Le séjour de Talleyrand aux EtatsUnis

FERNAND BALDENSPERGER
Source : Gallica, Revue de Paris, Novembre 1924


Lorsque Talleyrand fut l'hôte de la jeune Amérique, d'avril 1794 à juin 1796, il n'était pas encore la « figure de cire » à l'air sibyllin et aux yeux morts dont trois générations de diplomates devaient tenter de déchiffrer les secrets. A cette date, l'abbé désinvolte, l'adolescent évêque d'Ancien Régime avait déjà fait place en lui, cependant, à travers trois ans d'assemblées révolutionnaires et deux années d'exil, à un personnage indolent et désabusé, méprisant et cynique, théoricien sans doctrine, politique sans emploi et libertin sans joie, d'un charme incroyable dans la conversation et d'un scepticisme complet dans son jugement des hommes, ne faisant guère, çà et là, qu'à l'amitié la faveur d'un semblant d'abandon et d'élan. C'étaient des dispositions peu propres à s'adapter aux énergies et aux espoirs qui n'avaient pas cessé d'animer l'Union américaine, alors enapparent désarroi d'insécurité monétaire et de spéculation déchaînée. De fait, si l'on compare les «expériences » transatlantiques de Talleyrand à celles de ses prédécesseurs français, un Chastellux, un Brissot, ou, plus près de lui, un Volney, un La Rochefoucauld Liancourt, on ne peut que regretter une sorte d'antipathie allant, il faut l'avouer, jusqu'à l'inintelligence.

Cette méprise de fond, par surcroît, a pu exercer une influence fâcheuse sur toute une période de ces « relations extérieures » dont la longévité ministérielle de Talleyrand lui attribua le département sous plusieurs régimes~. 1

C'est bien à son corps défendant, que ce parfait appréciateur des raffinements de l'ancien monde se mua en explorateur du nouveau continent. Installé en Angleterre depuis 1792, il épiait, de cette terre d'asile, la fin de la tourmente, et ne laissait pas de nouer déjà les intrigues qui lui permettraient de reprendre sa place dans une France moins agitée.

Dès février 1793, il avait trouvé un refuge à son goût : Juniper Hall, dans le Surrey, vit renaître une vie de conversation et de société digne de la fameuse « douceur de vivre » d'antan. Là, un petit monde choisi de cidevant et d'Anglais sympathiques pouvait se donner l'illusion des salons et des cercles parisiens : il eût fort bien convenu au brillant quadragénaire de passer quelques mois encore, avant le retour, au foyer d'une Grande Bretagne aussi hospitalière.

Mais Talleyrand avait compté sans son hôte : l'alien bill devient, en 1793, applicable aux émigrés français; le 28 janvier 1794, on signifie à l'ancien évêque d'Autun l'ordre de quitter le royaume dans les cinq jours : et voilà bousculés tous les plans. « Dans ma dernière lettre, écrit il (sans date) à madame de Staël, je vous ai mandé que rien ne pouvait m'engager à prendre le parti d'aller en Amérique; je n'avais pas prévu et il m'était impossible de prévoir que je recevrais un ordre du roi qui m'obligerait de quitter le royaume. J'ai pris mon parti j'ai retenu une place sur un bâtiment américain et je m'embarque samedi.

L'Amérique est un asile aussi bon que tout autre; quand on fait son cours d'idées politiques, c'est un pays à voir. Samedi nous couchons à bord. ». Nous, c'est, avec ce voyageur malgré lui, son ami Beaumetz, qui projette pour son compte de s'installer, comme tant d'émigrés français, en plein pays américain : compagnon dont Talleyrand nous dit qu'il était c « bien peu de chose pour son cœur.... absolument  taillé en maître des requêtes de la facilité pour parler, rien de bien arrêté dans l'esprit, s'échauffant pour l'avis qu'il va quitter. '» Et c'est aussi, sans doute, le fidèle domestique Courtiade, qui passe, pour avoir partagé, fortunes et revers, presque toute la vie de son maître : petit groupe qui, après quelques accrocs au départ, fait sans encombre à la fin de l'hiver 179~ une traversée de trentehuit jours. A peine arrivé sur les côtes du Nouveau Monde, Talleyrand faillit, du reste, virer de bord aussitôt. « En montant sur le pont, j'aperçus en même temps et le pilote qui venait nous faire remonter la Delaware, et un vaisseau qui quittait les caps. Je demandai au pilote quelle était la destination du bâtiment que je voyais. Il me dit qu'il faisait voile pour Calcutta. J'envoyai surlechamp au capitaine de ce navire une barque, pour lui faire demander s'il voulait prendre encore un passager. La destination du bâtiment m'importait peu; le voyage devait être long, et ce que je voulais, c'était ne pas quitter la mer. Le nombre des passagers se trouvant complet, il fallut me laisser conduire à Philadelphie. J'y arrivai plein de répugnance pour les nouveautés qui, généralement, intéressent les voyageurs. .. » Aton jamais découvert l'Amérique de plus mauvaise grâce? Après s'être laissé embarquer par la fatalité, n'estce pas insinuer que l'on s'en remettait à Sa Majesté , le hasard du soin de décider le prochain avenir?

Même si le témoignage des Mémoires de Talleyrand n'a pas une valeur absolue, cet épisode indique un fort médiocre entrain chez le voyageur. L'Océan avait plu à Talleyrand beaucoup mieux, laissetil entendre, que la société de son compagnon de voyage par l'atonie lénifiante et le calme de cinq semaines de lente navigation; ce grand désabusé s'attend sans doute, au contraire, à ne plus trouver aucune commune mesure entre son humeur et les nouveautés américaines. Premier ennui : il est malade huit jours à l'arrivée et assez mal en point ensuite. La ville de Philadelphie n'était peutêtre pas la mieux faite pour révéler, à un tel connaisseur des subtilités et des finesses de l'Ancien Monde, les rudesses et les espoirs du Nouveau. La colonie fondée en 1682 par le quaker William Penn avait beau compter 80 000 habitants et déployer, aux yeux de ses visiteurs, « tout le luxe de l'Europe »; l'influence d'une secte dissidente s'y faisait sentir, imposant aux allures des habitants, à la tenue extérieure des mœurs, un certain rigorisée religieux et démocratique. "Avec ses demeures honnêtes et pareilles, Philadelphie devait garder, parmi ses sœurs américaines, le surnom de « cité des homes »; elle juxtaposait alors, aux yeux du visiteur, l'éclat d'une capitale négociante, qui avait par surcroît l'honneur d'être la résidence du gouvernement fédéral, le berceau de la déclaration de l'Indépendance et le siège du Congrès, à l'assoupissement et à la vertu un peu froide d'une persistante théocratie puritaine, où une stricte vie de famille ou de secte l'emportait sur toute appa rence de société animée.

Telle l'avait vue, trois ans auparavant, Chateaubriand en quête d'exotisme, telle la verra Talleyrand avec plus de mauvaise humeur sans doute : rien ne saurait le séduire dans ces rues parallèles et ces squares réguliers, ces étroites maisons de briques aux sages degrés de marbre blanc; le niveau uniforme ' des maisons, rarement brisé par de l'imprévu, ne semble pas lui promettre d'avance ces variétés de goûts et de destinées d'où peuvent .naître _ le contraste et le heurt des esprits. Ajoutez que, pour un homme sensible par constitu tion à toutes les variations de l'atmosphère, les sautes extrêmes de température, de bonne heure notées ici par tous les voyageurs, vont être un nouvel élément de malaise. Talleyrand fuira chaque été la « vague » insupportable de chaleur, à laquelle s'ajoute, en particulier en 1795, la menace d'une épidémie de fièvre jaune. Dans un pays déconcertant pour lui, notre homme auratil du moins, pour orienter ses premiers pas, un guide qui lui fasse prendre en patience son dépaysement et le tourne vers les côtés sympathiques d'une civilisation naissante? Un Talleyrand, diraton, est assez clairvoyant pour savoir regarder toutseul, et pour voir juste : encore estce un fait bien connu que toute expérience étrangère dépassant le point de vue du touriste .est conditionnée peu ou prou par les dispositions qu'on y apporte et, presque tout autant, par celles qu'on trouve chez ses introducteurs initiaux.

Or Talleyrand connaît ici Genêt, le frère de madame Campan, le ministre de France maladroit qui n'a pas cessé de faire en Amérique de la propagande jacobine, et d'aliéner ainsi les sympathies américaines pour notre Révolution : son arrivée dans la ville officielle des ÉtatsUnis coïncide à peu près avec la mesure qui désavoue enfin cet indiscret diplomate et lui donne un successeur dans la représentation extérieure de la France : Talleyrand banni n'aura pas eu la maladresse de fréquenter beaucoup, ni de consulter, un médiocre (qui lui devra d'ailleurs, plus tard, sa rentrée en grâce). Son principal conseiller sera un homme dont il nous dira quelques mots dans ses Mémoires. « Un Hollandais que j'avais connu à Paris, M. Cazenove, homme d'un esprit assez éclairé, mais lent et timide, d'un caractère fort insouciant.  ne me pres sait pour rien, et, luimême, s'intéressait à peu de chose » : c'est en ces quelques lignes désinvoltes que nous est présenté le galant homme dont le nouveau venu fut loin de dédaigner les premiers avis, dont on peut croire qu'il a suivi fort docilement les indications.

Son aîné de quinze ans, Théophile Cazenove appartenait à la branche hollandaise d'une famille réfugiée. Ruiné par des affaires malheureuses, il s'était installé aux ÉtatsUnis, en 1790, comme mandataire de financiers néerlandais qui avaient des intérêts dans le pays : deux ans plus tard, la spéculation sur les terrains  étant à l'ordre du jour, il devenait le premier agent général de la Holland Land Company qu'il contribuait à fonder, et l'un des actionnaires de la Pennsylvania Population Company; après deux autres années, il se faisait naturaliser Américain.

Parfaitement intègre en affaires, désireux d'ailleurs de profiter avant tout des commodités de spéculations qui s'offraient à lui, très bon vivant et fort hospitalier, mais amené à ne voir que le côté rétrograde de toutes choses, favorable par exemple à la « superstition pour le peuple » et aux armées permanentes pour maintenir l'ordre, hostile par principe à l'émancipation des nègres, il semblait peu fait pour laisser entrevoir, à l'hôte imprévu qui lui venait d'Europe, les principes de progrès et de liberté qui n'étaient pas éteints au cœur de la jeune Confédération. Il est permis de regretter que Talleyrand n'ait pas plutôt retrouvé, dans l'intimité de ses premières relations, un des hommes représentatifs du vieil idéal qui avait déterminé l'affranchissement des Insurgents, puritains de Boston ou politiques pénétrés, à la manière de Jefferson, des idées mêmes du xviii e siècle français. Il semble bien au contraire que Talleyrand dut traîner avec lui, tout le temps de son séjour, la piqûre d'une mortification de la mortification la plus cruelle que pût ressentir un homme comme lui, rejeton d'une des plus illustres familles de la vieille France, personnage en vue des grands événements récents. Notre émigré a bien trouvé accès auprès du colonel Hamilton, secrétaire du Trésor; il cause avec lui douanes et libreéchange, marchés mondiaux et voies de communication. Mais il s'était muni, au moment même de son départ d'Angleterre, d'une pressante lettre de recommandation pour le général Washington : le soldat de la libération, devenu président de la Confédération, restait pour un Français la grande figure représentative de la nouvelle nation. Le marquis de Landsdowne, l'un des chefs de l'opposition libérale anglaise, avait eu soin de donner à Talleyrand, qu'il savait apprécier, un mot très personnel d'introduction qui, remis à Washington par l'entremise de Hamilton, allait rester sans effet. La lettre de Landsdowne à Washington se trouve aujourd'hui classée à la Bibliothèque du Congrès; comme il s'agit là d'un point mal éclairci de la biographie de Talleyrand, on nous excusera de donner une traduction in extenso de cette lettre Monsieur* M. Taillerand Perigord, ancien évêque d'Autun en France, me fait le grand honneur de supposer qu'une lettre de moi pourrait le servir auprès de vous. Je suis trop flatté de cette supposition pour décliner de prendre cette liberté, mais j'ai pour cela une raison plus impérieuse, c'est la justice à rendre à un homme fort honorable qui souffre de bien des persécutions combinées.

M. TaiIIerand est l'aîné d'une des premières familles de France, il a été destiné à l'Eglise à cause .d'une infirmité accidentelle survenue, à sa naissance; Il serait parvenu au sommet des honneurs et des charges, s'il n'avait sacrifié son ambition aux principes publics : encore a t il gardé, à cet égard, assez de modération pour ne jamais franchir la ligne constitutionnelle, ce qui l'a exposé à la haine du parti violent qui a aujourd'hui le dessus. Il a passé en Angleterre près de trois ans et, durant ce temps, s'est conduit, à ma connaissance, de la façon publique et privée la plus strictement convenable : de sorte qu'il n'a pas donné la moindre cause d'hostilité; il est aujourd'hui exilé d'ici, en raison du désir pressant et répété de certaines Cours qui sont sous l'influence d'ecclésiastiques français et ne peuvent pardonner absolument, chez un évêque, le désir de promouvoir la complète liberté des cultes, que M. Taillerand a toujours professée. Dans la situation actuelle de l'Europe, il lui est impossible de chercher un asile ailleurs que dans votre pays, qui a le bonheur de maintenir sa paix et sa félicité sous vos auspices asile vers lequel nous pouvons être tous obligés de nous tourner, à notre tour, si l'on ne met pas promptement des bornes aux ouragans hostiles d'anarchie et de despotisme qui menacent l'Europe de la désolation, M. Taillerand est accompagné d'un autre Constituant, M. Beaumetz, homme distingué par sa probité, son courage et son désir de s'instruire. J'ai l'honneur d'être avec la plus respectueuse vénération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, La réponse de Washington a été publiée dans la Correspondance du général président; il s'adresse d'abord à son collaborateur Hamilton, qui s'était fait l'intermédiaire et le protecteur apparent du noble exilé

Cher Monsieur, En réponse à votre lettre d'hier relative à la demande de M. Talleyrand de Perigord, je n'hésite pas à déclarer que je trouve difficile, au sujet de personnes de la condition où se trouve ce monsieur les émigrés de tomber sur une ligne de conduite qui satisfasse mon propre esprit ; ou, plus exactement, qui soit parfaitement acceptable en faisant éviter, d'une part, l'apparence d'une incivilité, d'autre part des conséquences politiques désagréables. Je vois très bien que, si ces personnages sont admis dans un lieu officiel, le ministre de France n'y paraîtra plus. Ses visites sont bien moins fréquentes qu'elles n'étaient; et un incident qui s'est passé mardi dernier, et que je vous dirai à votre prochaine visite, ne laisse aucun doute sur sa cause. déroger à une ligne de conduite usuelle, en admettant ces personnages dans le privé, serait, je crois, un procédé plus manifeste encore que leur réception en public.

Aussi est il devenu expédient, à mon sens, d'adopter (non seulement pour la conduite du Président, mais pour les membres du pouvoir exécutif aussi) des principes qui permettent d'éviter toute conséquence fâcheuse, . et qui soient uniformément observés. Ce que devraient être ces principes, demande un examen attentif. Mon désir est d'accord avec mon devoir de fonctionnaire de la République : éviter à l'égard des puissances avec lesquelles nous sommes en relations d'amitié toute offense résultant ,de notre conduite, à l'égard de leurs citoyens proscrits, qui serait désagréable à ces puissances en même temps ces émigrés, si ce sont d'honnêtes gens, doivent comprendre qu'ils ont droit , à tous les avantages de nos lois; quant au reste, tout dépendra pour eux de leur propre conduite, ainsi que de l'accueil des simples particuliers, moins tenus par des considérations politiques que ne doivent l'être les membres du gouvernement. Tout à vous, GÉNÉRAL WASHINGTON

Un peu plus tard, le Président s'excusait aussi auprès de Landsdowne du médiocre accueil réservé à son protégé; mais il croyait pouvoir ajouter (comme dit d'ailleurs que la réception que Talleyrand a trouvée en général a été de nature à le dédommager dans la mesure où l'état de notre société s'y prête de ce qu'il a perdu en quittant l'Europe. Le temps travaillera certainement partout pour fui et pourra élever, sans doute, un homme de ses talents et de son mérite audessus des mécomptes temporaires qui, en un temps de Révolution, résultent des dissentiments politiques.»

On sent évidemment des réserves dans les termes dont se sert Washington. Il se savait tenu à une correction extrême vis-à-vis du judicieux Fauchet, le ministre de France qui avait succédé en février au remuant Genêt; il maintenait difficilement l'équilibre entre des forces qui risquaient d'entraîner la jeune Confédération hors d'une neutralité qu'elle avait proclamée le 22 avril 1793.

A ce moment même, Washington faisait partir John Jay comme ministre extraordinaire à Londres pour demander réparation de dommages causés au commerce américain : il était d'autant plus urgent d'observer la conduite la plus prudente vis-à-vis de ceux qui pouvaient être suspects d'agir secrètement pour amener une rupture de neutralité. Mais n'y atil pas autre chose? La répugnance d'une nature comme celle de George Washington pour des hommes trop habiles, dont l'intrigue semblait l'élément vital, ne contribuait elle pas à faire interdire sa porte à un maître subtil en diplomatie secrète?

N'est ce pas de lui que le représentant des ÉtatsUnis en France, Gouverneur Morris, avait écrit à Washington, dès le 4 février 1792, qu'il était de ceux qui avaient embrassé « la carrière de l'ambition pour rétablir leurs affaires »? Même Hamilton, le personnage officiel qui a pris le plus nettement son collègue français sous sa protection, ne manifestera pas une bien grande effusion en rappelant les souvenirs du séjour fait dans son voisinage, quand il recommandera, par une lettre du 25 mars 1804, au ministre français des Affaires étrangères, un de ses parents écossais prisonnier sur parole de la France en guerre. Quoi qu'il en soit, la mortification dut être vive. C'en était une que de porter un des plus nobles noms de France, d'avoir rédigé la proclamation de l'Assemblée nationale à ses détracteurs, interprété pour le roi de France des messages d'ambassadeurs et de se voir éconduit par le chef d'un État qui ne comptait pas vingt ans d'existence. Ne peuton croire qu'il y eut là, s'ajoutant à : d'autres raisons de malentendu, une tenace rancune de grand seigneur et d'homme politique? Cette âme sèche éprouva cependant un vrai rafraîchissement à se sentir dans un cadre nouveau, à éprouver aussi un peu le bienfait de la simple humanité, franche et directe, que les Américains n'ont jamais mesurée aux infortunes qu'ils comprennent. « J'ai retrouvé ici, parmi les gens que je ne connaissais pas, des regards de bienveillance qu'il y avait longtemps que je n'avais rencontrés », écritil le 12 mai 1794; et c'est du moins l'aveu sans détour de quelque gratitude, d'un peu de joie à respirer une atmosphère accueillante et cordiale. Il y a aussi, dans les Mémoires, une note de Talleyrand luimême qui fixe le souvenir de je ne sais quel retour à la spontanéité, à une conscience plus vive de son propre moi, dûs aux conditions assez imprévues où ce grand blasé va se trouver.

S'égarer dans un grand bois où il n'y a pas de chemin, y être à cheval au milieu de la nuit, s'appeler pour être sûrs que l'on est ensemble cela fait éprouver quelque chose que je ne saurais définir, parce qu'au moindre incident il se mêle une sorte de gaîté qui porte sur soimême. Quand je criais : « X, êtesvous là? » et qu'il me répondait : « Oh mon Dieu! oui, Monseigneur, j'y suis », il m'était impossible de ne pas rire de notre position. Cet : « Oh! mon Dieu! oui, » si piteux, et ce " Monseigneur " tiré de l'évêché d'Autun ne pouvaient pas ne pas me faire rire. Comme on sent ici, sous le souvenir plaisant, l'espèce de .tressant de vie ou de saveur d'aventure dans une sensibilité affadie, que les plus grands sceptiques du XIXe siècle, un' Benjamin Constant, un Disraeli, un Lassalle, ont demandé au jeu et à la vie politique!

Talleyrand la cherchera plus tard, cette secousse qui fait sortir de soi-même ou qui y fait vivement rentrer, qui redonne de la réalité au sens de l'existence, autour des tapis verts des Congrès, dans la lutte des silences diplomatiques et des formules enveloppées qui s'affrontent.

Pour l'instant, il va en être redevable, et malgré lui reconnaissant, à des impressions neuves qui ne pouvaient manquer d'affecter une âme aride, mais ouverte. Les aspects de la nature intacte où il lui est aisé de pénétrer, pour peu qu'il s'éloigne de Philadelphie, ne l'ont pas laissé indifférent. Ne lui demandons pas, assurément, la somptueuse musique où déjà Chateaubriand orchestre des notations semblables; mais, pour être moins lyriques, ses impressions n'en sont pas moins sincères dans le vaste des forêts américaines. J'étais frappé d'étonnement à moins de cinquante lieues de la capitale je ne vis plus de traces de la main des hommes; je trouvai une nature toute brute et toute sauvage; des forêts aussi anciennes que le monde; des débris de plantes et d'arbres morts de vétusté, jonchant le sol qui les avait produits sans culture; d'autres croissant pour leur succéder et devant périr comme eux. Les cimes des arbres, les ondulations ` du terrain qui seules rompent la régularité d'espaces immenses produisent un effet singulier...

Mais il va de soi que Talleyrand n'est pas aux États Unis pour aller à la chasse aux paysages, ou pour se refaire .une virginité romantique. Vite, trop vite même pour son « cours d'idées politiques » qui ne s'en trouvera guère avancé, nous le voyons obsédé du désir de prendre tout de suite sa part des occasions de fortune~ rapide dont l'émerveille son entourage. Plongé sans délai en pleine Amérique spéculante, c'est de spéculations que va se composer l'horizon qu'il lui plaît surtout d'observer. Il voudrait avoir de vastes fonds à engager dans les opérations qu'il médite. « Il y a ici beaucoup d'argent à gagner, mais c'est pour les gens qui en ont. Si vous connaissez des gens qui aient envie de spéculer ici dans les terres, je ferai leurs affaires volontiers. Voyez un. peu à cela. a » Cette invite, qu'il fait à madame de 'Staël dès le 12 mai, il la refera le 4 août, en s'offrant à être le manda taire d'armateurs amis de Necker, d'exportateurs connus de M. de `Staël en Suède ou au Danemark. « Je vous prie de mettre, à me procurer des commissions, un peu de votre activité; il serait trop bête d'être ici pour n'y pas refaire de quoi exister et en peu de temps on peut gagner beau coup d'argent. »

Cazenove entreprend justement, au cours de l'été 1794, une tournée dans la Pennsylvanie intérieure, pour explorer les terres propices à la Holland Land C°. Des vues à peine différentes font prendre à ,'Talleyrand et Beaumetz, accompagnés du Hollandais Huidëkoper qui appartient aux mêmes organisations, le chemin des États de l'Est. Quelques étapes de la route peuvent êtrejalonnées : le 26 juin, on signale leur arrivée à NewYork; le 4 juillet, ils regardent passer un long défilé des jacobins français qui les insultent; le 13 juillet, de cette ville, le sénateur Rufus King recommande les voyageurs à un ami de Portsmouth; le 5 août, de Waltham, à dix milles de Boston, dans la direction de Concord, C. Gore écrit audit sénateur : «Talleyrand et de Beaumetz sont fort estimés et ont été l'objet de grandes attentions à Boston. Ils y ont dîné chez moi, ce qui m'a permis de les présenter aux membres les plus respectables et les plus . accueillants de notre société. Ils ont passé un jour avec moi à Waltham à leur retour du Maine, j'attends leur compagnie pour plusieurs jours dans ma retraite d'ici.»

Dans la métropole morale de la Nouvelle Angleterre, dont Talleyrand a goûté la situation, et aussi la simplicité de mœurs, il lui faut bien 'reconnaître qu'une Française du meilleur monde peut plaire à condition de ne point choquer, par les manières qu'affecte trop facilement une Parisienne en voyage, l'opinion soupçonneuse d'un milieu puritain. 

Encore ne peutil s'empêcher de persifler, en transmettant à madame de Staël l'écho des compliments qui concernent une amie commune, la vaillante madame de Gouvernet la future madame de la Tour du Pin qui avait trouve à Boston un accueil digne de son mérite :

Madame de Gouvernet a plu extrêmement à toutes les dames de Boston, qui sont les meilleures juges de l'Amérique. Elle parle bien la, langue, elle a des manières simples et, ce qui est fort recommandable ici, elle couche toutes les nuits avec son mari; ils n'avaient qu'une chambre prévenez de cela Mathieu et Narbonne, dites leur bien que c'est un article essentiel pour avoir une bonne réputation dans le pays. La randonnée de nos voyageurs dans les États de l'Est les a conduits jusqu'au fond de l'État du Maine, à Machias, près de Frenchman's Bay , : soyons sûrs que ce n'a pas été du tout pour contempler la solitude, ou pour étudier les mœurs des tribus indiennes.

En septembre, Talleyrand et Beaumetz vont voir, comme il convient, les rapides du Niagara. Un autre compagnon de route s'est joint pour cette excursion à ;nos deux. Français . : M. Thomas Law, personnage original, bien fait, lui aussi, pour éblouir notre gentilhomme en rupture de patrie et faire miroiter à ses yeux de cidevant privilégie les splendeurs des aventures financières.

C'est un Anglais de trente cinq ans et de grande famille qui, frère du futur Lord EIIenborough, a été quatorze ans haut fonctionnaire des financés aux Indes, a épousé une bégum fabuleusement riche dont il a hérité à sa mort, et cherche aux États-Unis des façons inédites et un peu excitantes de dépenser son argent : il s'y fixera et entrera plus tard dans la parenté de George Washington.. C'est ce trio assez imprévu qui, en descendant des fameuses cataractes, ne manque pas de visiter, non loin d'Albany, la vieille amie dont le passage avait été signalé, à Boston, d'une manière si flatteuse pour ses vertus privées et sa sagesse conjugale. Provisoirement installée, avec son mari, ses enfants et une domestique, dans une petite maison de Troy, madame de la Tour du Pin préludait avec une jolie vaillance à la vie de fermière qui devait faire d'elle, pendant quelque temps, un vrai modèle de gentlewoman.

C'est là que vint la surprendre l'ancien évêque d'Autun : demisurprise à vrai dire, car elle savait déjà, par madame d'Hénin, que leur ami commun était venu passer « au pays de ` la vraie liberté » la un de la tourmente. Laissons lui raconter les circonstances de cette rencontre Un jour de la fin de septembre, j'étais dans la cour, avec une hachette à la main, occupée à couper l'os d'un gigot de mouton que je me préparais à mettre à la broche pour notre dîner. Betsey n'étant pas cuisinière, on m'avait confié le soin de la nourriture générale, dont je cherchais à m'acquitter de mon mieux, aidée par la lecture de la Cuisinière  bourgeoise. Tout à coup, derrière moi, une grosse voix se fait entendre. Elle disait en français « On ne peut embrocher un gigot avec plus de majesté. » Me retournant vivement, j'aperçus M. de Talleyrand et M. de Beaumetz.

Arrivés de la veille à Albany, ils avaient appris par le général Schuyler où nous étions. Comme M. de Talleyrand s'amusait fort de la vue de mon gigot de mouton, j'insistai pour qu'il revînt le lendemain le manger avec nous. La joie qu'éprouvaient les émigrés à se retrouver et à mettre en commun souvenirs et impressions s'aiguisait, pour ceuxci, de cet incomparable je ne sais quoi : le plaisir de retrouver, en plein pays de rude entreprise ou de civilité sans nuances, une occasion de causer, comme on pouvait causer avant 89 lorsque l' « âme du rond )' était un TaIIeyrandPérigord. La réunion d'Albany fut d'ailleurs attristée par la nouvelle, que l'évêque d'Autun apprend ici par les journaux, de l'exécution de sa bellesoeur cette tristesse assombrit le soulagement éprouvé, en même temps par nos proscrits, à lire dans les feuilles la certitude de la mort de Robespierre.

N'importe on s'en donne à cœur joie, d'échanger opinions et nouvelles. Compensant son aridité secrète par un sens exquis des convenances et une, incomparable prestesse de l'esprit, Talleyrand retrouve en petit ' comité un prestige que Philadelphie ne lui permettait guère d'affirmer. On regrettait intérieurement, dit le Journal de madame ç e la Tour du Pin, de trouver tant de raisons de ne pas l'estimer, et l'on ne pouvait s'empêcher de chasser ses mauvais souvenirs, quand on avait passé une heure à l'écouter.»

Mais les temps ne sont pas aux oisifs entretiens. Après peu de jours, Talleyrand et ses compagnons descendent à NewYork sur l'Hudson, par un sloop qui met plus de vingtquatre heures à faire le voyage. Le circuit d'Amérique est achevé, pour Talleyrand , avec ce retour dans les cités spéculantes. Atil été effleuré du désir de se refaire, lui aussi, une âme ingénue en retournant à la terre, à la culture, à la vie fermière dans un pays neuf? Il constatera plus tard, et comme avec une nuance de regret, « que Gouvernet a retrouvé le calme » au milieu des champs et dans la simple existence , du cultivateur. Mais non : quoique physiocrate convaincu, il ne se sent pas fait pour le labourage et le pâturage et pas beaucoup davantage, non * plus, pour la carrière, plus : mouvementée .pourtant, du trappeur dans la forêt vierge, où il nous dira qu'un hasard a failli l'engager. IV De retour à .Philadelphie pour l'hiver, notre homme a décidément les dents longues, et la spéculation lui cache tout autre ordre d'activité. On le voit qui s'intéresse un jour, avec une âpreté qui sent la convoitise, au retour fructueux d'une expédition commerciale revenant du Bengale. S'il demande un redoublement d'activité épistolaire à la bavarde Genlis, restée sa correspondante à Hambourg, il faut que ce soit avecdes noms qui puissent servir ses projets. Il s'est assigné pour tâche de s'assurer l'indépendance, et tous les grands desseins politiques lui sont indifférents, . au regard des entre prises qui le tentent aujourd'hui. « Je ne songe guère à mes ennemis; je m'occupe de refaire de la fortune, et j'y porte toute l'activité que peut inspirer l'emploi que j'espère en faire.

Ce paysci est une terre où les honnêtes gens peuvent prospérer, pas cependant aussi bien que les fripons, qui, comme de raison, ont beaucoup d'avantages. Vous savez quelle est la forme du gouvernement; vous savez qu'il y a de grands et immenses terrains inhabités où chacun peut acquérir une propriété à un prix qui n'a aucun rapport avec les terres d'Europe; vous connaissez la nouveauté du pays: point de capitaux et beaucoup d'ardeur pour faire fortune; point de manufactures, parce que la maind'œuvre y est et y sera encore longtemps trop chère. Combinez tout cela, et vous savez l'Amérique mieux que la majorité des voyageurs, y compris M. de L,, qui est ici faisant des notes, demandant des pièces, écrivant des observations, et plus questionneur mille fois que le voyageur inquisitif dont parle Sterne. »

L'allusion à La Rochefoucauld est à peine voilée : appréciation un peu dédaigneuse à l'endroit d'un compagnon d'infortune et d'exil auquel Talleyrand s'attache à présent. Arrivé à l'automne de 1794, le futur philanthrope de Liancourt apportait assurément, dans un pays qu'il devait décrire en grand détail, d'autres dispositions que son illustre ami, une curiosité plus appliquée et moins de ' dédains autant de qualités que gâtaient un certain snobisme et de la pédanterie. Lui aussi confesse d'ailleurs, dans son Voyage, que « ce que nous appelons société , n'existe pas dans la ville de Phila delphie ». Raison de plus pour tenir son esprit alerte et sa langue aiguisée en gardant un étroit contact avec les compatriotes que la destinée a confinés, comme disait Talleyrand, dans cette « arche de Noé ).

La petite chambre occupée par celuici, à deux « blocs de la Delaware et des quais, tout près de la Bourse, a dû retentir d'admirables joûtes d'éloquence et de malice ': l'homme d'État en . disponibilité avoue qu'on y cédait au plaisir de "faire de la grande politique et arranger le monde ». On prenait son dîner tout près de là, chez Th. Cazenove, installé dans la grande artère commer çante, au 276 de l'actuelle Market Street  : là venaient refluer d'eux-mêmes les remous inouïs et les indices fabuleux de la fièvre, déjà bien . américaine, de la spéculation en bourse. Le soir, on allait commenter les livres récents . et les nouvelles, fraîches ou vieilles, chez. un brave compatriote qui venait de s'établir à Philadelphie comme libraire, au coin de l'aristocratique rue des Noyers. Moreau de SaintMéry, éditeur et commerçant improvisé, nous a transmis le détail de ces; réunions du soir, Talleyrand, qui ne soupait pas, le regardant manger son riz " au lait mais faisant honneur à son madère, l'ancien évêque se vengeant d'un indiscret compatriote qui s'amusait à « le Monseigneuriser en lui donnant, de son poignet de . fer, ce que les enfants appellent les manchettes », les clients du dehors hésitant à entrer dans la boutique où l'entretien menait si grand tapage, le mal qu'on avait à faire lever la séance pour de bon à d'intarissables causeurs.

Combien de fois Talleyrand arrivé .jusque dans la petite cour placée au bas de mon escalier, le remontait et prolongeait la soirée. Il cédait enfin, lorsque ma femme lui disait : «Vous ferez demain : le paresseux .dans votre lit jusqu'à midi, tandis qu'à sept heures du matin votre ami sera force d'ouvrir son. magasin '.,»

Le moyen de s'arracher à ces occasions de causer, quand on retrouvait là Volney, quelque peu revenu des vastes espoirs d'autrefois, un Noailles, un Talon, Moré de Pontgibaud, Franck de la Roche, le premier associé de SaintMéry et le fils de là célèbre femmeauteur rhénane! On pouvait maudire avec esprit la rigueur des temps et aspirer au retour dans la France .lointaine, abhorrée et chérie. Ça et là s'entrouvrent les clubs où un banquier, un négociant, un homme politique invitent nos réfugiés , . ils assistent à des séances de la Société philo sophique : c'est sans doute le peu qu'ils ont vu du monde de la ville, qui se , tient sur la réserve à leur égard.

I faut l'avouer, ils ne font pas toujours ce qu'il faut pour y être. accueillis. Estil vrai , que l'évêque d'Autun commit la double imprudence de se montrer dans la ville quakeresse avec une femme au bras et une femme de couleur encore? A t il demandé au métier commode de brocanteur les ressources qu'il convoitait?

Un fin connaisseur des jolies choses de France n'a que trop d'occasions de surprendre alors, au débarqué, les épaves de l'art français que les bandes noires font passer au pays du dollar. En tout cas, on imagine assez de quelle amertume, de quel sentiment de révolte contre une destinée hostile devait se nourrir la méditation d'un agile esprit en exil. L'été venu, il faut fuir à nouveau la menace tropicale et l'épidémie de fièvre jaune. Talleyrand, qui n'a pas été tenté de reprendre ses explorations et se bornera à une seconde visite à Boston, retrouve en 1795 à NewYork son riche ami Thomas Law : ce nabab s'est passé la fantaisie d'une maison. montée dans Broadway. NewYork est alors une ville de 25 000 habitants, assez malpropre et malodorante, mais accrochée fort à l'aise sur sa presqu'île, et renommée pour un certain agrément commode de son site, de ses mœurs et de son pêlemêle cosmopolite.

Le colonel Hamilton, l'ancien secrétaire du Trésor, vient encore se joindre à tous ces Européens qu'il émerveille par son intuition des choses de l'ancien monde. Pour l'instant, il est libre de fonctions officielles et revenu très simplement à son métier d'avocat : encore un trait de démocratie réelle auquel Talleyrand ne comprend rien, ce retour volontaire d'un grand . personnage à la vie privée laborieuse. D'Albany, monsieur et madame de la Tour du Pin, viennent s'offrir un séjour de repos à NewYork; Grozyeulx, jadis président de la Constituante, fait sa partie dans le groupe des causeurs : car, de nouveau, la conversation est la reine de l'heure. Madame de la Tour du Pin restera émerveillée, jusque dans son âge avancé, de ces heures singulières ou, sous un ciel presque tropical, des bannis incertains de leur avenir faisaient jouer les prestiges d'un talent fait surtout pour les heures de quiétude d'autrefois ...

Assis sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait jusqu'à minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel étoilé du 10eme degré. Soit que M. Hamilton racontât les commencements de la guerre de l'Indépendance, dont les insipides mémoires de ce niais de La Fayette ont depuis affadi les détails, soit que M. Law nous pariât de son séjour dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait été gouverneur, de ses éléphants et de ses palanquins, ou que mon mari élevât quelque dispute sur les absurdes théories des constituants que M. de Talleyrand sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas...

De tous ces feux d'artifice, né devaitil rien rester que le souvenir des gerbes scintillantes et de fusées éteintes? Ce fut, assurément, le défaut de quelquesuns des plus brillants esprits de ce temps de ne pas s'en remettre à la plume, « triste accoucheuse de l'esprit », pour fixer leur verve. Cependant Talleyrand écrivait à madame de Genlis qu'il songeait bien à rédiger quelque chose, un chapitre de ce cours de sociologie pratique dont il avait parlé à son , départ, mais que c'était là « un projet insensé ». C'est pourtant de Philadelphie, le 1er février 1795, que Talleyrand adressait à lord Landsdowne, après d'autres lettres, le long rapport qui peut être considéré comme le memento significatif,. en matière d'Amérique, du" futur directeur de notre diplomatie.

On a pu croire, estime Talleyrand, que la rupture des liens « de sujet à souverain » qui unissaient autrefois les ÉtatsUnis à l'Angleterre, la durable gratitude des Insurgents pour la France secourable avaient fait, de la jeune République, un pays décidément opposé à son ancienne métropole britannique. «Les discours du peuple américain, les conversations de toutes les ' classes, la très grande majorité des papiers publics, les actes mêmes du gouvernement américain, semblent découvrir une forte inclination pour la nation française, et pour le nom anglais une aversion qui peut à peine être contenue dans les bornes de la neutralité. 

Mais ce seraient là les conclusions hâtives d'observateurs superficiels; il faut, quand on veut élucider les tendances profondes d'un peuple, négliger l'accessoire et aller au permanent, faire bon marché des agitations de surface et rechercher les dispositions foncières. « Toutes les habitudes de l'Américain font de lui un Anglais, et le constituent tributaire de l'Angleterre avec une force de nécessite qu'aucune déclaration ou reconnaissance de son indépendance ne saurait surmonter. »

D'autre part, les notions essentielles de la vie politique aux ÉtatsUnis, l'habeas corpus, le jury, la tradition juridique aussi bien que les usages parlementaires, rattachent la jeune république à la vieille monarchie.

Enfin, . les goûts persistants de la clientèle américaine la ramènent par intérêt à l'industrie anglaise, en attendant que l'abondance des capitaux et le développement des manufactures américaines affranchissent de cette dépendance le négoce du NouveauMonde.

Conclusion : « L'Amérique est toute anglaise, c'est à dire que l'Angleterre a encore tout avantage sur la France pour tirer des États Unis tout le bénéfice qu'une nation peut tirer de l'existence d'une autre nation. » II est clair que Talleyrand estimait donner, dans ces pages vigoureuses, la plus pénétrante solution qui se pût d'un problème fort important. Ce sont, dit il, « des observations qui sont hors de la manière de voir des voyageurs qui font la description du dessus d'un pays où ils passent. .. »

Et il se flatte aussi qu' «il faut plus de temps et de réflexion que n'en emploie un voyageur ordinaire pour discerner ainsi, sous les apparences agitées, les réalités profondes. Ces réalités sont elles bien les seules qu'aurait pu découvrir le futur négociateur des traités de Vienne? Les États-Unis, auxquels il tâte ainsi le pouls, de son doigt exsangue et subtil d'aristocrate blessé, ne sontils pas trop uniquement pour lui le pays où, comme il disait, on trouve « plus de moyens de refaire de la fortune que dans aucun autre endroit? »

Ne glisse-t-il pas trop sur d'autres aspects d'une jeune civilisation, l'ardeur d'entreprise intarissable, la ténacité de la foi indépendante en religion, la simplicité d'accueil et la sympathie d'homme à homme qui y sont naturellement chez elles?

Un autre écrit qu'il est légitime d'attribuer à l'exilé est un peu postérieur.

Le 26 février 1796, le Courrier de France et des Colonies, que publiait Moreau de Saint-Méry, donne un article anonyme qu'il est tout indiqué d'attribuer à Talleyrand. Celui-ci avait annoncé « deux pages assez piquantes a et dont il excusait la mauvaise écriture « parce que vos plumes ne sont pas assez fendues ?. C'est le décret salutaire stipulant, en France, la dévalorisation des assignats, que Talleyrand y commente d'un jugement avisé, et l'on peut dire que ses relations avec des hommes d'affaires ont porté leurs fruits : il salue cette mesure qui ne paraît redoutable qu'aux moins clairvoyants comme l'indice parmi d'autres d'un retour de son pays à l'ordre et à une situation normale.

Or la nostalgie est si vive, chez cet homme qui vient de passer prés de deux ans aux États Unis, qu'une seule allusion rapide est faite, dans ces deux pages de journal, aux conditions du pays dont il est l'hôte.

L'article entier s'oriente vers sa conclusion : « Une tranquillité durable seule peut produire en France les biens qui en feraient encore un des lieux les plus délicieux à habiter, . où les arts et les jouissances agréables, réunis aux douceurs . de son climat attireraient, comme autrefois, des habitants de toutes les contrées. » 

Comme on sent, sous l'indifférence des simples considérations économiques, la secrète nostalgie, ce mal du pays que ressentaient un peu partout les émigrés! En  souffraient particulièrement ceux qui risquaient cependant de trouver une France peu faite pour le déploiement de leurs brillantes qualités.

" Si je reste encore un an ici, j'y meurs ", avait écrit Talleyrand, en 1795, à madame de Staël. Dès la mi-novembre de cette année, il est décidé à partir au printemps suivant. Il a adressé à la Convention une supplique, qui a son effet dès le 3 septembre 1795.

Rayé des listes de l'Émigration, assuré tout au moins de la sécurité personnelle, il échappera à la séduction trop pressante de l'or à gagner dans des entreprises fabuleuses. « Je devais aller moi-même aux grandes Indes sur un bâtiment que j'avais frêté, et dans la cargaison duquel plusieurs grandes maisons de Philadelphie et quelques capitalistes hollandais avaient pris un intérêt.

Mon bâtiment était chargé; j'étais au moment de partir, lorsque je reçus un décret de la Convention qui m'autorisait à rentrer en France. Beaumetz fit à ma place le voyage de l'Inde. » Était-ce pour liquider cette entreprise interrompue?

Pour laisser à la patrie le temps de retrouver une stabilité plus complète encore? On peut s'étonner que l'exilé, si peu acclimaté à son pays d'asile, ait tardé à mettre à profit les possibilités légales de retour qui s'offraient à lui, d'utiliser aussi, au plus vite, les occasions de se refaire une haute situation politique dont ses amis de France lui préparaient, déjà les voies.

Vers le milieu d'avril 1796; monsieur et madame de la Tour du Pin trouvent encore leur ami installé à la campagne prés de NewYork, chez des Français qu'il y a découverts, monsieur et madame Olive. Un moment, il songe à faire la traversée avec les aimables compatriotes qui viennent justement de liquider leur installation agricole d' Albany, d'émanciper leurs esclaves, et qui se préparent à retourner en France en laissant aux ÉtatsUnis le plus digne et le plus affectueux souvenir.

"Mais quand il apprit, dit le Journal d'une Femme de cinquante ans, notre intention de débarquer dans un port d'Espagne, pour gagner ensuite Bordeaux, il modifia ses projets pour ne pas se trouver, même momentanément, sous la domination du roi catholique, qui aurait pu trouver, non sans raison, qu'il n'était pas un évêque assez édifiant."

Talleyrand laisse donc partir « ces bons Gouvernet »; le 13 juin 1796, il s'embarque, pour son compte, sur un bateau danois qui faisait voile pour un port où les évêques mécréants n'étaient pas inquiétés : Hambourg, qui n'avait pas cessé d'être le refuge des « esprits animaux de l'Émigration et qui offrait par surcroît, dès ce moment, la contrepartie européenne de la grande spéculation américaine.

II est certain que tout un côté de l'Amérique naissante a laissé Talleyrand indifférent ou hostile, et que ce subtil connaisseur des hommes est resté fermé à maint trait que sa propre aridité d'âme l'empêchait d'imaginer. Le culte de l'entreprise, « l'admiration pour l'argent », la lutte assez rude pour la fortune et le succès, l'absence de vraies nuances dans la sociabilité : ces caractéristiques évidentes qu'il a trouvées « dans toute l'Amérique » ont caché d'autres dispositions à ce souple esprit.

Il n'a su découvrir, ni la vigueur de la foi démocratique, dont un Lafayette, avec toute sa « niaiserie », a bien senti les pulsations, ni l'optimisme humain, parfois dégénéré en sensiblerie, qui anime des sociétés fraîchement écloses à l'espoir du bienêtre, ni le secret idéal puritain de stricte moralité qui a marqué d'une imprégnation indéfinissable la tenue de toute une civilisation : ce sont là des particularités que l'Europe ne devait, avec surprise, découvrir à fond que plus tard.

Mais, à ne voir que l'époque contemporaine, on s'aperçoit assez vite par où une interprétation limitée et une attitude dédaigneuse appelaient dans ce cas des conséquences qu'on hésite à qualifier du mot le moins fait, en apparence, pour un habile entre les habiles : des maladresses.

L'interprétation des ÉtatsUnis? Talleyrand tint à la donner dès son retour en France, en développant les idées ébauchées dans ses impressions. Le 4 avril 1797, « pour payer son tribut d'académicien , il lut un Mémoire sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre à la séance publique de l'Institut dont il avait été fait membre . «Mémoire excellent », déclare le Moniteur universel, et il a raison.

Ce discours renfermait, sur les dispositions pratiques d'un peuple . « dépassionné », des remarques fort justes. Le passage, particulièrement applaudi, qui décrivait deux types d'Américains, le bûcheron et le pêcheur, annonçait, à sa manière, les portraits sociaux de l'école de Le Play. « Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien; toute idée sensible est loin de lui. il n'a de souvenirs à placer nulle part : c'est la quantité, de coups qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre qui est son unique idée. »

Quant aux pêcheurs, « c'est la mer qui leur donne leur nourriture; aussi, quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. .. » Si l'efficiency des activités américaines, la question maîtresse du « rendement » se trouvaient ainsi posées, n'y avaitil pas erreur et maladresse à ne pas indiquer, chez le peuple qui s'était séparé d'une métropole tyrannique, et qui sentait diverger irrémédiablement son avenir de celui des monarchies européennes, quelque chose qui dépassait à vrai dire le strict matérialisme? Un peu plus tard, en 1800, Talleyrand dira à Bonaparte, ignorant de l'Amérique autant que d'une bonne partie de l'Europe, que le peuple des ÉtatsUnis «est aujourd'hui le peuple le plus sage et le plus heureux de la terre » : mais il entend par là une sagesse, une félicité un peu « hollandaises », c'est-à-dire déterminées par l'unique souci mercantile, par l'abandon de tout point d'honneur national et par une parfaite indifférence à de fortes convictions religieuses.

Déguisés ainsi en « bons calculateurs », et c'est tout, par le ministre des relations extérieures, les Américains n'ontils pas, à cette époque, détourné de notre pays certaines bonnes volontés qu'une perception plus nuancée aurait pu manier à notre profit? Talleyrand raconte que, dans sa jeunesse, il avait été excédé, au moment de l'enthousiasme français pour l'Indépendance américaine, par le refrain de ces annéeslà « Que serionsnous sans l'Amérique? »

De cette exaspération, des mécomptes accumulés pendant ses deux années de séjour outremer, il prendra sa revanche avec usure. . John Adams, devenu président de la Confédération, estimait toujours que « la France et l'Amérique sont des alliées naturelles » : il envoie à Paris, en mission, trois sénateurs qui se présentent le 8 octobre 1797 au ministre pour régler les affaires pendantes peu de mois ne sont pas écoulés, que le gouvernement américain, à tous ses degrés, est édifié sur les procédés du haut personnage qui tient désormais les fils de notre diplomatie. Jefferson mentionne le 12 . avril 1798 «la corruption bien connue de son caractère »; Washington parle le 18 octobre de « son effronterie, de sa duplicité et de sa prétendue adresse diplomatique »; le 3 mars 1799, il est persuadé « que M. Talleyrand joue le même jeu perfide et en dessous qu'il avait pratiqué l'année précédente avec nos envoyés ». A la fin du siècle, les deux pays sont virtuellement en guerre.

Vénalité et double jeu : moyens favoris de la vieille diplomatie, aggravés par l'absence de cordialité spontanée du personnage luimême, et ce sont les derniers procédés à employer visàvis de ces hommes de formation puritaine, les Jay, les Curtis, les Adams, qu'un effet très naturel des choses portait à la direction des affaires étrangères de leur pays; habiletés opportunes visàvis des vieilles Cours, triomphales en face d'un Metternich et d'un Gentz, assez inopérantes à l'égard des représentants d'une NouvelleAngleterre pour qui cette «vieille diplomatie ) )est un autre vestige, également haïssable, des temps féodaux. Combien mieux celui qu'Albert Sorel appelle «« un des plus éclairés et des plus dignes commis a de 'l'ancienne France,

Conrad-Alexandre Gérard, le premier négociateur que la France ait envoyé là bas, avait mieux su réussir à Philadelphie! TaIIeyrand émigré avait pu voir, dans la Maison du Congrès, son portrait peint aux frais de la Confédération; il allait se séparer de lui une fois au pouvoir, et il serait curieux qu'une entente différente des possibilités américaines ait été la cause de leur médiocre accord.

n des hommes du siècle qui ont eu le plus d'avenir dans l'esprit ce compliment que Talleyrand faisait à l'un de ses contemporains, il n'est pas aussi sûr qu'il faille en , tout point le lui appliquer. Il n'est pas question de discuter le mérite d'un diplomate qui a été incomparable dans la manœuvre, la riposte et la parade, au milieu des conjonctures les plus difficiles.

Mais les faibles perspectives qu'en 1805 encore il assignait à la Prusse, les conseils donnés pour engager la guerre d'Espagne, et toute son estimation du facteur américain dans les choses du inonde, sont d'un observateur qui néglige peut-être les éléments dépassant le tangible. Faut-il, en songeant en particulier a à son expérience d'outremer, se rappeler la sévère appréciation que Chateaubriand, ennemi né de tous les contemporains qui offusquaient sa gloire, a prononcé sur ce rival en n renommée: "Son autorité n'avait aucune valeur en matière d'avenir;, il ne voyait point en avant, il ne voyait qu'en arrière"