La solitude du courage
ou
le Prince de Talleyrand

-I-

Les regards aigus des baïonnettes se firent
Face, menaçants, tendus, s’attendant au pire
Dans ce souffle glacial où tout était perdu
Sur ce sol blanc et froid où l’Aigle était vaincu.
Le sang chaud des soldats animés par l’ardeur
Où chacun est bien seul pour affronter sa peur,
N’endiguait plus les torrents déversant la rage
Avide de paix, et se rapprochant d’un Sage.
Paris ! Paris ! Paris ! les esprits s’échauffaient
Tels des tisons trempés dans le feu de l’angoisse,
Et, où on lisait sur leurs visages défaits,
France : ta Révolution, en fait, c’est la poisse !
Un homme méditait, l’esprit froid, mais brûlant
D’une paix qu’il avait si souvent demandée,
Pour permettre au berceau des nouvelles idées,
De s’abriter bien sereinement, évitant
A l’Enfant dérangeant les mauvais coups du sort.
Ce personnage, seul, lui aussi fort gênant
Car il avait enflammé un nouveau Printemps,
S’appelait simplement Talleyrand-Périgord.

-II-

Provenant d’un haut rang presque pareil aux rois,
Ce sphinx aux yeux saphir ne symbolisait-il
Que la grandeur et la décadence de soi
Ou l’honneur, l’espérance d’un esprit subtil ?
Ce surdoué avait l’âme d’un grand félin
Il s’était bien joué d’un destin maladroit
Par un génie habile, aiguisé à dessein
Pour compenser un pied mal agile et étroit.
A mil sept cent quatre vingt neuf et à l’Empire
Où l’enthousiasme du mieux se lia au pire,
Succédait l’immense théâtre européen
Qui semblait porter un espoir céruléen
Orné de facettes certes éblouissantes,
Mais ô combien insidieuses et fort mystifiantes.
Voici le second acte de la destinée
De ce virtuose qui sut si bien boiter
Au milieu de ces valses étourdissantes
Rythmant sans mesure, de leurs mains arrogantes
Les débats apeurés d’un Congrès fastueux
Laissant sur l’arrière banc un monde lépreux.
Ce philosophe, par la grâce permanente
D’un génie talentueux avait su instruire
Une société imparfaite et immanente,
De la légitimité que devait produire
Ses actes pour raffermir des mains peu vaillantes.

La France fut sauvée et l’Europe épargnée.

-III-

Vienne et Londres, le rideau de la vaste histoire
Des peuples, recouvrait peu à peu l’étendard
De ses victoires, le menant à Dieu, au soir
De l’oubli aveuglé par l’éclat de son phare.
Il lui fallait cosigner un dernier traité
Une alliance qui allait pour toujours sceller
Sa conscience au grand portail de l’Eternité :
C’était la rétractation qui fut paraphée.
Le grand seigneur, l’homme de la douceur de vivre,
Qui avait connu surtout la douleur de vivre,
Ce prince au don de lucidité infaillible
Dut pondérer chaque mot de façon sensible
Car il savait ce combat par trop inégal,
Car il savait le débat d’un enjeu crucial.
Aussi, prit-il calmement son temps, pour répondre
Au message divin l’enjoignant à rejoindre
La Cité des Ames où l’attendait pour se fondre
Avec lui, l’Empereur impatient qui vit poindre
Au lointain son interlocuteur de renom.

« Ah ! Talleyrand, si le génie pur est un don
Sa magie n’est qu’un feu au destin solitaire.
Seul le génie du cœur a science du pardon
Je trace un pont vers vous qui demeure un mystère
Et vous y marcherez, vous le fîtes naguère
Cette fois sans boiter et moi à vos côtés ».
L’homme de la paix lui sourît d’un œil sincère

« C' est un grand honneur Sire, entrons dans la légende,
Et laissons donc s’exprimer la postérité . »
Tous deux accomplirent ces quelques pas qui fendent
L’animosité, découvrant l’affinité,

Sous le signe durable d’une autre amitié…



Pierre-Jean Damotte - Septembre 2004.