadigi di Gaula » de Haendel on peut encore avoir une pensée pour Talleyrand à qui, d’après Emmanuel de Waresquiel, le duc de Bedford prêtait sa loge au Royal Opera House à Covent Garden

Les vieux pubs.
Il n’est pas du tout assuré que Talleyrand soit jamais entré dans un de ces deux pubs, mais cela valait la peine d’en découvrir l’ambiance en venant y prendre un repas  car ils sont d’ultimes témoins des Chop Houses du 17 ème siècle. The Olde Cheshire Cheese dans la City et le George Inn qui fut un relais de diligence important existaient en effet bien avant le grand incendie de Londres en 1666 ; les locaux actuels, reconstruits, remontent à 1667.

Juniper Hall



Au cours de son premier séjour en Angleterre, Talleyrand qui habitait à Londres, vint souvent rendre visite à un groupe d’émigrés français réunis à Juniper Hall autour de Mme de Staël qui séjourna dans ces lieux de janvier au 25 mai 1793. Outre Talleyrand, on rencontrait au sein de cette aimable société,  le duc de Liancourt, Narbonne, Mathieu de Montmorency, de Jaucourt et le général Alexandre d’Arblay, ancien aide de camp de Lafayette ; ils avaient pris l’habitude de se retrouver dans ce calme oasis campagnard du Surrey, proche du village de Mickleham, à une quarantaine de km de Londres.

C’est sans doute  dans le salon de Juniper Hall aux murs et au plafond encore décorés des délicats motifs floraux d’origine et dans le parc où les deux cèdres du Liban plantés en 1780 existent toujours que l’on peut le mieux imaginer la présence de  Talleyrand.

Le Livre de Constance Hill Juniper Hall: A Rendevous of Certain Illustrious Personages during the French Revolution Including Alexandre D'Arblay and Fanny Burney , paru en 1904 et disponible maintenant sur internet, relate d’une manière très vivante la vie de ces émigrés auxquels s’étaient joints quelques amis anglais du voisinage. Il évoque le charme de la conversation et les manières policées de ce « salon » français sur le sol anglais où s’exprimait « toute la vigueur de la liberté et toute la grâce de la politesse ancienne »." L’auteur se plaît à illustrer le charme de cette conversation en rapportant (chapitre XIII) quelques-uns des propos, en général peu amènes, que Talleyrand émettait à l’attention de Mme Staël, l’animatrice de ce salon.

Une aquarelle, que l’on dit, peinte par Alexandre d’Arblay illustre à merveille, le charme bucolique de ce lieu. Talleyrand, assis, pointe sa canne vers la boule à l’attention des deux joueurs tandis qu’à l’ombre d’un bel arbre devisent tranquillement des messieurs qui entourent quelques dames et que des enfants jouent autour d'eux.

De ces liens d’amitié entre Français et Anglais découla une idylle entre la romancière et mémorialiste anglaise Fanny Burney et Alexandre d’Arblay. Fanny Burney, malgré les objections de son père, épousa, en juillet 1793, Alexandre d’Arblay dans la petite église de Mickleham (chapitre XVII). On voit sur la droite au fond de l’église un portrait de Fanny d’Arblay et une plaque de cuivre présentant ce mariage avec in fine la mention à la gloire de ce mariage «and never never union was more blessed and félicitous »

A défaut de pouvoir aller à Juniper Hall, parcourir ce livre qu’il est possible d’acheter sur internet est d’un intérêt certain même pour ceux qui maîtrisent mal la langue anglaise car il contient un grand nombre de portraits. On note en particulier : le duc de Liancourt, chap V ; Alexandre d’Arblay, chap VI ; le comte de Narbonne, chap VII ; Fanny Burney, chap VIII ; Mme de Staël, chap XII ; M. de Talleyrand, chap XIII ; l’auberge « Running Horse », chap XIV et l’église à Mickleham, chap XVII.

The Houses of Parliament

Pour mettre fin à cette évocation du passé, en guise de farewell à Londres et aussi à Talleyrand à Londres, un arrêt à Westminster, dernière halte du métro, avant Waterloo Station s’imposait. Rappelons que c’est devant la Chambre des Lords que le 29 septembre 1831 le duc de Wellington pris la défense de Talleyrand critiqué ouvertement par le marquis de Londonderry.

23 mai 2007

 


Annexe : Programme du voyage à Londres de l'Association des Amis de Talleyrand, 17-20 mai 2007